En 30 secondes. « Roman » (23 septembre 1870) raconte en quatre temps une amourette d’adolescent : un soir de juin, l’ivresse d’une promenade, une demoiselle qui passe, la déception et le retour au café. Rimbaud a quinze ans, et il écrit sur ses « dix-sept ans » avec une ironie qui tient tout le poème à distance. Le titre est un piège : ce « roman » est un cliché que le poète démonte en le racontant. C’est là son émancipation créatrice : rire de la poésie sentimentale tout en l’écrivant mieux que les autres.
Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le recueil se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac des Cahiers de Douai rassemble les 22 poèmes, le parcours et les citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve.
Situer le poème
Arthur Rimbaud, né en octobre 1854, a quinze ans quand il date « Roman » du 23 septembre 1870. Il vient de fuguer deux fois Charleville ; le poème appartient aux feuillets qu’il confie à Paul Demeny à Douai, d’où le nom du recueil. La France est en guerre, Sedan a eu lieu trois semaines plus tôt, mais « Roman » n’en dit rien : c’est un poème de flânerie et de premier amour, dans la veine légère de « Première soirée » ou « Au Cabaret-Vert ».
Le titre annonce un récit, et même un récit à l’eau de rose. Rimbaud tient la promesse avec une régularité suspecte : quatre parties numérotées, deux quatrains d’alexandrins chacune, rimes croisées. Ce cadre sage est le lieu d’une moquerie : le poète raconte le roman sentimental de tout le monde en montrant qu’il en connaît chaque ficelle.
Problématique possible : comment Rimbaud transforme-t-il un récit d’amour banal en un poème ironique qui affirme sa liberté de créateur ?
Mouvements :
- I : un soir de juin, la fuite hors du café et l’éveil des sens.
- II : l’ivresse, la nuit et l’attente du baiser.
- III : la rencontre, ou le roman qui commence.
- IV : l’amour vécu en accéléré, la déception, le retour au point de départ.
Le texte
I
On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
— Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
— On va sous les tilleuls verts de la promenade.Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits, — la ville n’est pas loin, —
A des parfums de vigne et des parfums de bière…II
— Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche…Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête…III
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
— Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père…Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif…
— Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…IV
Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.
Vous êtes amoureux. — Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
— Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire… !— Ce soir-là,… — vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade…
— On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.23 septembre 1870.
Selon les éditions, le vers 3 se lit « Des cafés » ou « Ces cafés », et la majuscule de « La font rire » varie. Gardez le texte de votre descriptif.
Premier mouvement : sortir du café (I)
Le premier vers est une sentence, presque un proverbe : « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. » Le pronom indéfini on généralise : ce n’est pas « je », c’est n’importe quel adolescent, et ce sera aussi « vous » plus loin. Rimbaud, qui a quinze ans, se donne deux ans de plus et parle de lui à la troisième personne : la distance ironique est installée dès le départ. La virgule avant « quand » ralentit le vers et lui donne un ton de constat amusé.
Le mouvement est celui d’une fuite : « foin des bocks et de la limonade », interjection familière qui congédie les « cafés tapageurs aux lustres éclatants ». Le monde des adultes et de la ville est bruyant et artificiel (« tapageurs », « éclatants ») ; la nature, elle, est faite de « tilleuls verts ». La répétition « Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin » joue sur bon avec une naïveté voulue : le vers imite la simplicité d’un sentiment de jeunesse. Les sensations se succèdent, odorat (« sentent bon », « parfums »), toucher (« l’air est parfois si doux »), ouïe (« le vent chargé de bruits »). Mais la ville n’est jamais loin, comme le rappelle l’incise entre tirets, et les « parfums de vigne » se mêlent aux « parfums de bière » : l’idylle garde un pied au café.
Deuxième mouvement : l’ivresse de la nuit (II)
Le regard se lève. Le ciel devient « un tout petit chiffon / D’azur sombre, encadré d’une petite branche » : la métaphore du chiffon rabaisse le ciel romantique à un bout de tissu, et les diminutifs (« tout petit », « petite branche », « petite et toute blanche ») miniaturisent le décor. L’étoile est « mauvaise », adjectif inattendu, presque une mauvaise étoile au sens du destin, mais dite sur un ton léger. Rimbaud écrit une nuit de juin en refusant les grands mots.
Le second quatrain bascule dans l’exclamation : « Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser. » Les phrases nominales imitent l’enthousiasme. La métaphore « La sève est du champagne » unit la nature et le café, l’ivresse végétale et l’ivresse bue : c’est l’adolescence comme montée de sève. Puis le désir se fait sentir sur le corps : « on se sent aux lèvres un baiser / Qui palpite là, comme une petite bête ». La comparaison animalise le baiser attendu, un baiser qui n’a pas encore d’objet, avant toute rencontre. Le roman n’a pas encore d’héroïne ; il n’a qu’un désir.
Troisième mouvement : la demoiselle (III)
Le vers le plus célèbre du poème : « Le cœur fou Robinsonne à travers les romans ». Rimbaud invente un verbe à partir de Robinson Crusoé : le cœur part à l’aventure, comme un naufragé, dans les histoires qu’il a lues. Le mot romans répète le titre et le dénonce : ce qui arrive au jeune homme est une fiction apprise dans les livres. L’amour, avant d’être vécu, est déjà lu.
La rencontre est un cliché filmé au ralenti : « dans la clarté d’un pâle réverbère, / Passe une demoiselle aux petits airs charmants ». Le réverbère ramène en ville ; la « demoiselle » avec ses « petits airs » et ses « petites bottines » est une figure de vaudeville, et derrière elle se dresse « l’ombre du faux-col effrayant de son père », le père bourgeois réduit à son col de chemise. L’adjectif effrayant, appliqué à un faux-col, est comique. La demoiselle « vous trouve immensément naïf » et se retourne « d’un mouvement vif » : c’est elle qui mène le jeu. Et « sur vos lèvres alors meurent les cavatines », les airs d’opéra que le jeune homme s’apprêtait à chanter s’éteignent avant d’être chantés. Le passage du « on » au « vous » rapproche le lecteur : c’est de vous que l’on rit maintenant.
Quatrième mouvement : le roman en accéléré (IV)
La dernière partie va très vite. « Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août. » La répétition martèle la nouvelle, et le verbe louer traite l’amour comme un bail, une location d’été à durée déterminée : l’ironie est ici la plus mordante. « Vos sonnets La font rire » : le jeune homme écrit des poèmes, et la majuscule à « La » parodie l’idolâtrie amoureuse. « Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût » : formule brutale, sans article, comme un verdict. Puis l’attente est récompensée d’une lettre, avec ce « daigné » qui dit la condescendance de l’adorée, et les points de suspension suivis d’un point d’exclamation qui miment l’émotion.
Que se passe-t-il « ce soir-là » ? Rimbaud ne le dit pas : les points de suspension et le tiret ouvrent un blanc, et l’on ne saura jamais si la lettre annonce un rendez-vous ou une rupture. Ce qui compte, c’est le retour : « vous rentrez aux cafés éclatants, / Vous demandez des bocks ou de la limonade ». Le poème se referme sur ses premiers mots, inversés : on avait chassé les bocks, on les recommande. Le dernier distique reprend le premier vers presque à l’identique. La structure est circulaire : l’amour n’a rien changé, et « on n’est pas sérieux » sonne maintenant comme un haussement d’épaules. Le seul ajout, « Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade », garde ouverte la possibilité de recommencer.
Conclusion
« Roman » raconte une histoire d’amour comme il y en a mille, et c’est précisément le sujet : Rimbaud montre que le premier amour est un scénario déjà écrit, appris dans les romans, joué avec les accessoires du café et du réverbère. Son ironie n’est pas méchante ; elle est tendre et lucide, et elle passe par des procédés très maîtrisés, structure circulaire, jeu des pronoms, néologisme, diminutifs, ruptures de ton. Pour le parcours « Émancipations créatrices », le poème est exemplaire : un adolescent de quinze ans s’affranchit de la poésie sentimentale en la réécrivant avec un sourire.
Ouverture. Un an plus tard, dans la lettre dite « du Voyant » (mai 1871), Rimbaud écrira « Je est un autre ». Le « on » et le « vous » de « Roman », qui tiennent le moi à distance, en sont peut-être la première expérience. On peut aussi rapprocher le poème de « Première soirée », autre récit d’amourette du recueil, plus sensuel et moins ironique.
Question de grammaire probable
La négation du premier vers est un classique : « On n’est pas sérieux » est une négation totale (ne… pas), reprise au dernier quatrain. On vous demandera peut-être de la transformer ou d’en commenter la valeur : ici, la négation ne blâme pas, elle excuse. Autre question fréquente : la subordonnée circonstancielle « quand on a dix-sept ans » (temps, mais avec une nuance de cause : c’est parce qu’on a dix-sept ans), et sa reprise finale coordonnée « Et qu’on a des tilleuls verts », où que remplace quand pour éviter la répétition.
Pour l’entretien
Si l’on vous demande pourquoi le poème s’appelle « Roman », répondez que le titre désigne à la fois le genre du récit d’amour et les « romans » du vers 17 dans lesquels le cœur « Robinsonne » : l’amour est ici une fiction que l’on rejoue. Si l’on vous demande ce qui relie « Roman » au parcours, parlez de l’ironie comme liberté : Rimbaud s’émancipe des modèles en les imitant avec excès. Et si l’on vous demande votre poème préféré du recueil, ayez-en un autre en réserve, avec deux vers cités.
Questions fréquentes
Quel âge a Rimbaud quand il écrit « Roman » ?
Quinze ans, presque seize : le poème est daté du 23 septembre 1870, et Rimbaud est né le 20 octobre 1854. Les « dix-sept ans » du poème sont une fiction, un âge emblématique plutôt qu’un âge réel.
Quelle est la structure de « Roman » ?
Quatre parties numérotées de deux quatrains d’alexandrins à rimes croisées. La dernière reprend le premier vers et les bocks du début : la structure est circulaire.
Que signifie « Le cœur fou Robinsonne à travers les romans » ?
Rimbaud forge le verbe robinsonner à partir de Robinson Crusoé : le cœur part à l’aventure dans les histoires d’amour qu’il a lues. Le vers dit que le premier amour est d’abord une fiction apprise.
Où lire les Cahiers de Douai gratuitement pour le bac ?
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