En 30 secondes. « La Maline » est une petite comédie en quatorze vers. Dans une salle à manger belge, un jeune voyageur mange, bien calé sur sa chaise ; la servante sort de la cuisine, s’attarde près de lui et, tout bas, lui tend la joue sous prétexte d’un coup de froid. Rimbaud garde le sonnet et l’alexandrin, mais il y fait entrer la langue que l’on parle : « je m’épatais », « comme ça », et jusqu’au féminin inattendu de la servante, « une froid ». La rusée du titre est la jeune fille ; le narrateur, qui prétend ne rien comprendre avant de lâcher un « bien sûr », ne l’est pas moins. L’émancipation créatrice passe ici par le sourire et par l’oreille.

Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le recueil se lit sur Vinteuil (extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai)) ; la fiche bac des Cahiers de Douai rassemble les 22 poèmes, le parcours et les citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Nous avons déjà consacré une explication linéaire à « Roman », autre poème du recueil sur les amours adolescentes.

Situer le poème

Arthur Rimbaud est né le 20 octobre 1854 : à l’automne 1870, il a quinze ans, tout juste seize. En octobre, il quitte Charleville pour la seconde fois et prend la route de la Belgique, puis de Douai, où il recopie ses poèmes pour le poète Paul Demeny : ce sont les Cahiers de Douai. « La Maline » porte la mention « Charleroi, octobre 1870 ». Dans le second cahier, composé de sept sonnets, elle suit « Au Cabaret-Vert », autre scène d’auberge située à Charleroi. Les deux poèmes forment une paire : même plaisir de la table et, dans chacun, une servante et une affaire de baiser.

Le titre donne le ton. « Maline » est la forme populaire du féminin de « malin » (la forme soutenue est « maligne ») : la malicieuse, la rusée. L’adverbe « malinement », au vers 8, est fabriqué sur le même modèle. La forme est un sonnet en alexandrins, mais irrégulier : les quatrains sont à rimes croisées, sur quatre rimes au lieu de deux (parfumait / aise / met / chaise, puis coi / bouffée / pourquoi / coiffée) ; les tercets font suivre deux rimes plates d’une rime qui relie les deux strophes (tremblant / blanc / moue, puis m’aiser / baiser / joue).

Problématique possible : comment Rimbaud fait-il d’une anecdote d’auberge une comédie de la séduction, et du sonnet une forme ouverte à la langue de tous les jours ?

Mouvements :

  1. Vers 1 à 5 : le bien-être du dîneur, seul à table.
  2. Vers 6 à 8 : l’entrée de la servante.
  3. Vers 9 à 14 : le manège et la chute, en une seule phrase.

Le texte

Dans la salle à manger brune, que parfumait
Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise
Je ramassais un plat de je ne sais quel met
Belge, et je m’épatais dans mon immense chaise.

En mangeant, j’écoutais l’horloge, — heureux et coi.
La cuisine s’ouvrit avec une bouffée
— Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,
Fichu moitié défait, malinement coiffée.

Et tout en promenant son petit doigt tremblant
Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,
En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser ;
— Puis, comme ça, — bien sûr pour avoir un baiser, —
Tout bas : « Sens donc : j’ai pris une froid sur la joue… »

Charleroi, octobre 1870.

Le texte suivi ici écrit « met » sans s au vers 3 (l’usage courant est « mets ») et garde au vers 14 le féminin « une froid », qui appartient à la parole de la servante. Si votre édition diffère, gardez le texte de votre descriptif.

Premier mouvement : le bien-être du dîneur (v. 1-5)

Le sonnet commence par le décor : « Dans la salle à manger brune ». La sixième syllabe tombe sur « manger » ; l’adjectif « brune », rejeté après la césure, pose la couleur du lieu, sombre et chaude. Vient ensuite l’odorat : la salle est celle « que parfumait / Une odeur de vernis et de fruits ». Le sujet est placé après le verbe et renvoyé au vers suivant ; la phrase se déplie sans hâte. Le mélange est inattendu, le vernis des meubles et les fruits de la table : il donne l’idée d’une maison bien tenue, où tout sent bon. « Parfumait » ouvre une série d’imparfaits (« ramassais », « m’épatais », « écoutais ») : rien ne se passe encore, le temps s’étire.

Le narrateur entre en scène par son confort : « à mon aise », à la rime. « Je ramassais un plat » est une tournure familière : il se sert sans façons. Le contenu du plat lui importe peu, « je ne sais quel met / Belge », et le rejet de l’adjectif au début du vers 4 fait sourire : c’est le mot d’un voyageur, pour qui tout ce qui est local a du charme. « Je m’épatais » est familier lui aussi : s’épater, c’est s’étaler, prendre toute la place. L’hyperbole « immense chaise », adjectif avant le nom, grandit le siège et rapetisse celui qui l’occupe : on voit un adolescent qui joue au seigneur. « Aise » rime avec « chaise » : le bien-être tient à un meuble.

Le vers 5 complète le tableau par l’ouïe : « En mangeant, j’écoutais l’horloge ». On n’entend qu’elle : la salle est silencieuse. Après le tiret, deux adjectifs résument l’état du personnage : « heureux et coi ». « Coi », mot ancien, signifie tranquille et silencieux. Le vers se ferme sur un point : le premier mouvement déborde le quatrain d’un vers et installe un bonheur immobile. Une odeur, un plat, un bruit d’horloge : il ne manque qu’une présence.

Deuxième mouvement : l’entrée de la servante (v. 6-8)

« La cuisine s’ouvrit avec une bouffée » : le passé simple rompt la série des imparfaits. C’est l’événement. Le sujet est le lieu lui-même, par métonymie (c’est la porte qui s’ouvre), et le mot « bouffée » reste sans complément : bouffée de chaleur, d’odeurs, de vapeur, au lecteur de choisir. Le calme du vers 5 est traversé par un souffle. Le tiret et le « Et » du vers 7 ménagent ensuite une entrée de théâtre : « — Et la servante vint ».

Le narrateur ajoute : « je ne sais pas pourquoi ». La formule fait écho à « je ne sais quel met » : décidément, il ne sait rien. Mais cette ignorance est jouée, puisque le vers 13 dira « bien sûr ». Le récit est écrit après coup par quelqu’un qui a compris et qui s’amuse à retrouver sa naïveté. Le portrait tient en un vers sans verbe conjugué, réparti sur les deux hémistiches : « Fichu moitié défait, malinement coiffée ». Le fichu, étoffe qui couvre les épaules et la gorge, est à demi dénoué ; la coiffure est arrangée « malinement », c’est-à-dire avec ruse. Le désordre est calculé. L’adverbe reprend le titre et désigne la coupable. À la rime, « bouffée » et « coiffée » associent le souffle de la cuisine et la coquetterie.

Troisième mouvement : le manège et la chute (v. 9-14)

Les deux tercets ne forment qu’une phrase, et cette phrase fait attendre son verbe. Elle commence par deux gérondifs : « tout en promenant son petit doigt tremblant / Sur sa joue », puis « En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue ». « Tout en » insiste sur la simultanéité : la servante fait deux choses à la fois, son service et son manège. Le regard se rapproche : un doigt, une joue, une lèvre. « Tremblant » est ambigu : émotion vraie ou comédie ? La maline est peut-être aussi une timide.

La joue reçoit une métaphore en apposition : « un velours de pêche rose et blanc ». Le toucher (« velours ») et le fruit (« pêche ») se mêlent, et l’on se souvient de l’odeur « de fruits » du vers 2 : la jeune fille appartient au même monde gourmand que le repas. Dans « Au Cabaret-Vert », c’est le jambon qui est « rose et blanc ». La « lèvre enfantine » dit sa jeunesse, et la « moue », lèvres avancées, ressemble déjà à un baiser.

Le verbe principal arrive enfin au vers 12 : « Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser ». L’imparfait fait durer le geste ; les virgules isolent « près de moi » : la proximité est l’essentiel. « M’aiser », verbe rare, veut dire mettre à l’aise, et reprend « à mon aise » du vers 2. C’est le motif officiel. Mais la rime le dément : « m’aiser » appelle « baiser », à une consonne près. Le vers 13 est haché par trois tirets : « — Puis, comme ça, — bien sûr pour avoir un baiser, — ». « Comme ça » est de l’oral pur ; « bien sûr » renverse le « je ne sais pas pourquoi » du vers 7. Reste que c’est le narrateur qui interprète : rien ne prouve que le désir du baiser ne soit pas d’abord le sien.

Le dernier vers donne la parole à la servante, sans verbe introducteur. Après « Tout bas », qui installe l’intimité, on lit : « Sens donc : j’ai pris une froid sur la joue… » L’impératif invite à toucher la joue, de la main ou des lèvres : le prétexte du coup de froid est la ruse annoncée par le titre. Le féminin « une froid » appartient au parler de la jeune fille, que Rimbaud transcrit tel quel. La chute du sonnet, place traditionnelle du trait d’esprit, revient ainsi à une servante et à ses mots à elle. Les points de suspension laissent la scène ouverte : le baiser, s’il a lieu, est hors du poème.

Conclusion

« La Maline » est une scène de comédie logée dans un sonnet. Tout y progresse vers la réplique finale : le bien-être du dîneur, l’entrée de la servante, le manège des gestes, puis quelques mots dits tout bas. Rimbaud garde l’alexandrin et les quatorze vers, mais il croise les rimes, enjambe d’un tercet sur l’autre et fait place aux mots familiers (« m’épatais », « comme ça »), aux mots rares (« coi », « m’aiser ») et à la parole d’une servante. Pour le parcours « Émancipations créatrices », le poème montre une liberté sans fracas : celle d’un adolescent qui s’amuse de sa propre naïveté, et d’un poète qui juge la langue parlée digne du sonnet.

Ouverture. On rapprochera « La Maline » de « Première soirée », qui ouvre le recueil : on y trouve déjà une « grande chaise », un jeu de baisers et le même adverbe, « Malinement, tout près, tout près ». « Rêvé pour l’hiver », daté du 7 octobre 1870, imagine lui aussi un baiser et une joue « égratignée ». Et « Roman » fournit la morale de ces scènes : « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. »

Question de grammaire probable

Le poème se prête à une question sur la négation. Comparez « je ne sais quel met » (v. 3) et « je ne sais pas pourquoi » (v. 7). Dans le premier cas, « ne » est employé seul : « je ne sais quel » est une locution figée, qui fonctionne comme un déterminant indéfini devant « met ». Dans le second, la négation est totale, avec ses deux éléments « ne… pas » autour du verbe « sais » ; « pourquoi » est ce qui reste d’une interrogative indirecte dont le verbe est sous-entendu (pourquoi elle vint). Autre question possible : les gérondifs « En mangeant » (v. 5), « tout en promenant » (v. 9) et « En faisant » (v. 11). Formés de « en » et du participe présent, ils sont compléments circonstanciels du verbe principal (« écoutais », puis « arrangeait ») et expriment la simultanéité, que « tout » renforce.

Pour l’entretien

Si l’on vous demande qui est « la maline », répondez que le titre désigne la servante, mais que le narrateur partage sa malice : il feint l’ignorance (« je ne sais pas pourquoi ») avant d’avouer qu’il a tout compris (« bien sûr »). Si l’on vous demande le lien avec le parcours, partez de la langue : un titre populaire, des verbes familiers, une réplique au discours direct, le tout dans un sonnet. Pour comparer avec un autre poème du recueil, pensez à « Ma Bohème » (le même voyageur d’octobre 1870, côté route), à « Sensation » ou au « Dormeur du val », où la nature remplace l’auberge. Ayez deux vers en réserve pour chacun.

Questions fréquentes

Que veut dire « La Maline » ?

« Maline » est le féminin populaire de « malin » : la rusée, la malicieuse. Le titre désigne la servante, qui invoque un coup de froid sur la joue pour obtenir un baiser. L’adverbe « malinement » (v. 8) le confirme.

Quelle est la forme de « La Maline » ?

Un sonnet en alexandrins, mais irrégulier : les quatrains sont à rimes croisées (parfumait / aise / met / chaise) et non embrassées, et les deux tercets forment une seule phrase.

Pourquoi « une froid » au dernier vers ?

Ce n’est pas une coquille. La phrase est prononcée par la servante, et Rimbaud reproduit sa façon de parler, populaire ou régionale, où « froid » est féminin. Le sonnet se termine sur une voix citée telle quelle.

Où lire les Cahiers de Douai pour le bac ?

Les 22 poèmes se lisent sur Vinteuil : extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai), et s’écoutent en livre audio (extrait gratuit, intégrale avec Premium).

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