En 30 secondes. Le chapitre XXXII, dernier chapitre de Thérèse Raquin (1867), se déroule un jeudi soir, après le départ des invités. Laurent verse dans un verre d’eau sucrée le « petit flacon de grès » d’acide prussique volé la veille ; Thérèse glisse dans sa poche « le couteau de cuisine » qu’elle a fait repasser. Chacun surprend le geste de l’autre, ils « se firent pitié et horreur », puis boivent le poison ensemble et tombent « foudroyés ». Mme Raquin, paralysée et muette, contemple leurs cadavres « pendant près de douze heures ». Le roman s’achève sur ce regard.
Le roman se lit sur Vinteuil (extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai)) ; la fiche bac de Thérèse Raquin rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille le déroulé de l’épreuve. Le roman s’écoute aussi en livre audio (extrait gratuit, intégrale avec Premium). Ce dénouement répond à l’incipit, au meurtre de Camille et à la scène de la Morgue, que nous avons déjà expliqués.
Situer le passage
Depuis leur mariage, Thérèse et Laurent ne dorment plus : le noyé s’est couché entre eux, et leurs nuits se passent en disputes et en coups. Au chapitre XXVI, Mme Raquin a compris que son neveu et sa nièce ont tué son fils ; la paralysie l’empêche de parler, et sa dénonciation par les doigts, devant les invités du jeudi, a échoué. Au chapitre XXXI, chacun décide de se débarrasser de l’autre : Laurent vole chez un ami préparateur « un petit flacon de grès, contenant de l’acide prussique », poison « qui foudroie et laisse peu de traces » ; Thérèse fait « repasser un grand couteau de cuisine » et le cache « dans un coin du buffet ». Le chapitre XXXII s’ouvre sur la soirée du jeudi suivant, où les invités trouvent la salle à manger plus paisible que jamais. L’extrait commence à leur départ et va jusqu’à la dernière phrase du roman.
Problématique possible : comment Zola conduit-il ses deux « brutes humaines » à une mort qui n’est ni un châtiment moral ni un acte de volonté, mais l’aboutissement mécanique de leur tempérament, sous les yeux d’un témoin muet ?
Mouvements :
- Deux meurtriers face à face (« Quand ils furent seuls » à « occupe-toi de ta tante »).
- Le poison et le couteau (« Il enleva la carafe » à « pitié et horreur »).
- Le double suicide (« Mme Raquin, sentant » à « les dents de Camille »).
- Le regard de Mme Raquin (« Les cadavres restèrent » à « regards lourds »).
Le texte
Quand ils furent seuls, les époux poussèrent chacun un soupir de soulagement ; une impatience sourde avait dû les dévorer pendant toute la soirée. Depuis la veille, ils étaient plus sombres, plus inquiets en face l’un de l’autre. Ils évitèrent de se regarder, ils remontèrent silencieusement. Leurs mains avaient de légers tremblements convulsifs, et Laurent fut obligé de poser la lampe sur la table, pour ne pas la laisser tomber.
Avant de coucher Mme Raquin, ils avaient l’habitude de mettre en ordre la salle à manger, de préparer un verre d’eau sucrée pour la nuit, d’aller et de venir ainsi autour de la paralytique, jusqu’à ce que tout fût prêt.
Lorsqu’ils furent remontés, ce soir-là, ils s’assirent un instant, les yeux vagues, les lèvres pâles. Au bout d’un silence :
— Eh bien ! nous ne nous couchons pas ? demanda Laurent qui semblait sortir en sursaut d’un rêve.
— Si, si, nous nous couchons, répondit Thérèse en frissonnant, comme si elle avait eu grand froid.
Elle se leva et prit la carafe.
— Laisse, s’écria son mari d’une voix qu’il s’efforçait de rendre naturelle, je préparerai le verre d’eau sucrée… occupe-toi de ta tante.
Il enleva la carafe des mains de sa femme et remplit un verre d’eau. Puis, se tournant à demi, il y vida le petit flacon de grès, en y mettant un morceau de sucre. Pendant ce temps, Thérèse s’était accroupie devant le buffet ; elle avait pris le couteau de cuisine et cherchait à le glisser dans une des grandes poches qui pendaient à sa ceinture.
À ce moment, cette sensation étrange qui prévient de l’approche d’un danger fit tourner la tête aux époux, d’un mouvement instinctif. Ils se regardèrent. Thérèse vit le flacon dans les mains de Laurent, et Laurent aperçut l’éclair blanc du couteau qui luisait entre les plis de la jupe de Thérèse. Ils s’examinèrent ainsi pendant quelques secondes, muets et froids, le mari près de la table, la femme pliée devant le buffet. Ils comprenaient. Chacun d’eux resta glacé en retrouvant sa propre pensée chez son complice. En lisant mutuellement leur secret dessein sur leur visage bouleversé, ils se firent pitié et horreur.
Mme Raquin, sentant que le dénouement était proche, les regardait avec des yeux fixes et aigus.
Et brusquement Thérèse et Laurent éclatèrent en sanglots. Une crise suprême les brisa, les jeta dans les bras l’un de l’autre, faibles comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et d’attendri s’éveillait dans leur poitrine. Ils pleurèrent, sans parler, songeant à la vie de boue qu’ils avaient menée et qu’ils mèneraient encore, s’ils étaient assez lâches pour vivre. Alors, au souvenir du passé, ils se sentirent tellement las et écœurés d’eux-mêmes, qu’ils éprouvèrent un besoin immense de repos, de néant. Ils échangèrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face du couteau et du verre de poison. Thérèse prit le verre, le vida à moitié et le tendit à Laurent qui l’acheva d’un trait. Ce fut un éclair. Ils tombèrent l’un sur l’autre, foudroyés, trouvant enfin une consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter, sur le cou de son mari, la cicatrice qu’avaient laissée les dents de Camille.
Les cadavres restèrent toute la nuit sur le carreau de la salle à manger, tordus, vautrés, éclairés de lueurs jaunâtres par les clartés de la lampe que l’abat-jour jetait sur eux. Et, pendant près de douze heures, jusqu’au lendemain vers midi, Mme Raquin, roide et muette, les contempla à ses pieds, ne pouvant se rassasier les yeux, les écrasant de regards lourds.
Gardez les bornes de votre professeur si elles diffèrent ; certaines éditions commencent un peu plus haut, quand Grivet appelle la salle à manger « le Temple de la Paix ».
Premier mouvement : deux meurtriers face à face
La première phrase est ironique : les époux poussent « un soupir de soulagement » parce que les invités sont partis et qu’ils vont enfin pouvoir s’entretuer ; le verbe « dévorer » fait de cette « impatience sourde » une faim. Le mot « époux », relayé par « le mari » et « sa femme », rappelle le lien conjugal au moment où il se défait. Ils « évitèrent de se regarder » : le regard, au centre du passage, est d’abord fui.
Zola ne décrit aucune pensée, il note des symptômes : « de légers tremblements convulsifs », « les yeux vagues, les lèvres pâles », un frisson « comme si elle avait eu grand froid ». La lampe posée « pour ne pas la laisser tomber » est un détail réaliste et préparatoire : c’est elle qui éclairera les cadavres. Le paragraphe sur « l’habitude » du « verre d’eau sucrée » installe le rituel domestique dont Laurent va se servir. Le dialogue est d’une banalité fausse (« nous ne nous couchons pas ? », « Si, si, nous nous couchons ») : Laurent parle « d’une voix qu’il s’efforçait de rendre naturelle », et l’impératif « Laisse », comme « occupe-toi de ta tante », est un ordre déguisé en prévenance. Chacun veut s’assurer le geste décisif.
Deuxième mouvement : le poison et le couteau
Les deux préparatifs sont racontés en parallèle, avec la précision d’un procès-verbal. Laurent « enleva la carafe des mains de sa femme », puis, « se tournant à demi », vide « le petit flacon de grès » ; le « morceau de sucre » ajouté au poison résume le roman, une douceur apparente qui masque le crime. Pendant ce temps, Thérèse « accroupie devant le buffet » glisse « le couteau de cuisine » dans sa poche. Sa posture animale, « accroupie » puis « pliée », s’oppose à la station debout de Laurent : « le mari près de la table, la femme pliée devant le buffet ».
Le retournement tient en une phrase : « Ils se regardèrent. » Le narrateur l’explique par le corps, non par la conscience : « cette sensation étrange qui prévient de l’approche d’un danger », un « mouvement instinctif ». La construction croisée, « Thérèse vit le flacon dans les mains de Laurent, et Laurent aperçut l’éclair blanc du couteau », donne aux deux découvertes une parfaite symétrie ; « l’éclair blanc » annonce « Ce fut un éclair » quelques lignes plus loin. La phrase brève « Ils comprenaient. », à l’imparfait, étire l’instant. « Retrouvant sa propre pensée chez son complice » dit l’identité des deux meurtriers : non deux adversaires, mais un seul crime en deux corps. Le mouvement se clôt sur une alliance de sentiments contraires, « ils se firent pitié et horreur », où le pronom réciproque « se » est décisif : chacun voit en l’autre son miroir.
Troisième mouvement : le double suicide
Une phrase isolée introduit le témoin : Mme Raquin « les regardait avec des yeux fixes et aigus ». Le mot « dénouement », employé par le narrateur lui-même, fait de la paralytique le seul public d’une pièce dont elle attend la fin ; on a lu plus haut que son « dernier désir était de repaître ses regards du spectacle des souffrances suprêmes » des coupables. « Fixes et aigus » font de son regard une lame.
« Et brusquement » marque la rupture : les larmes remplacent le meurtre. La « crise suprême », terme médical, les « jeta dans les bras l’un de l’autre », et la comparaison « faibles comme des enfants » ôte à ces deux corps qui ont noyé Camille la force de se frapper. Le narrateur note « quelque chose de doux et d’attendri », mais le pronom indéfini et le verbe « Il leur sembla » gardent leurs distances : ce n’est pas un repentir, c’est une lassitude. La métaphore « la vie de boue » reprend l’imaginaire de la saleté du passage du Pont-Neuf ; « s’ils étaient assez lâches pour vivre » inverse la morale ordinaire. Le dégoût (« las et écœurés d’eux-mêmes ») conduit au « besoin immense de repos, de néant » : la mort est un soulagement organique, non une expiation.
Le « dernier regard » est « un regard de remerciement », face au « couteau » et au « verre de poison » devenus inutiles. Le partage du verre, « le vida à moitié et le tendit à Laurent qui l’acheva d’un trait », est un geste presque nuptial. La phrase la plus courte du passage, « Ce fut un éclair. », dit l’effet de l’acide « qui foudroie » ; le participe « foudroyés » la prolonge. La dernière image réunit les trois personnages du drame : la bouche de Thérèse « alla heurter, sur le cou de son mari, la cicatrice qu’avaient laissée les dents de Camille ». La morsure reçue dans la barque, qui n’a jamais cessé de brûler Laurent, reçoit un baiser involontaire.
Quatrième mouvement : le regard de Mme Raquin
Le dernier paragraphe change de rythme : après la seconde de la mort, « toute la nuit », puis « près de douze heures, jusqu’au lendemain vers midi ». Les amants ne sont plus que « les cadavres », « tordus, vautrés », deux participes qui ôtent aux corps toute dignité et rappellent les noyés de la Morgue. La lampe les éclaire de « lueurs jaunâtres » : l’adjectif en -âtre, si fréquent chez Zola, colore une dernière fois la scène de la teinte sale de l’incipit.
La phrase finale est construite autour du regard. Mme Raquin, « roide et muette », les « contempla à ses pieds » ; le verbe suppose une durée et une attention presque esthétique. Deux participes présents ferment le roman : « ne pouvant se rassasier les yeux », qui reprend l’image de la faim, et « les écrasant de regards lourds », qui donne au regard un poids matériel. La femme qui ne peut plus bouger accomplit, par les yeux seuls, la vengeance dont elle rêvait. Zola refuse pourtant toute conclusion morale : aucune phrase ne juge, aucun mot ne parle de justice ni de châtiment.
La boucle avec l’incipit
Le roman s’ouvrait sur un lieu sans personnages, le passage du Pont-Neuf, éclairé de « trois becs de gaz » et de reflets « verdâtres » ; il se ferme sur une pièce où les vivants sont devenus des choses, sous les « lueurs jaunâtres » d’une lampe. La salle à manger, que Grivet appelle « le Temple de la Paix », est le lieu même du double meurtre manqué et du double suicide : l’écart entre l’apparence bourgeoise et la vérité des tempéraments éclate une dernière fois. Mme Raquin, commerçante douce et bavarde des premiers chapitres, achève le récit dans le mutisme et la fixité : c’est le corps, non la volonté, qui a transformé chaque personnage en son contraire.
Conclusion
Le dénouement de Thérèse Raquin refuse à la fois le crime passionnel et le repentir. Les deux meurtriers s’apprêtent à se tuer l’un l’autre, se découvrent identiques dans un regard, et meurent ensemble par épuisement, non par remords. Zola décrit leurs tremblements, leurs larmes et leur « besoin immense de repos, de néant » comme des faits physiologiques, et confie le dernier mot à un regard qui ne peut ni parler ni pardonner. La justice des hommes n’intervient jamais : les « conséquences de l’assassinat de Camille », dit le texte quelques lignes plus haut, « devaient tuer les assassins à leur tour ».
Ouverture. Dans la préface de 1868, Zola affirme avoir « voulu étudier des tempéraments et non des caractères » et avoir fait « sur deux corps vivants le travail analytique que les chirurgiens font sur des cadavres » : le dénouement applique ce programme jusqu’au bout. On comparera avec la fin de Madame Bovary (1857), où Emma s’empoisonne à l’arsenic ; Flaubert détaille une longue agonie et la comédie sociale qui l’entoure, là où Zola choisit la foudre d’un « éclair » et le silence d’un témoin.
Question de grammaire probable
Le passage se prête à une question sur les pronoms et l’expression de la réciprocité. Dans « Ils se regardèrent », « Ils s’examinèrent », « ils se firent pitié et horreur », le pronom « se » est un pronom personnel réfléchi de troisième personne à valeur réciproque : chacun des deux sujets exerce l’action sur l’autre. On distinguera sa fonction : complément d’objet direct dans « se regardèrent », complément d’objet indirect dans « se firent pitié et horreur » (faire pitié à quelqu’un). Les locutions « l’un de l’autre », « l’un sur l’autre » renforcent cette réciprocité. Dans « Chacun d’eux resta glacé en retrouvant sa propre pensée chez son complice », le pronom indéfini « chacun » est sujet, et les déterminants possessifs « sa », « son » renvoient à ce sujet distributif. Effet : la grammaire dit ce que le récit montre, deux êtres devenus interchangeables.
Pour l’entretien
Si l’examinateur vous demande si cette fin est morale, répondez avec le texte : les coupables meurent, mais aucune instance ne les juge ; ils ne se repentent pas, ils sont « las et écœurés d’eux-mêmes ». Si l’on vous interroge sur Mme Raquin, rappelez qu’elle a appris la vérité au chapitre XXVI et qu’elle a choisi de « laiss[er] agir les conséquences » : son regard final est une vengeance sans acte. Votre avis : cette fin peut sembler mécanique, mais c’est sa force, le roman tient sa promesse de ne raconter que des corps.
Questions fréquentes
Comment meurent Thérèse et Laurent à la fin de Thérèse Raquin ?
Ils boivent ensemble un verre d’eau sucrée dans lequel Laurent a versé de l’acide prussique : Thérèse « le vida à moitié et le tendit à Laurent qui l’acheva d’un trait ». Ils tombent « foudroyés ».
Pourquoi voulaient-ils se tuer l’un l’autre ?
Rongés par la peur et par les remords physiques, chacun craint d’être dénoncé par l’autre. Au chapitre XXXI, Laurent vole un flacon de poison et Thérèse fait repasser un couteau ; au chapitre XXXII, ils surprennent mutuellement leur geste.
Quel est le rôle de Mme Raquin dans le dénouement ?
Paralysée et muette, elle assiste à la scène et contemple les cadavres « pendant près de douze heures », « ne pouvant se rassasier les yeux ». Elle obtient par le regard la vengeance qu’elle ne pouvait accomplir.
Que signifie la cicatrice de Laurent dans la dernière scène ?
C’est la morsure de Camille lors du meurtre en barque. La bouche de Thérèse vient « heurter » cette cicatrice au moment de la mort : la victime est symboliquement présente jusqu’à la dernière ligne.
À lire aussi : préparer l’oral sur Thérèse Raquin, les personnages de Thérèse Raquin, les explications linéaires de l’incipit, du meurtre de Camille et de la Morgue, ainsi que la méthode de la lecture linéaire. Pour comparer les deux empoisonnements, voir l’analyse de Madame Bovary.

Avez-vous des questions ?
Nos experts vous répondent !
Connectez-vous pour poser votre question.
Se connecterChargement…