En 30 secondes. « Le Mal » est un sonnet des Cahiers de Douai écrit pendant la guerre de 1870. Une seule phrase court sur les deux quatrains : tandis que la mitraille siffle et que les bataillons croulent « près du Roi qui les raille », le poète apostrophe les « Pauvres morts » et la « Nature ». Les tercets répondent par un portrait de Dieu, qui « rit » dans l’or des autels, « s’endort » et ne « se réveille » que pour encaisser le « gros sou » des mères en deuil. Pour l’oral, l’explication linéaire suit deux mouvements : le carnage (v. 1-8), puis Dieu et les mères (v. 9-14). Procédés à citer : l’anaphore de « Tandis que », les rejets (« Croulent », « Et fait »), la majuscule ironique de « Roi », l’apostrophe à la « Nature », le verbe « rit » appliqué à Dieu et l’antithèse entre les « calices d’or » et le « gros sou ».

Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer vers par vers, une question de grammaire et des réponses pour l’entretien. Le recueil se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac des Cahiers de Douai rassemble les 22 poèmes, le parcours et les citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Le poème s’écoute aussi en livre audio (extrait gratuit, intégrale avec Premium). Voir aussi nos explications linéaires du « Dormeur du val », de « Ma Bohème » et de « Roman ».

Situer le poème

À l’été 1870, la France de Napoléon III entre en guerre contre la Prusse ; le 2 septembre, l’armée impériale capitule à Sedan, tout près de Charleville où vit Rimbaud, et la République est proclamée deux jours plus tard. Rimbaud a quinze ans. « Le Mal » figure parmi les poèmes qu’il recopie à Douai à l’automne 1870 pour Paul Demeny ; à la différence du « Dormeur du val », il ne porte pas de date dans le manuscrit. Parmi les textes de guerre du recueil, « Rages de Césars » et « L’éclatante victoire de Sarrebrück » visent nommément l’empereur, « Le Dormeur du val » n’accuse personne ; « Le Mal » est le seul à remonter du souverain jusqu’au ciel : un « Roi » qui se moque de ses soldats, et un Dieu qui se laisse acheter.

Le titre est abstrait. Le poème ne décrit pas une bataille précise, il pose une question morale : où est le mal ? Non dans les morts, « Pauvres morts », ni dans la Nature, mais chez ceux qui commandent et chez celui qui devrait consoler. Le sonnet est régulier dans sa forme (alexandrins, quatrains à rimes croisées : mitraille / bleu / raille / feu, puis broie / fumant / joie / saintement) et brutal dans son contenu : Rimbaud, élève d’un collège où l’on prie, retourne le vocabulaire liturgique contre l’Église. C’est l’émancipation la plus frontale du recueil.

Problématique possible : comment le sonnet oppose-t-il le sacrifice des hommes à l’indifférence de ceux qui les gouvernent, sur la terre et au ciel ?

Mouvements :

  1. Les deux quatrains (v. 1-8) : le carnage, tenu dans une seule phrase suspendue, jusqu’à l’apostrophe aux morts et à la Nature.
  2. Les deux tercets (v. 9-14) : le portrait d’un Dieu qui rit, dort et se réveille pour l’argent des mères.

Le texte

Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu;
Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu;

Tandis qu'une folie épouvantable, broie
Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant;
—Pauvres morts! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature! ô toi qui fis ces hommes saintement!...—

—Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or;
Qui dans le bercement des hosannah s'endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l'angoisse et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir!

Premier mouvement : le carnage (v. 1-8)

Le sonnet s’ouvre sur une conjonction de subordination, « Tandis que », et la proposition principale qu’elle annonce n’arrivera qu’au vers 9. Pendant huit vers, le lecteur est tenu en suspens dans une subordonnée temporelle, comme les soldats sous le feu : la syntaxe elle-même dure « tout le jour ». La première image est une métaphore dégradante, « les crachats rouges de la mitraille » : l’artillerie est une bouche qui crache du sang. Le verbe « Sifflent », en tête du vers 2, fait entendre le bruit, et « l’infini du ciel bleu » l’étend à l’espace entier. Le contraste du rouge et du bleu est la première antithèse du poème : la Nature reste belle au-dessus du massacre.

Le vers 3 précise les victimes par leurs couleurs d’uniforme, « écarlates ou verts », sans dire à quelle armée elles appartiennent : les hommes sont réduits à des taches de couleur, et le poème refuse de distinguer un camp. Au milieu du vers surgit le responsable : « près du Roi qui les raille ». La majuscule fait de « Roi » une figure générale, le souverain qui commande la guerre, quel qu’il soit, et la relative « qui les raille » lui prête le seul geste que le poème lui attribue : se moquer. Le vers 4 commence par le rejet de « Croulent », verbe qui mime l’effondrement des « bataillons en masse » : les hommes tombent comme des murs, l’individu a disparu.

Le second quatrain reprend l’anaphore, « Tandis qu’une folie épouvantable, broie ». La guerre n’est plus nommée par ses instruments mais par un mot abstrait, « folie », renforcé par l’adjectif « épouvantable » ; la virgule avant « broie », inhabituelle entre un sujet et son verbe, suspend la phrase une seconde avant le coup. Puis le rejet de « Et fait » au vers 6 conduit à l’image la plus crue du poème : « de cent milliers d’hommes un tas fumant ». L’hyperbole numérique et le mot « tas », qui s’emploie pour des choses, disent la déshumanisation ; « fumant » ajoute une sensation presque physique de chaleur et d’odeur. Après ce vers, le poème ne montrera plus jamais un soldat.

Les vers 7 et 8 changent de registre : un tiret ouvre une parenthèse lyrique où le poète prend la parole. « —Pauvres morts ! » : l’apostrophe, avec l’adjectif « Pauvres » antéposé, est le seul mot de compassion du sonnet. Elle est suivie d’une triple anaphore de la préposition « dans » : « dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie ». Les morts gisent au milieu d’une nature en fête, et le « ta » annonce la seconde apostrophe, « Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !... ». Le mot « Nature », avec sa majuscule, est celui du « Dormeur du val » ; ici elle est la mère qui a créé les hommes, et l’adverbe « saintement » transfère la sainteté de Dieu à la Nature avant même que Dieu n’apparaisse. Les points de suspension et le tiret fermant laissent la phrase inachevée : le poète ne conclut pas son adresse, la douleur reste ouverte.

Deuxième mouvement : Dieu et les mères (v. 9-14)

Le tiret qui ouvre le vers 9 et le présentatif « Il est un Dieu » marquent enfin la proposition principale : après huit vers de subordonnée, la phrase trouve son sujet. Mais ce sujet, attendu comme un recours, est aussitôt disqualifié par la relative : « qui rit ». Le verbe fait écho au « Roi qui les raille » du vers 3 ; les deux figures d’autorité, terrestre et céleste, ont le même rire, et le parallélisme des deux relatives (« qui les raille » / « qui rit ») les rend interchangeables. L’ironie est dans l’énumération qui suit : ce Dieu rit « aux nappes damassées / Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ». Trois compléments, tous matériels et luxueux (le damas est une étoffe précieuse) : Rimbaud décrit un Dieu de sacristie, sensible aux objets du culte et non aux hommes.

Le vers 11 poursuit avec une seconde relative : « Qui dans le bercement des hosannah s’endort ». Les hosannah sont les chants de louange ; ils deviennent une berceuse, et le verbe « s’endort », rejeté en fin de vers, achève le portrait d’un Dieu que la prière endort au lieu de l’éveiller. Là où le soldat du « Dormeur du val » semble dormir, ici c’est Dieu qui dort pendant que les hommes meurent.

Le second tercet s’ouvre sur la coordination « Et se réveille », placée en tête de vers : le réveil, seul acte de Dieu dans le poème, est immédiatement suivi de sa cause, « quand des mères ». La subordonnée temporelle « quand » répond au « Tandis que » des quatrains : la mort des fils n’a pas réveillé Dieu, l’offrande des mères le réveille. Le portrait de ces femmes est fait de précisions concrètes et humbles : « ramassées / Dans l’angoisse », c’est-à-dire recroquevillées, avec le rejet du complément au vers 13 ; « pleurant sous leur vieux bonnet noir », où le noir est celui du deuil et le « vieux » celui de la pauvreté. Le dernier vers livre la chute : « Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir ! » Le « gros sou », pièce de peu de valeur, « lié dans leur mouchoir » comme chez les pauvres qui n’ont pas de bourse, s’oppose terme à terme aux « grands calices d’or » du vers 10. L’antithèse de l’or et du sou résume le poème : c’est le sou des mères qui réveille Dieu. Le point d’exclamation final est celui d’une indignation jamais formulée : le constat suffit, et le titre « Le Mal » désigne finalement moins la guerre que ce Dieu.

Conclusion

« Le Mal » est construit sur une seule phrase pour les quatrains et un seul portrait pour les tercets. La subordonnée en « Tandis que » installe la simultanéité du massacre et du rire ; les rejets (« Croulent », « Et fait ») et les images dégradantes (« crachats », « tas fumant ») rendent le carnage physique ; l’apostrophe aux « Pauvres morts » et à la « Nature » est le seul moment de tendresse. Puis le poème désigne ses coupables par des relatives symétriques, le Roi « qui les raille » et le Dieu « qui rit », et s’achève sur l’antithèse des calices d’or et du gros sou. Pour le parcours « Émancipations créatrices », le sonnet montre un adolescent qui retourne la forme la plus classique et le vocabulaire le plus sacré (autels, encens, calices, hosannah) contre le pouvoir et contre l’Église : l’émancipation est politique et religieuse autant que poétique.

Ouverture. Dans le même recueil, « Le Dormeur du val » traite le même sujet par le procédé inverse : un seul soldat au lieu de « cent milliers d’hommes », un décor tendre au lieu des « crachats rouges », aucune accusation, et une chute qui révèle la mort au lieu de la montrer dès le premier vers. Les deux sonnets se complètent, le cri et le silence. Hors du recueil, on peut rapprocher « Le Mal » des Châtiments de Victor Hugo (1853), recueil de poèmes satiriques contre Napoléon III : Rimbaud, lecteur de Hugo, hérite de cette poésie de l’indignation, mais il resserre l’attaque dans les quatorze vers d’un sonnet, et il l’étend du souverain jusqu’à Dieu.

Question de grammaire probable

La question la plus attendue porte sur la subordination dans les quatrains : « Tandis que les crachats rouges de la mitraille / Sifflent… ; Qu’écarlates ou verts… / Croulent les bataillons… ; Tandis qu’une folie épouvantable, broie / Et fait… ». Trois propositions subordonnées circonstancielles de temps sont introduites par la conjonction « tandis que » (reprise au vers 3 par le simple « Qu’ », qui évite la répétition de la conjonction complète), et elles dépendent toutes de la proposition principale du vers 9, « Il est un Dieu ». On vous demandera de repérer cette principale, de nommer le rapport logique (la simultanéité, avec une nuance d’opposition : pendant que les hommes meurent, Dieu rit) et de commenter l’effet de cette attente de huit vers. Autre question possible : les propositions subordonnées relatives « qui rit » et « Qui… s’endort », introduites par le pronom relatif sujet « qui », antécédent « un Dieu » ; comparez-les à « qui les raille » (antécédent « Roi ») et à « qui fis ces hommes saintement » (antécédent « toi », d’où le verbe à la deuxième personne).

Pour l’entretien

Si l’on vous demande qui est le « Roi », ne tranchez pas : la majuscule et l’absence de nom font de lui une figure du pouvoir en général, et le poème refuse aussi de préciser à quelle armée appartiennent les « écarlates ou verts ». Si l’on vous demande si le poème est athée, nuancez : Rimbaud ne nie pas l’existence de Dieu (« Il est un Dieu »), il décrit un Dieu indifférent et intéressé, ce qui est une attaque contre l’Église et ses rites plus qu’une profession d’incroyance ; la « Nature », elle, est traitée avec respect. Si l’on vous demande un autre poème du recueil sur la guerre, citez « Rages de Césars », portrait de l’empereur vaincu, ou « Le Dormeur du val ». Enfin, si l’on vous interroge sur les mères, montrez qu’elles sont les seules figures humaines individualisées du poème, et que leur pauvreté est ce qui rend l’or des calices scandaleux.

Questions fréquentes

Quels sont les mouvements du poème « Le Mal » ?

Deux mouvements, qui suivent la structure du sonnet. Les deux quatrains (v. 1-8) décrivent le carnage dans une seule phrase subordonnée introduite par « Tandis que », et s’achèvent sur l’apostrophe aux « Pauvres morts » et à la « Nature ». Les deux tercets (v. 9-14) livrent la proposition principale, « Il est un Dieu », et font le portrait d’un Dieu qui rit, s’endort, et se réveille pour recevoir le « gros sou » des mères.

Quels procédés citer dans « Le Mal » ?

L’anaphore de « Tandis que » et la longue subordonnée qui retarde la principale jusqu’au vers 9 ; les rejets « Croulent » et « Et fait » ; la métaphore des « crachats rouges de la mitraille » et celle du « tas fumant » ; l’apostrophe « Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement » ; le parallélisme du « Roi qui les raille » et du Dieu « qui rit » ; l’énumération des objets du culte (« nappes damassées », « encens », « calices d’or ») ; l’antithèse finale entre les « calices d’or » et le « gros sou lié dans leur mouchoir ».

Qui est le « Roi » dans « Le Mal » de Rimbaud ?

Le poème ne le nomme pas. Écrit pendant la guerre franco-prussienne de 1870, il peut viser Napoléon III, chef de l’armée française, ou le roi de Prusse ; la majuscule et l’absence de nom en font surtout une figure générale du souverain qui envoie ses hommes au feu et « les raille ». À l’oral, il vaut mieux signaler cette indétermination que trancher.

Où lire les Cahiers de Douai gratuitement pour le bac ?

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