En 30 secondes. « Sensation » est le deuxième poème des Cahiers de Douai, juste après « Première soirée ». Huit vers, deux quatrains d’alexandrins, un seul temps : le futur. Rimbaud, quinze ans, se promet une marche d’été dans les sentiers, tête nue, sans parler ni penser, « heureux comme avec une femme ». Le poème est un programme plus qu’un souvenir : celui d’un adolescent qui décide de faire confiance à ses sens plutôt qu’aux livres et aux discours. Pour le parcours « Émancipations créatrices », c’est la première liberté du recueil, la plus simple : sortir, sentir, se taire.
Cette page vous donne le texte, ses deux mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le recueil se lit sur Vinteuil (extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai)) et s’écoute en livre audio (extrait gratuit, intégrale avec Premium) ; la fiche bac des Cahiers de Douai rassemble les 22 poèmes, le parcours et les citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Nous avons déjà consacré des explications linéaires à « Ma Bohème », « Roman », « Le Dormeur du val » et « Le Mal ».
Situer le poème
« Sensation » est daté « Mars 1870 ». Arthur Rimbaud, né le 20 octobre 1854, a quinze ans ; il est élève de rhétorique au collège de Charleville, brillant, couvert de prix, et il a pour professeur depuis janvier le jeune Georges Izambard, qui lui prête des livres et l’encourage à écrire. Le 24 mai 1870, Rimbaud envoie ce poème à Théodore de Banville, figure du Parnasse, avec « Ophélie » et « Credo in unam » (futur « Soleil et chair »), dans l’espoir d’être publié dans Le Parnasse contemporain. La lettre est celle d’un adolescent qui veut entrer en poésie ; le poème, lui, parle de sortir.
Le titre est un singulier : non pas « Sensations », l’inventaire, mais « Sensation », l’expérience en soi, presque le concept. Rien n’y est raconté : il ne se passe rien d’autre qu’une marche promise. À l’automne 1870, en recopiant ses vers pour Paul Demeny à Douai, Rimbaud place ce poème en deuxième position du premier cahier, après « Première soirée ». C’est l’un des seuils du recueil, et l’on y entre par un sentier.
Problématique possible : comment ce court poème au futur fait-il de la simple promenade une promesse de liberté, et de la sensation une première forme de poésie ?
Mouvements :
- Premier quatrain : le projet, une marche d’été rêvée au futur, où le corps s’ouvre à la nature.
- Second quatrain : l’abandon, le renoncement à la parole et à la pensée pour un bonheur d’amour et d’errance.
Le texte
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue !Je ne parlerai pas, je ne penserai rien ;
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.Mars 1870.
Premier mouvement : le projet d’une marche d’été (v. 1-4)
Le poème s’ouvre sur un complément circonstanciel de temps, « Par les soirs bleus d’été », placé avant le sujet. La préposition « par » est inhabituelle pour un moment (on dirait « les soirs d’été ») : elle suggère une traversée, comme si le marcheur passait à travers les soirs comme il passera « par la Nature » au dernier vers. Le pluriel « les soirs » fait de la promenade une habitude à venir, et l’adjectif « bleus » dit le crépuscule d’été en un seul mot. Puis vient le verbe qui commande tout le poème : « j’irai ». Le futur simple est le temps du projet et de la promesse ; il sera repris six fois. Rimbaud n’écrit pas ce qu’il a vécu mais ce qu’il fera. Le lieu est modeste, « les sentiers » : ni la grand-route ni la ville.
Le vers 2 met le corps en scène : « Picoté par les blés, fouler l’herbe menue ». Le participe « picoté » est un mot concret et presque enfantin ; il note la petite piqûre des épis sur la peau, sensation minuscule que la poésie ne retenait guère. Le verbe « fouler » donne le contact des pieds avec le sol, et l’adjectif « menue » précise la finesse de l’herbe. L’infinitif « fouler » dépend de « j’irai » : la syntaxe fait de la marche et du toucher une seule action.
Le vers 3 nomme celui qui marche : « Rêveur ». L’adjectif est détaché en tête de vers, mis en apposition au « je », et il est le seul portrait du promeneur. On retrouvera ce mot dans « Ma Bohème » (« Petit Poucet rêveur ») : c’est l’identité que Rimbaud se donne en 1870. Le rêveur pourtant ne rêve pas les yeux fermés : « j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds ». Le verbe « sentir » justifie le titre, et le pronom « en » renvoie à l’herbe : la sensation est localisée, précise, dans les pieds.
Le quatrain s’achève sur une exclamation : « Je laisserai le vent baigner ma tête nue ! ». Le verbe « laisser » est important : le marcheur ne fait rien, il consent. Le vent est le sujet actif, et la métaphore « baigner » transforme l’air en eau, si bien que la tête est plongée dans le soir comme dans une rivière. « Tête nue » dit l’absence de chapeau, donc d’une convenance ; en 1870, sortir sans couvre-chef est déjà un petit geste de liberté. Le corps est ainsi parcouru de bas en haut, des pieds (v. 3) à la tête (v. 4). Les rimes sont croisées (sentiers / menue / pieds / nue), alternant masculines et féminines selon la règle classique. Rien, dans la forme, ne transgresse ; tout, dans le contenu, respire.
Deuxième mouvement : l’abandon, du silence à l’amour (v. 5-8)
Le second quatrain commence par un double refus : « Je ne parlerai pas, je ne penserai rien ». Les deux propositions sont construites en parallèle, même sujet, même futur, même négation, et le vers se coupe à l’hémistiche. La parole et la pensée sont écartées ensemble : ce sont les deux activités de l’élève de rhétorique, celui qui discourt et raisonne, et c’est aussi la matière première du poète. Le poème dit donc, au futur, qu’il faudra cesser ce que le poème est en train de faire. Ce paradoxe est le cœur du texte : la vraie sensation exige le silence, et l’écriture n’en est que la promesse. Le « rien » final, après « pas », est plus radical : on ne renonce pas à une pensée, mais à toute pensée.
La conjonction « Mais » au vers 6 renverse le mouvement : au vide laissé par la parole et la pensée répond une plénitude, « l’amour infini me montera dans l’âme ». L’adjectif « infini » est le premier mot abstrait du poème ; jusqu’ici tout était herbe, blé, vent. Le verbe « monter » prolonge le trajet du premier quatrain : après les pieds et la tête, l’âme, et le mouvement est ascendant. Le pronom « me » fait encore du sujet un être passif, traversé : l’amour monte en lui comme le vent baignait sa tête. On notera que cet amour n’a pas d’objet nommé ; c’est un état, non un sentiment pour quelqu’un.
Le vers 7 reprend le verbe initial et l’amplifie : « Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien ». La répétition « loin, bien loin » mime l’éloignement ; la voix s’éloigne avec le marcheur. La comparaison « comme un bohémien » est la première figure du poème à sortir du décor champêtre : le bohémien est le nomade, celui qui n’a pas de maison et pas de maître. Le mot dit l’errance libre et, au XIXe siècle, la vie d’artiste pauvre. Sept mois plus tard, en octobre 1870, Rimbaud intitulera « Ma Bohème » le poème qui ferme le recueil : la comparaison de l’un des premiers poèmes est devenue le titre du dernier, et le futur un imparfait.
Le dernier vers referme le poème sur deux compléments : « Par la Nature, — heureux comme avec une femme ». « Par la Nature » fait écho à « Par les soirs bleus d’été » du premier vers ; la même préposition encadre le poème, et la majuscule à « Nature » en fait une puissance, presque une personne. Le tiret marque une pause, un souffle, avant l’adjectif « heureux », le seul mot du poème qui nomme un sentiment. La seconde comparaison, « comme avec une femme », la plus commentée, donne à la marche dans la nature la douceur d’une intimité amoureuse ; elle dit aussi, chez un garçon de quinze ans, un bonheur qu’il n’a pas connu et qu’il imagine. La Nature devient une compagne, et l’« amour infini » du vers 6 trouve ici sa forme concrète. Le poème s’achève sur le mot « femme », à la rime avec « âme » : l’élévation spirituelle et le désir se rejoignent dans le même son.
Conclusion
« Sensation » est un poème de seuil. Il n’a pas d’anecdote, pas de décor précis, pas de personnage autre qu’un « je » qui marche ; il tient tout entier dans un futur et dans une série de contacts : les blés, l’herbe, le vent, l’amour. Rimbaud y fixe, à quinze ans, une manière d’être au monde qui lui restera : le corps d’abord, la pensée ensuite ou jamais, et la route comme condition du bonheur. Pour le parcours « Émancipations créatrices », le texte est précieux parce qu’il place l’émancipation avant la création : il faut d’abord se libérer du discours et de la pensée scolaire, ne pas parler, ne rien penser (v. 5), pour que quelque chose monte dans l’âme. La forme est sage, deux quatrains d’alexandrins à rimes croisées ; le programme ne l’est pas. Que ce poème vienne si tôt dans le recueil n’est pas indifférent : son premier mot est « Par », une préposition de passage.
Ouverture. On rapprochera « Sensation » de « Ma Bohème », qui ferme le recueil en octobre 1870 : même marche, même « rêveur », même bohème, mais le futur est devenu un imparfait, et la promesse un souvenir raconté avec humour, poches crevées et souliers blessés. On peut aussi regarder plus loin : en mai 1871, dans la lettre dite « du Voyant », Rimbaud écrira que le poète doit se faire voyant par « un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Le programme de « Sensation », se taire et sentir, est la première esquisse, encore paisible, de cette exigence.
Question de grammaire probable
Le poème appelle une question sur le futur simple : « j’irai », « sentirai », « laisserai », « ne parlerai pas », « ne penserai rien », « montera », « j’irai ». Le futur exprime ici une action à venir, mais sa valeur est modale autant que temporelle : il dit une promesse, une décision, presque un serment. On remarquera la répétition de « j’irai » aux vers 1 et 7, qui encadre le poème, et la négation totale « ne… rien » au vers 5, plus forte que « ne… pas ». Autre question fréquente : les compléments circonstanciels. « Par les soirs bleus d’été » est un complément circonstanciel de temps, « dans les sentiers », « à mes pieds » et « Par la Nature » sont des compléments de lieu, et les deux groupes introduits par « comme » (« comme un bohémien », « comme avec une femme ») sont des compléments circonstanciels de comparaison. Le poème commence et finit par un complément introduit par « par » ; le sujet « je » n’apparaît qu’après ce cadre.
Pour l’entretien
Si l’on vous demande pourquoi le poème est au futur, répondez que Rimbaud n’écrit pas une promenade faite mais une promenade voulue : le futur en fait un programme de vie, et le lecteur des Cahiers de Douai voit ce programme se réaliser dans « Ma Bohème ». Si l’on vous demande le lien avec le parcours, insistez sur le vers 5 : renoncer à parler et à penser, pour un élève brillant et pour un poète, c’est se libérer de ce qu’on attend de lui ; la création commence par cet abandon. Si l’on vous demande de comparer avec un autre poème du recueil, pensez au « Dormeur du val » (autre corps dans l’herbe, autre nature, mais un corps mort, et le soleil au lieu des soirs bleus), à « Ma Bohème » (le même marcheur, sept mois plus tard) ou à « Roman » (autre adolescent dans un soir d’été, mais en ville et amoureux d’une vraie jeune fille). Ayez deux vers en réserve pour chacun.
Questions fréquentes
Pourquoi le poème s’intitule-t-il « Sensation » ?
Le titre au singulier désigne l’expérience physique elle-même plutôt qu’une liste de perceptions. Le poème fait passer le corps du marcheur par les pieds (l’herbe), la peau (les blés), la tête (le vent) et l’âme (l’amour) : sentir y remplace parler et penser, comme le dit le vers 5.
Quelle est la forme de « Sensation » ?
Deux quatrains d’alexandrins à rimes croisées (sentiers / menue / pieds / nue, puis rien / âme / bohémien / femme), avec l’alternance classique des rimes masculines et féminines. Le poème est entièrement au futur simple, sauf le participe « picoté » et l’infinitif « fouler ».
Que signifie « heureux comme avec une femme » ?
La comparaison finale donne à la marche dans la Nature la douceur d’une relation amoureuse : la Nature devient une compagne. Chez un adolescent de quinze ans, c’est un bonheur imaginé plus que vécu, et il répond à « l’amour infini » du vers 6, dont il est la forme concrète.
Où lire les Cahiers de Douai pour le bac ?
Les 22 poèmes se lisent sur Vinteuil : extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai), et s’écoutent en livre audio (extrait gratuit, intégrale avec Premium).
À lire aussi : les citations à retenir des Cahiers de Douai, préparer l’oral sur les Cahiers de Douai, l’explication linéaire de « Ma Bohème » et la méthode de la lecture linéaire.

Avez-vous des questions ?
Nos experts vous répondent !
Connectez-vous pour poser votre question.
Se connecterChargement…