En 30 secondes. Le titre promet la déesse de la beauté sortant des flots, telle que la peignent Botticelli ou Cabanel. Le sonnet montre un corps lourd et abîmé qui se lève d’une baignoire en fer-blanc. En quatorze alexandrins, Rimbaud, quinze ans, retourne le mythe : la mer devient un « cercueil », le regard descend de la « tête » à l’« anus », et le nom de Vénus n’apparaît que tatoué sur des reins. Avec l’alliance de mots « Belle hideusement », le poème affirme que la laideur a sa place dans un sonnet : c’est une émancipation par la parodie.

Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le recueil se lit sur Vinteuil (extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai)) ; la fiche bac des Cahiers de Douai rassemble les 22 poèmes, le parcours et les citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Nous avons déjà consacré une explication linéaire à « Ma Bohème », qui clôt le recueil.

Situer le poème

Le poème est daté du « 27 juillet 1870 » : Rimbaud, né le 20 octobre 1854, a quinze ans. En septembre-octobre, il recopie ce sonnet à Douai avec vingt et un autres poèmes et confie l’ensemble au poète Paul Demeny : ce sont les Cahiers de Douai. « Vénus Anadyomène » appartient au premier cahier.

« Anadyomène » est un mot grec qui signifie « celle qui sort de l’eau ». C’est le surnom de Vénus naissant de la mer, l’un des sujets les plus prestigieux de la peinture : Botticelli à la Renaissance, puis, au XIXe siècle, Ingres ou Cabanel, dont La Naissance de Vénus triomphe au Salon de 1863. La déesse y est toujours jeune, lisse, idéale : tout le poème consiste à décevoir cette attente. La forme est un sonnet en alexandrins. Les quatrains sont à rimes croisées et ne partagent pas leurs rimes (tête / pommadés / bête / ravaudés, puis omoplates / ressort / plates / essor) : le sonnet strict voudrait deux rimes embrassées, reprises d’un quatrain à l’autre. Les tercets riment goût / surtout / loupe, puis Vénus / croupe / anus.

Problématique possible : comment Rimbaud retourne-t-il le mythe de la naissance de Vénus pour faire entrer la laideur dans le sonnet ?

Mouvements :

  1. Premier quatrain (v. 1-4) : une naissance qui ressemble à une exhumation.
  2. Second quatrain (v. 5-8) : le dos, ou le blason à l’envers.
  3. Les deux tercets (v. 9-14) : l’examen « à la loupe » et la chute.

Le texte

Comme d’un cercueil vert en fer-blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Montrant des déficits assez mal ravaudés ;

Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort.
— La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
Et les rondeurs des reins semblent prendre l’essor...

L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement, — on remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe...

Les reins portent deux mots gravés : Clara Vénus
— Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.

27 juillet 1870.

Le texte varie légèrement d’une édition à l’autre : ponctuation, début du vers 4 (certaines éditions impriment « Avec des déficits » au lieu de « Montrant des déficits »), et inscription du vers 12, parfois imprimée à la latine, sans accent. Gardez le texte de votre descriptif.

Premier mouvement : une naissance qui ressemble à une exhumation (v. 1-4)

Le titre annonce une déesse ; le poème commence par une comparaison, « Comme d’un cercueil vert en fer-blanc ». La mer des peintres est remplacée par une « vieille baignoire », et cette baignoire est comparée à un « cercueil ». La naissance de Vénus commence comme une sortie de tombe. Le « fer-blanc » est le métal des ustensiles bon marché, et la répétition du même son dans « cercueil », « vert » et « fer » fait grincer le vers.

Les quatre vers tiennent en une seule proposition, que Rimbaud fait attendre. Le sujet, « une tête », est isolé à la fin du vers 1 et séparé par l’enjambement de son complément, « De femme » : la tête dépasse du vers comme elle dépasse du rebord. Le verbe ne vient qu’au vers 3 : « émerge ». C’est le seul mot noble du quatrain, et c’est la traduction exacte d’« anadyomène ». Il est aussitôt rabaissé par deux adjectifs détachés, « lente et bête » : « bête », qui rime avec « tête », annonce le vocabulaire animal de la suite (« échine », « croupe »).

Les cheveux sont « fortement pommadés » : la pommade est un cosmétique gras, et l’adverbe de trois syllabes alourdit le vers. Le vers 4 ajoute « des déficits assez mal ravaudés ». « Déficits » est un mot de comptable, « ravaudés » un mot de couture (ravauder, c’est raccommoder un vieux vêtement) : le corps est traité comme un bilan en perte et comme une étoffe usée. La litote « assez mal » a la politesse feinte d’un constat. Les rimes « pommadés » et « ravaudés » sont deux participes de l’artifice manqué : la femme montre ce qu’elle n’a pas réussi à cacher.

Deuxième mouvement : le dos, un blason à l’envers (v. 5-8)

« Puis » : l’adverbe fait de la description un déroulement. Le corps sort de l’eau et le regard le suit de haut en bas : « le col », « les larges omoplates », « le dos », « les reins ». Après le point-virgule du vers 4, la phrase continue sans nouveau verbe principal (« émerge » reste sous-entendu) : c’est un inventaire. Rimbaud reprend ici un genre du XVIe siècle, le blason, qui célèbre le corps féminin partie par partie, mais il en fait un contre-blason : chaque partie est nommée pour être rabaissée. La femme est vue de dos ; elle n’aura pas de visage.

Le cou est « gras et gris » : les deux adjectifs ne diffèrent que d’une voyelle, et leur attaque revient au vers 7 dans « graisse ». Le gris remplace la blancheur de marbre des déesses. Les autres adjectifs sont des mesures sans grâce : « larges », « court », « plates ». Le rejet de « Qui saillent » en tête du vers 6 fait ressortir le verbe comme l’os sous la peau, et l’antithèse « qui rentre et qui ressort » donne au dos un mouvement mécanique.

Le tiret du vers 7 marque un regard qui s’approche : « La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ». L’œil passe sous la peau, comme sur une planche d’anatomie. Le vers 8 est le plus ironique : « Et les rondeurs des reins semblent prendre l’essor... » « Rondeurs » est le seul mot qui vienne du vocabulaire galant, et « prendre l’essor » signifie s’envoler : l’élévation promise par le titre ne concerne que le bas du dos. La rime riche « ressort » / « essor » fait entendre cet envol dans le va-et-vient du dos, et les points de suspension feignent la pudeur.

Troisième mouvement : l’examen « à la loupe » et la chute (v. 9-14)

Les tercets continuent la descente. « L’échine » se dit aussi des animaux, et « un peu rouge » pratique la même fausse retenue qu’« assez mal ». Puis la femme disparaît derrière un neutre, « le tout », et la description, jusque-là visuelle, change de sens : « le tout sent un goût / Horrible étrangement ». L’odorat et le goût se mêlent, et le rejet place « Horrible » en tête du vers 10. L’adverbe suit l’adjectif au lieu de le précéder : retenez cette tournure, elle prépare le dernier vers.

Le pronom « on » entre alors dans le poème : « on remarque surtout / Des singularités qu’il faut voir à la loupe... ». Ce « on » enrôle le lecteur parmi les spectateurs. « Singularités » est un euphémisme abstrait, du même ordre que « déficits » ; la « loupe » est l’instrument du naturaliste, non de l’amoureux. Les points de suspension, de nouveau, retardent la révélation.

Elle vient en deux temps. D’abord l’inscription : « Les reins portent deux mots gravés : Clara Vénus ». En latin, clara signifie « illustre », « éclatante ». Les deux mots sont « gravés » comme sur le socle d’une statue, mais c’est un tatouage, et c’est la seule fois où le nom de la déesse paraît dans les vers : le titre du chef-d’œuvre est écrit sur la peau du modèle. Ensuite le geste : « Et tout ce corps remue et tend sa large croupe ». « Tout ce corps » fait de la femme une masse, « croupe » se dit d’abord du cheval ; les verbes « remue » et « tend » parodient la pose offerte des Vénus peintes.

Le dernier vers est la pointe que la tradition attend d’un sonnet : « Belle hideusement d’un ulcère à l’anus. » L’adjectif « Belle », espéré depuis le titre, arrive enfin, en tête de vers, et l’adverbe le contredit aussitôt : « Belle hideusement » est un oxymore, construit comme « Horrible étrangement ». Le complément aggrave la provocation : le corps est beau d’un ulcère, c’est-à-dire par lui. La rime finale associe « Vénus » et « anus », le nom le plus sacré du vocabulaire de la beauté et le mot le moins poétique qui soit. Le sonnet, dont le premier vers finissait sur « tête », s’achève sur ce mot : il a parcouru le corps de haut en bas, à rebours de toute élévation.

Conclusion

« Vénus Anadyomène » retourne point par point un mythe et ses images : la mer devient baignoire, la déesse un dos gras examiné « à la loupe », et son nom rime avec « anus ». Mais la démolition est faite avec les outils de la tradition : un sonnet en alexandrins, des rejets calculés, une pointe finale. Rimbaud vise une beauté de convention, lisse et sans corps, et prouve qu’un sonnet peut se construire sur ce que l’art écarte d’ordinaire : la graisse, l’odeur, la maladie. Pour le parcours « Émancipations créatrices », c’est le poème de la rupture avec les modèles admirés : l’adolescent doué cesse d’imiter et commence à défaire.

Ouverture. Le meilleur rapprochement est dans le recueil même. « Soleil et Chair », daté de mai 1870, célèbre la déesse sans ironie : « Chair, Marbre, Fleur, Vénus, c’est en toi que je crois ! » On y voit Cypris, autre nom de Vénus, qui « passe, étrangement belle, / Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins ». Moins de trois mois plus tard, les mêmes mots reviennent (« rondeurs », « reins », « étrangement », « belle »), mais retournés. On peut aussi penser à « Une charogne » de Baudelaire (Les Fleurs du Mal, 1857), où une carcasse en décomposition devient le sujet d’un poème adressé à la femme aimée.

Question de grammaire probable

Le poème se prête à une question sur les propositions subordonnées relatives. Il en contient quatre : « Qui saillent », « qui rentre et qui ressort » (deux relatives coordonnées par « et ») et « qu’il faut voir à la loupe ». Le pronom « qui » est sujet du verbe de la relative, d’où le pluriel de « saillent » (antécédent « omoplates ») et le singulier de « rentre » et « ressort » (antécédent « dos »). Dans « qu’il faut voir à la loupe », « qu’ » est le pronom « que » élidé, qui reprend « singularités » : il est complément d’objet direct de l’infinitif « voir », et « il » est le sujet impersonnel de « faut ». Autre question possible : la construction du premier quatrain, où le sujet « une tête » est séparé du verbe « émerge » par le complément circonstanciel de lieu « D’une vieille baignoire », et suivi de deux adjectifs apposés, « lente et bête ».

Pour l’entretien

Si l’on vous demande qui est cette femme, répondez que le texte ne le dit pas : on y lit souvent une prostituée, à cause du tatouage et de la maladie, mais le poème ne montre qu’un corps, sans visage ni parole. Si l’on vous demande si le poème est cruel, n’esquivez pas : le regard est impitoyable, mais sa cible première est un cliché de peintre et de poète, la Vénus lisse des tableaux. Pour le lien avec le parcours, insistez sur la parodie : Rimbaud retourne contre elle-même une tradition qu’il maîtrise. Pour comparer, pensez au « Dormeur du val », dont la dernière phrase renverse elle aussi tout le sonnet (« Il a deux trous rouges au côté droit. »).

Questions fréquentes

Que signifie « Anadyomène » ?

Le mot vient du grec et signifie « qui sort de l’eau ». C’est le surnom de Vénus naissant de la mer, sujet cher aux peintres. Rimbaud garde le verbe, « émerge », et change tout le reste.

Quelle est la forme de « Vénus Anadyomène » ?

Un sonnet en alexandrins : deux quatrains à rimes croisées, sur quatre rimes différentes, et deux tercets dont la dernière rime associe « Vénus » et « anus ». La forme est tenue ; c’est le contenu qui la contredit.

Que veut dire « Clara Vénus » ?

« Illustre Vénus », en latin. Ces deux mots tatoués sur les reins sont la seule mention de la déesse dans les vers : l’étiquette d’un chef-d’œuvre, posée sur un corps qui en est le contraire.

Où lire les Cahiers de Douai pour le bac ?

Les 22 poèmes se lisent sur Vinteuil : extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai), et s’écoutent en livre audio (extrait gratuit, intégrale avec Premium).

À lire aussi : l’explication linéaire du « Dormeur du val », celle du « Mal », celle de « Roman », celle de « Sensation », les sujets de dissertation probables sur les Cahiers de Douai et préparer l’oral sur les Cahiers de Douai.