En 30 secondes. « Le Buffet » est un sonnet sur un meuble. Un vieux buffet de chêne est ouvert : il en sort des parfums, on y devine du linge jauni, des dentelles, des médaillons, des mèches de cheveux. Dans le dernier tercet, le poète lui dit « tu » : le buffet sait des histoires, il voudrait les conter, et il ne peut que bruire quand ses portes s’ouvrent. Ni fugue ni révolte ici : c’est l’un des poèmes les plus tendres du recueil. Rimbaud y montre qu’un objet de tous les jours suffit à faire un sonnet, pourvu qu’on le regarde comme un gardien de mémoire. L’émancipation créatrice passe aussi par le choix d’un sujet modeste.

Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le recueil se lit sur Vinteuil (extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai)) ; la fiche bac des Cahiers de Douai rassemble les 22 poèmes, le parcours et les citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Nous avons déjà consacré une explication linéaire à « Ma Bohème », le sonnet qui suit « Le Buffet » et clôt le recueil.

Situer le poème

Le poème est daté d’« Octobre 1870 » : Rimbaud, né le 20 octobre 1854, a quinze ans, tout juste seize. En septembre-octobre 1870, il recopie à Douai les poèmes qu’il confie à Paul Demeny et que l’on appellera les Cahiers de Douai. « Le Buffet » est l’avant-dernier des vingt-deux poèmes : il précède immédiatement « Ma Bohème ». Juste avant la route, le recueil s’arrête donc dans une maison, devant un meuble.

La forme est un sonnet en alexandrins. Les quatrains sont à rimes croisées, sur quatre rimes différentes (sombre / gens / ombre / engageants, puis vieilleries / chiffons / flétries / griffons) ; les tercets riment mèches / sèches / fruits, puis histoires / bruis / noires. La syntaxe ne suit pas ce découpage : les onze premiers vers ne forment qu’une seule phrase, reliée par des points-virgules, et le dernier tercet en forme une seconde. C’est cette coupe qui guide le plan.

Problématique possible : comment Rimbaud fait-il de la description d’un meuble ordinaire une rêverie sur la mémoire et sur le désir de raconter ?

Mouvements :

  1. Premier quatrain (v. 1-4) : le portrait d’un meuble qui a l’air d’une personne.
  2. Second quatrain et premier tercet (v. 5-11) : l’inventaire, du linge aux reliques.
  3. Dernier tercet (v. 12-14) : l’apostrophe au buffet, conteur empêché.

Le texte

C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ;

— C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

— Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.

Octobre 1870.

Le texte varie légèrement d’une édition à l’autre (ponctuation surtout). Gardez le texte de votre descriptif.

Premier mouvement : un meuble qui a l’air d’une personne (v. 1-4)

Le poème commence par le tour le plus simple de la langue : « C’est un large buffet sculpté ». Le présentatif « C’est » montre l’objet du doigt, au présent, comme si le lecteur entrait dans la pièce. Les deux adjectifs donnent la masse (« large ») et le travail de la main (« sculpté »). L’article indéfini du vers 1 devient défini au vers 3, « Le buffet » : en deux vers, le meuble est déjà familier.

Vient ensuite la matière, « le chêne sombre », puis l’âge, mis en relief par le rejet en tête du vers 2 : « Très vieux ». L’adjectif va scander le sonnet : il revient cinq fois (« Très vieux », « vieilles gens », « vin vieux », « vieilles vieilleries », « vieux temps »), sans compter le nom « vieilleries ». Or cette vieillesse n’a rien de triste : le chêne « a pris cet air si bon des vieilles gens ». La personnification commence par un visage. Le passé composé « a pris » présente cette bonté comme l’œuvre du temps, le démonstratif « cet air » suppose que le lecteur le connaît, et l’adjectif « bon », renforcé par « si », est le plus simple qui soit.

Les vers 3 et 4 ouvrent le meuble : « Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre / Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ». Le verbe « verse » appartient aux liquides ; le buffet donne, à la manière d’un hôte. La comparaison retarde le complément d’objet, « des parfums », et mêle les sens : l’odeur devient une boisson, et un « vin vieux », c’est-à-dire ce que le temps a rendu meilleur. « Engageants » se dit de ce qui invite à s’approcher : le lecteur est attiré par l’odorat avant de rien voir. La rime, enfin, loge « ombre » dans « sombre » : l’obscurité de ce meuble n’inquiète pas, elle abrite.

Deuxième mouvement : l’inventaire, du linge aux reliques (v. 5-11)

« Tout plein » : détaché en tête de vers, le groupe dit l’abondance avant le détail. Le second « c’est » introduit « un fouillis de vieilles vieilleries ». « Fouillis » est un mot familier, celui d’un désordre heureux ; « vieilles vieilleries » accole l’adjectif et le nom de la même famille, redondance voulue, presque enfantine, où l’on entend un sourire.

Suit une énumération de quatre compléments en « de » : « De linges », « de chiffons », « de dentelles », « De fichus ». La préposition ouvre les vers 6, 7 et 8, et l’enjambement « de chiffons / De femmes ou d’enfants » fait déborder la liste d’un vers sur l’autre, comme le linge déborde des rayons. Tout est tissu, et tout porte la marque du temps : les linges sont « jaunes », les dentelles « flétries », adjectif de fleur qui annonce les « fleurs sèches ». Ce linge est celui des « femmes », des « enfants », d’une « grand’mère » : une mémoire de famille, transmise par les femmes. Le dernier détail y glisse du merveilleux : sur les fichus « sont peints des griffons », animaux fabuleux. Le mot le plus humble, « chiffons », rime avec le plus légendaire ; les « contes » du dernier tercet se préparent là.

Le tiret du vers 9 marque un changement de régime : « C’est là qu’on trouverait ». Le troisième « c’est » sert cette fois à mettre « là » en relief, et le conditionnel fait passer du vu à l’imaginé : le poète ne fouille pas, il suppose. Le pronom « on » associe le lecteur à la rêverie, et les articles définis (« les médaillons », « les mèches », « les portraits ») désignent des objets attendus, ceux que toute famille garde : chacun peut y reconnaître les siens. Ce ne sont plus des étoffes, mais des reliques de personnes aimées. Dans « cheveux blancs ou blonds », deux adjectifs presque identiques à l’oreille réunissent la vieillesse et l’enfance, en écho à « De femmes ou d’enfants ».

Le vers 11 referme la longue phrase sur l’odorat : « Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits ». Le mot « parfum », déjà présent au vers 4, est répété au singulier puis au pluriel. Les fleurs sèches appartiennent au passé, les fruits à la vie de la maison : dans le buffet, le souvenir et le présent ont fini par avoir la même odeur.

Troisième mouvement : le conteur empêché (v. 12-14)

Nouveau tiret, nouvelle phrase, et la description devient adresse : « Ô buffet du vieux temps ». L’apostrophe en « Ô » appartient au grand lyrisme, celui qui invoque les dieux ou la femme aimée ; Rimbaud l’offre à un meuble, sans moquerie. Le tutoiement achève la personnification commencée au vers 2, et l’expression « du vieux temps » a déjà le ton d’un début de conte.

Trois verbes à la deuxième personne donnent au buffet une vie intérieure : « tu sais », « tu voudrais », « tu bruis ». Il sait : il est une mémoire (« bien des histoires »). Il voudrait : le conditionnel dit un désir qui ne se réalise pas, et « conter tes contes », qui redouble le mot comme « vieilles vieilleries », fait entendre ce que serait sa voix. Il bruit, enfin : « bruire », c’est produire un bruit léger et confus. Le monosyllabe « bruis », à la rime, est suspendu par l’enjambement, et le dernier vers explique ce murmure : « Quand s’ouvrent lentement » les portes. La seule parole du buffet est le bruit de son bois ; l’adverbe de trois syllabes ralentit le vers comme le geste.

Le sonnet s’achève sur « portes noires ». Il avait commencé dans le « sombre » et l’« ombre » : il revient à l’obscurité, et au geste du vers 3 (« est ouvert »). Finir un poème sur des portes qui s’ouvrent, c’est laisser les histoires à venir : le buffet ne les racontera pas, mais le poète, qui a entendu ce bruit, vient d’en faire quatorze vers.

Conclusion

« Le Buffet » ne raconte rien : c’est une nature morte que le regard anime peu à peu. Le meuble reçoit d’abord un visage (« cet air si bon »), puis un geste (« verse »), puis un savoir, un désir et presque une voix. Les procédés sont discrets et constants : le tour « c’est » répété trois fois, l’adjectif « vieux » en refrain, l’énumération, les parfums qui ouvrent et ferment la description, l’apostrophe finale. Pour le parcours « Émancipations créatrices », le poème montre une autre liberté que celle des satires : celle de choisir un sujet sans prestige et d’y loger toute une mémoire. Le buffet plein d’histoires muettes ressemble au sonnet lui-même, forme ancienne et ouvragée que le poète rouvre.

Ouverture. Dans le même cahier, « La Maline » installe le poète « Dans la salle à manger brune, que parfumait / Une odeur de vernis et de fruits » : même intérieur chaleureux, même parfum de fruits, mais pour une scène vive, au lieu d’une rêverie sur le passé. On peut aussi penser à Baudelaire, qui fait d’un meuble l’image de la mémoire dans le « Spleen » qui commence par « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans » : chez lui, les souvenirs pèsent ; chez Rimbaud, ils embaument.

Question de grammaire probable

Le poème se prête à une question sur les propositions subordonnées relatives. Dans « où sont peints des griffons », le pronom « où » reprend « fichus » et il est complément circonstanciel de lieu ; le verbe est à la voix passive, et son sujet, « des griffons », est inversé, ce qui explique l’accord de « peints » au masculin pluriel. Dans « Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits », « dont » reprend « les fleurs sèches » et il est complément du nom « parfum » (le parfum de ces fleurs). Autre question possible : « C’est là qu’on trouverait les médaillons ». Ce n’est pas une relative mais une phrase clivée : le tour « c’est… que » met en relief le complément de lieu « là » (phrase de base : on trouverait là les médaillons). Le conditionnel présent y exprime un fait imaginé.

Pour l’entretien

Si l’on vous demande ce que ce poème paisible fait dans un recueil de révoltes, répondez que les Cahiers de Douai ont plusieurs tons : la satire, la colère, et aussi la tendresse pour les choses simples, que l’on retrouve dans « Sensation » ou « Ma Bohème ». Si l’on vous demande si le poème est mélancolique, nuancez : « flétries », « sèches », « cheveux blancs », « noires » rappellent que ces objets viennent de personnes disparues, mais « si bon », « engageants » et les parfums de fruits maintiennent une douceur. Si l’on vous interroge sur les sens, montrez que l’odorat domine (« parfums », « odorants »), puis la vue, et que l’ouïe n’arrive qu’à la fin, avec « tu bruis ».

Questions fréquentes

De quoi parle « Le Buffet » ?

D’un vieux buffet de chêne, ouvert, rempli de linge et de souvenirs de famille. Le poète le décrit, imagine ce qu’il contient, puis s’adresse à lui comme à un vieillard qui aurait des histoires à raconter.

Quelle est la forme du « Buffet » ?

Un sonnet en alexandrins : deux quatrains à rimes croisées et deux tercets. La phrase déborde les strophes : une seule pour les onze premiers vers, une autre pour le dernier tercet.

Que signifie « tu bruis » ?

C’est le verbe « bruire » : faire entendre un bruit léger et confus. Le buffet voudrait parler ; il ne produit que le bruit de ses portes, et c’est au poète de le traduire.

Où lire les Cahiers de Douai pour le bac ?

Les 22 poèmes se lisent sur Vinteuil : extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai), et s’écoutent en livre audio (extrait gratuit, intégrale avec Premium).

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