En 30 secondes. « Ma Bohème (Fantaisie) » ferme le second cahier de Douai. En quatorze vers, Rimbaud transforme ses fugues de l’automne 1870 en un autoportrait de poète vagabond : poches crevées, culotte trouée, souliers blessés, mais un ciel entier pour auberge et des étoiles pour compagnie. Le sonnet, forme la plus classique qui soit, est détourné avec humour : la Muse devient une dame de roman de chevalerie, le Petit Poucet un poète qui sème des rimes, et les élastiques des chaussures une lyre. C’est l’émancipation créatrice à l’état pur : faire de la misère une fantaisie, et de la route un atelier.
Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le recueil se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac des Cahiers de Douai rassemble les 22 poèmes, le parcours et les citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Nous avons déjà consacré une explication linéaire à « Roman », autre poème du recueil.
Situer le poème
Arthur Rimbaud est né le 20 octobre 1854 : il a quinze ans, tout juste seize, à l’automne 1870. Cette année-là, il fugue deux fois de Charleville. Fin août, il part pour Paris sans billet et finit à la prison de Mazas ; en octobre, il repart à pied vers la Belgique et Douai, où il retrouve le poète Paul Demeny. C’est à Demeny qu’il confie les feuillets recopiés que l’on appellera plus tard les Cahiers de Douai. « Ma Bohème » est daté « Octobre 1870 » et clôt le second cahier : c’est le dernier mot du recueil, et il parle de la route.
Le sous-titre « Fantaisie » prévient le lecteur : il ne s’agit pas d’un récit exact des fugues, mais d’une rêverie légère où le vagabondage devient une aventure poétique. Le mot Bohème désigne la vie d’artiste pauvre et libre, thème à la mode depuis Murger et Baudelaire ; le possessif « Ma » l’annexe : ce sera la bohème de Rimbaud, à sa façon. La forme est un sonnet en alexandrins, deux quatrains et deux tercets, mais Rimbaud y met des poches crevées et des élastiques de chaussures : la tradition est respectée dans le cadre et bousculée dans le contenu.
Problématique possible : comment Rimbaud fait-il de la misère du vagabond le portrait joyeux d’un poète libre, et du sonnet un espace d’émancipation ?
Mouvements :
- Premier quatrain : le départ, ou la pauvreté transfigurée en fidélité à la Muse.
- Second quatrain : le Petit Poucet rêveur, semeur de rimes sous la Grande Ourse.
- Les deux tercets : la nuit de septembre, où le corps du vagabond devient instrument de poésie.
Le texte
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !Mon unique culotte avait un large trou.
— Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse ;
— Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !Octobre 1870.
Selon les éditions, le vers 6 s’écrit « Petit Poucet » ou « Petit-Poucet », avec un trait d’union qui fait du conte un nom propre unique. Gardez le texte de votre descriptif.
Premier mouvement : partir sans rien, mais avec la Muse (v. 1-4)
Le poème s’ouvre sur un verbe de mouvement à l’imparfait : « Je m’en allais ». L’imparfait installe une durée, une habitude presque, et le pronom « en » dit un départ sans destination : on s’en va, on ne va pas quelque part. Le premier vers donne aussitôt le décor de la pauvreté, « les poings dans mes poches crevées ». Le détail est concret et le geste est celui d’un gamin qui crâne : les poings, pas les mains, ce qui suggère un défi. Les poches crevées seront suivies du paletot, de la culotte et des souliers : le sonnet est un inventaire de vêtements usés.
Le second vers opère le premier renversement : « Mon paletot aussi devenait idéal ». Le manteau est si usé qu’il n’existe presque plus ; il devient une idée de manteau. L’adjectif idéal est une antiphrase pleine d’humour, mais il fait aussi glisser le poème du réel vers le rêve : tout ce qui manque au vagabond est converti en valeur poétique. La pauvreté matérielle devient richesse imaginaire.
Le vers 3 le confirme avec l’apostrophe « Muse ! » : le fugueur se dit « féal » de la Muse, c’est-à-dire son vassal fidèle, au sens du vocabulaire féodal. Le mot est archaïque et noble ; appliqué à un adolescent en loques, il est comique et sérieux à la fois. Rimbaud se présente comme un chevalier de la poésie, ce que confirme le vers 4 : « Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées ! ». L’interjection populaire « Oh ! là là ! » heurte l’adjectif « splendides » ; le langage familier et le langage lyrique cohabitent dans le même vers. Le passé composé « j’ai rêvées » interrompt les imparfaits : le poète se retourne sur ses rêves et s’en amuse. Les rimes du quatrain sont embrassées (crevées / idéal / féal / rêvées), avec l’alternance classique d’une rime féminine et d’une rime masculine.
Deuxième mouvement : le Petit Poucet qui sème des rimes (v. 5-8)
Le second quatrain reprend l’inventaire là où il l’avait laissé : « Mon unique culotte avait un large trou ». L’adjectif « unique » avoue qu’il n’y a pas de rechange ; « large trou » appelle un sourire, et la rime avec « frou-frou » au vers 8 souligne la légèreté du ton. La misère est dite sans plainte, presque avec fierté.
Puis vient l’image centrale du sonnet : « Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course / Des rimes ». Rimbaud se compare au héros de Perrault, qui semait des cailloux blancs pour retrouver son chemin ; lui sème des rimes. La substitution des rimes aux cailloux est un art poétique en miniature : le poème naît en marchant, il est une trace laissée derrière soi. Le verbe « égrener », qui évoque le chapelet ou le grain que l’on laisse tomber, dit une création continue et sans effort. Le rejet de « Des rimes » au vers suivant mime le mot qui tombe, et l’adjectif « rêveur » ajouté au conte en fait un poète.
Les deux derniers vers du quatrain déplacent le regard vers le ciel : « Mon auberge était à la Grande-Ourse ». Le vagabond n’a pas de toit, et la constellation lui en fournit un : la métaphore fait de la nuit entière un logement, et l’humour tient au mot « auberge », banal et chaleureux, pour désigner l’infini. Le vers 8 va plus loin : « Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou ». Le possessif « Mes » s’approprie le ciel ; le « frou-frou » est le bruit d’une robe de soie, si bien que les étoiles deviennent des femmes qui passent, et l’on retrouve les « amours splendides » rêvées du premier quatrain.
Troisième mouvement : la nuit de septembre et la lyre des souliers (v. 9-14)
Les tercets ralentissent : le marcheur s’arrête, « assis au bord des routes ». Le verbe « écoutais » répond au « frou-frou » : le poète écoute ses étoiles comme on écoute une musique, et le pluriel « des routes » généralise, comme s’il s’agissait de toutes les routes de toutes les fugues. Le temps est précisé, « Ces bons soirs de septembre », et l’adjectif « bons » a la simplicité de « Roman » (« les bons soirs de juin ») : Rimbaud dit le bonheur avec le mot le plus simple. Les « gouttes / De rosée à mon front » sont une sensation physique, fraîche, que la comparaison « comme un vin de vigueur » transforme en ivresse : la nature donne à boire au vagabond, et ce vin ne coûte rien.
Le second tercet s’ouvre sur « Où, rimant » : la relative reprend « soirs » et place au premier plan l’acte de créer. Les « ombres fantastiques » rappellent le sous-titre « Fantaisie » et donnent à la nuit une dimension de conte. Puis viennent les trois derniers vers, les plus célèbres : « Comme des lyres, je tirais les élastiques / De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur ! » La lyre est l’instrument d’Orphée et d’Apollon, le symbole même de la poésie lyrique ; Rimbaud la fabrique avec les élastiques de ses chaussures. La comparaison rabaisse le noble et élève le trivial : c’est exactement le mouvement du sonnet entier. Les « souliers blessés » sont une personnification tendre : les chaussures ont souffert de la marche comme un corps, et le mot « blessés » appelle par contraste le « cœur » final. « Un pied près de mon cœur » : la marche et la poésie ne font plus qu’un. L’exclamation finale, qui fait écho à celle du vers 4, referme le sonnet sur une note de joie.
Les rimes des tercets (routes / gouttes / vigueur / fantastiques / élastiques / cœur) associent des mots nobles et des mots prosaïques : « fantastiques » rime avec « élastiques ». C’est dans la rime elle-même que se joue le mélange des registres qui fait la singularité du poème.
Conclusion
« Ma Bohème » est un autoportrait en marche. Rimbaud y raconte ses fugues non comme une fuite malheureuse mais comme un choix de poète : la pauvreté y est un costume, la route un atelier, le ciel une auberge. Les procédés sont ceux d’un adolescent qui connaît parfaitement la tradition (le sonnet, l’alexandrin, la Muse, la lyre, le vocabulaire féodal de « féal ») et qui la fait jouer avec des objets de tous les jours : poches, culotte, élastiques. Pour le parcours « Émancipations créatrices », le poème est un manifeste discret : la liberté du créateur ne passe pas par la destruction des formes mais par leur détournement joyeux. Que le recueil se termine sur ce sonnet n’est pas indifférent : le dernier mot des Cahiers de Douai est « cœur », et il est prononcé sur la route.
Ouverture. On rapprochera « Ma Bohème » de « Sensation », court poème de mars 1870 qui ouvre le recueil et qui dit déjà la marche heureuse : « Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien / Par la Nature, — heureux comme avec une femme. » Le futur de « Sensation » est devenu l’imparfait de « Ma Bohème » : le projet a été vécu. Un an plus tard, en mai 1871, la lettre dite « du Voyant » réclamera un poète qui se fait voyant par « un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » ; le vagabond de 1870 en est le brouillon souriant.
Question de grammaire probable
Le poème se prête à une question sur les propositions subordonnées relatives : « Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes… » et « Où, rimant au milieu des ombres fantastiques… ». Le pronom relatif « où » a ici une valeur temporelle (il reprend « soirs ») et les deux relatives, coordonnées par la simple reprise du pronom, s’étendent sur les six vers des tercets. Autre question fréquente : l’accord du participe passé dans « que d’amours splendides j’ai rêvées ». Le participe s’accorde avec le complément d’objet direct « amours » placé avant le verbe ; le féminin pluriel, admis pour amour au pluriel dans la langue poétique, est ici respecté.
Pour l’entretien
Si l’on vous demande ce que signifie le sous-titre « Fantaisie », répondez qu’il désigne à la fois un genre léger et libre, en musique comme en poésie, et un avertissement : ce n’est pas un reportage sur les fugues, c’est une rêverie où l’imagination transforme le réel. Si l’on vous demande le lien avec le parcours, insistez sur le détournement : Rimbaud garde le sonnet et la Muse mais les remplit de poches crevées et d’élastiques, il s’émancipe de l’intérieur de la tradition. Si l’on vous demande de comparer avec un autre poème du recueil, pensez à « Sensation » (la marche heureuse), au « Dormeur du val » (autre corps allongé dans la nature, mais mort) ou à « Roman » (autre autoportrait ironique d’adolescent). Ayez deux vers en réserve pour chacun.
Questions fréquentes
Pourquoi le poème s’appelle-t-il « Ma Bohème » ?
La bohème est la vie libre et pauvre des artistes, un thème à la mode au XIXe siècle. Le possessif « Ma » indique que Rimbaud en donne sa version personnelle : celle d’un adolescent de quinze ans qui fugue de Charleville et fait de la route son école de poésie. Le sous-titre « Fantaisie » ajoute que le poème est une rêverie et non un récit exact.
Quelle est la forme de « Ma Bohème » ?
Un sonnet en alexandrins : deux quatrains à rimes embrassées (crevées / idéal / féal / rêvées, puis trou / course / Ourse / frou-frou) et deux tercets. Rimbaud respecte le cadre mais y mêle des mots familiers (« Oh ! là là ! », « culotte », « élastiques ») et des mots nobles (« Muse », « féal », « lyres »).
Que signifie « Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course des rimes » ?
Rimbaud se compare au héros de Perrault qui semait des cailloux pour retrouver son chemin. Lui sème des rimes : la poésie naît en marchant et se dépose derrière lui comme une trace. L’adjectif « rêveur » fait du personnage de conte un poète.
Où lire les Cahiers de Douai gratuitement pour le bac ?
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