En 30 secondes. « Le Dormeur du val » est un sonnet daté du 7 octobre 1870, un mois après la défaite de Sedan. Pendant treize vers, Rimbaud décrit un vallon inondé de lumière et un jeune soldat qui semble y dormir ; le quatorzième révèle qu’il est mort, « deux trous rouges au côté droit ». Pour l’oral, l’explication linéaire suit ce parcours en trois temps : le décor des quatrains, le portrait du dormeur dans le premier tercet et l’apostrophe à la Nature, puis la chute. Procédés à citer : les rejets (« D’argent », « Luit », « Dort », « Tranquille »), la personnification de la Nature, l’antithèse du chaud et du froid et le verbe « dort » répété quatre fois jusqu’à ce que le dernier vers le contredise.
Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer vers par vers, une question de grammaire et des réponses pour l’entretien. Le recueil se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac des Cahiers de Douai rassemble les 22 poèmes, le parcours et les citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Le poème s’écoute aussi en livre audio (extrait gratuit, intégrale avec Premium). Notre lecture d’ensemble du « Dormeur du val » est centrée sur le contexte et l’effet de la chute ; celle-ci suit le texte vers après vers. Voir aussi nos explications linéaires de « Ma Bohème » et de « Roman ».
Situer le poème
La France a déclaré la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870. Le 2 septembre, l’armée de Napoléon III capitule à Sedan, à une vingtaine de kilomètres de Charleville où vit Rimbaud ; l’empereur est fait prisonnier, la République est proclamée le 4 septembre et les troupes prussiennes occupent les Ardennes. Rimbaud a quinze ans, presque seize. Il fugue fin août vers Paris, puis début octobre vers la Belgique et Douai, où il recopie ses poèmes pour Paul Demeny. « Le Dormeur du val » porte la date du 7 octobre 1870 : il est écrit pendant cette seconde fugue, sur les routes d’une région en guerre.
Rien de cela n’apparaît dans le titre, qui annonce un tableau champêtre. Le sonnet en alexandrins respecte la forme : deux quatrains à rimes croisées (rivière / haillons / fière / rayons ; nue / bleu / nue / pleut) et deux tercets. Mais Rimbaud choisit le sonnet, forme de l’amour et de la contemplation, pour y déposer un cadavre : c’est la première émancipation, celle du genre.
Problématique possible : comment le poème conduit-il le lecteur, par une description de plus en plus tendre, jusqu’à une révélation qui la retourne entièrement ?
Mouvements :
- Les deux quatrains (v. 1-8) : le cadre, un vallon de lumière où apparaît un jeune soldat endormi.
- Le premier tercet (v. 9-11) : le dormeur vu de près, et l’apostrophe à la Nature.
- Le second tercet (v. 12-14) : les derniers signes, puis la chute.
Le texte
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.7 octobre 1870.
Premier mouvement : un vallon de lumière et un soldat endormi (v. 1-8)
Le sonnet s’ouvre sur un présentatif, « C’est un trou de verdure », comme si l’on désignait du doigt un lieu. Le mot « trou », familier, reviendra au dernier vers avec un tout autre sens ; pour l’instant il dit un creux protégé où « chante une rivière » : la personnification est immédiate, le paysage a une voix. Le vers 2 poursuit avec un participe présent, « Accrochant follement aux herbes des haillons », et le rejet de « D’argent » au vers 3 fait attendre le mot qui transforme l’image : les haillons, vêtements de pauvre, sont d’argent. La métaphore décrit les reflets de l’eau sur les herbes, et l’adverbe « follement » donne à la rivière une gaieté d’enfant.
Le vers 3 introduit le second acteur du décor, « le soleil, de la montagne fière », et le vers 4 commence par un nouveau rejet, « Luit », suivi de deux points. Les verbes se trouvent ainsi mis en relief en tête de vers : le soleil luit, et bientôt le soldat « Dort ». Le premier quatrain se ferme sur une reprise du présentatif, « c’est un petit val qui mousse de rayons » : la lumière est traitée comme un liquide qui déborde, et la métaphore de la mousse, reprise au vers 8 par « la lumière pleut », fait du vallon un bain de clarté. Tout est vie, mouvement, chaleur ; le registre est celui de l’idylle.
Le second quatrain fait entrer un personnage : « Un soldat jeune ». L’ordre des mots est notable, l’adjectif placé après le nom insiste sur la jeunesse, et le mot « soldat » est le seul rappel de la guerre dans tout le poème. Le vers 5 juxtapose ensuite des notations de corps sans verbe : « bouche ouverte, tête nue ». Ce sont déjà des indices, mais le vers 6, « la nuque baignant dans le frais cresson bleu », retourne l’inquiétude en fraîcheur, avec le verbe « baignant » qui prolonge l’image de l’eau. Le rejet de « Dort » au vers 7 clôt la phrase commencée au vers 5 : après deux vers d’attente, le mot rassure.
Les vers 7 et 8 achèvent le tableau : « il est étendu dans l’herbe, sous la nue, / Pâle dans son lit vert où la lumière pleut ». La rime « tête nue » / « sous la nue » joue sur deux mots différents (l’adjectif et le nom qui signifie le ciel). L’adjectif « Pâle », en tête du vers 8, est le deuxième signe alarmant, aussitôt adouci par « son lit vert » : la métaphore du lit fait de l’herbe une chambre. Au terme des quatrains, chaque détail troublant a été interprété comme un détail de sommeil.
Deuxième mouvement : le dormeur de près et l’apostrophe à la Nature (v. 9-11)
Le premier tercet resserre le regard, de la tête aux pieds : « Les pieds dans les glaïeuls, il dort. » Le glaïeul, fleur haute aux couleurs vives, est aussi une fleur de gerbes funéraires : le détail est ambigu, comme tout le poème. Puis « dort » revient, suivi d’un point à l’hémistiche. La coupe forte est suivie de l’enjambement le plus remarquable du sonnet : « Souriant comme / Sourirait un enfant malade ». La comparaison est rejetée d’un vers à l’autre et la répétition du radical (« Souriant », « Sourirait ») fait entendre le sourire deux fois. Mais le comparant est « un enfant malade » : le sourire qu’il évoque est faible, et le mot « malade » ajoute un troisième indice après « bouche ouverte » et « Pâle ». Le vers 10 se termine par une expression familière, « il fait un somme », qui ramène le lecteur du côté rassurant. C’est la troisième occurrence de l’idée de sommeil.
Le vers 11 est le sommet du poème avant la chute : « Nature, berce-le chaudement : il a froid. » L’apostrophe « Nature », avec sa majuscule, fait de la nature une personne, et l’impératif « berce-le » lui demande le geste d’une mère pour un nourrisson. La voix du poète intervient pour la première fois, pour prier. L’adverbe « chaudement » et la proposition « il a froid », séparés par deux points, forment une antithèse : dans un vallon qui « mousse de rayons », sous un soleil qui « luit », le soldat a froid. Le lecteur comprend, ou devrait comprendre, que cette froideur n’est pas celle d’un dormeur. La rime « froid » / « droit » liera d’ailleurs ce vers au dernier.
Troisième mouvement : les derniers signes et la chute (v. 12-14)
Le second tercet commence par une négation : « Les parfums ne font pas frissonner sa narine ». C’est la seule phrase négative du poème, et elle porte sur une sensation : le dormeur ne sent plus. La formulation reste douce, mais un corps qui ne réagit à rien est un corps sans vie. Le vers 13 accumule pour la dernière fois les signes de paix : « Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine ». Quatrième « dort », retour du soleil, et un geste, la main sur la poitrine, que l’on peut lire comme la posture d’un dormeur ou comme celle d’un gisant.
Le vers 14 s’ouvre sur le rejet de « Tranquille », adjectif qui prolonge un instant le sommeil, suivi d’un point. Puis, dans le reste du vers, la phrase finale : « Il a deux trous rouges au côté droit. » Un nombre, une couleur, une localisation : aucun mot de guerre ni de mort, et « trous » répond au « trou de verdure » du vers 1. Le rouge, seule couleur chaude du poème après le vert, le bleu et l’argent, fait irruption dans la dernière mesure. La chute oblige à relire : la bouche ouverte, la pâleur, l’enfant malade, le froid, la narine insensible étaient des signes de mort que la douceur du décor a fait prendre pour des signes de sommeil. Le titre lui-même était une antiphrase, et Rimbaud ne conclut pas : aucune indignation, aucune mention de l’ennemi, le constat suffit.
Conclusion
« Le Dormeur du val » progresse en trois temps : un décor lumineux et personnifié, un portrait du dormeur de plus en plus tendre, une phrase finale qui retourne l’ensemble. Les procédés sont d’une grande économie : rejets en tête de vers qui mettent en relief les verbes, répétition de « dort » à quatre reprises, personnification de la rivière et de la Nature, antithèse du chaud et du froid, comparaison avec l’enfant malade, et une chute construite sur le mot le plus banal, « trous ». Pour le parcours « Émancipations créatrices », le poème montre un adolescent qui s’empare des formes reçues, le sonnet et la description de paysage, pour leur faire dire le scandale d’une mort de vingt ans dans un décor indifférent. L’émancipation ne consiste pas ici à briser le vers mais à retourner un genre contre lui-même.
Ouverture. Dans le même recueil, « Le Mal », autre sonnet écrit pendant la guerre, traite le sujet de front : les « crachats rouges de la mitraille », les « bataillons en masse » broyés par « une folie épouvantable », et un Dieu qui « rit aux nappes damassées des autels ». Là où « Le Mal » accuse, « Le Dormeur du val » se tait, et la retenue est la plus violente des deux stratégies. On peut aussi rapprocher le sonnet de « Souvenir de la nuit du 4 » de Victor Hugo, dans Les Châtiments (1853), où un enfant tué par les soldats du coup d’État est décrit avec la même précision physique, mais suivi d’un long discours de la grand-mère : Rimbaud, lecteur de Hugo, garde le corps et supprime le discours.
Question de grammaire probable
La question la plus attendue porte sur la négation au vers 12 : « Les parfums ne font pas frissonner sa narine ». La négation est totale, formée des deux éléments « ne… pas » qui encadrent le verbe conjugué « font » ; l’infinitif « frissonner » complète le verbe « faire » dans une construction factitive, et « sa narine » est le complément d’objet de « frissonner ». On vous demandera pourquoi c’est la seule phrase négative du sonnet et ce qu’elle prépare. Autre question possible : les types de phrases et la juxtaposition au vers 11, « Nature, berce-le chaudement : il a froid », où une apostrophe, une phrase impérative et une phrase déclarative se succèdent sans subordination ; les deux points établissent un rapport de cause (il faut le bercer parce qu’il a froid) que la juxtaposition laisse implicite.
Pour l’entretien
Si l’on vous demande à quel moment vous avez compris que le soldat était mort, ne répondez pas « au dernier vers » sans nuance : montrez que les indices sont donnés dès le vers 5 (« bouche ouverte », « tête nue ») et que le poème repose sur le fait que le lecteur les écarte, comme le titre l’y invite. Si l’on vous demande le lien avec le parcours, expliquez que Rimbaud n’invente pas une forme nouvelle mais qu’il détourne le sonnet descriptif et le paysage aimable de la poésie de son temps pour y loger la guerre ; l’émancipation est dans l’usage, pas dans la rupture. Si l’on vous demande un autre poème du recueil sur la guerre, citez « Le Mal » ou « Rages de Césars ». Pour un autre corps allongé dans la nature, pensez au vagabond de « Ma Bohème », « assis au bord des routes », heureux et vivant : les deux sonnets d’octobre 1870 se répondent. Enfin, ne faites pas du poème un témoignage direct : rien ne prouve que Rimbaud ait vu un tel cadavre, et le poème n’a pas besoin de cette preuve.
Questions fréquentes
Quels sont les mouvements du « Dormeur du val » ?
Trois mouvements se dégagent naturellement : les deux quatrains installent le décor lumineux et font apparaître le soldat endormi ; le premier tercet le décrit de près et s’achève sur l’apostrophe « Nature, berce-le chaudement : il a froid » ; le second tercet accumule les derniers signes de paix avant la chute du vers 14, « Il a deux trous rouges au côté droit ».
Quels procédés citer dans « Le Dormeur du val » ?
Les rejets en tête de vers (« D’argent », « Luit », « Dort », « Tranquille »), la personnification de la rivière et de la « Nature », la métaphore de la lumière liquide (« mousse de rayons », « la lumière pleut »), la comparaison avec « un enfant malade », l’antithèse « chaudement » / « il a froid » et l’écho entre le « trou de verdure » du premier vers et les « deux trous rouges » du dernier.
Quelle est la forme du poème ?
Un sonnet en alexandrins : deux quatrains à rimes croisées (rivière / haillons / fière / rayons, puis nue / bleu / nue / pleut) et deux tercets dont les rimes lient « froid » et « droit ». Rimbaud respecte la forme classique, mais il l’emploie pour un sujet, un soldat tué, que le sonnet n’a pas l’habitude d’accueillir.
Où lire les Cahiers de Douai gratuitement pour le bac ?
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À lire aussi : notre lecture d’ensemble du « Dormeur du val », les citations à retenir des Cahiers de Douai, préparer l’oral sur les Cahiers de Douai, l’explication linéaire de « Roman » et la méthode de la lecture linéaire.

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