En 30 secondes. Au chapitre XI de Thérèse Raquin (1867), Laurent emmène Camille et Thérèse en canot sur la Seine, à Saint-Ouen, et noie le mari. Zola raconte le meurtre sans commentaire moral : un aveu murmuré sur la rive, un crépuscule d’automne qui « sent la mort venir », puis une lutte de quelques secondes où Camille, « avec l’instinct d’une bête qui se défend », enfonce les dents dans le cou de Laurent. Cette morsure, marque physique du crime, ne guérira jamais.
Le roman se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac de Thérèse Raquin rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille le déroulé de l’épreuve. Pour l’ouverture du roman, voyez l’explication linéaire de l’incipit.
Situer le passage
Depuis la fin du chapitre VI, Thérèse et Laurent sont amants. Leurs rendez-vous sont devenus impossibles, et le chapitre X les montre exaspérés par l’obstacle que représente Camille. Le chapitre XI est celui du passage à l’acte : un dimanche d’automne, les trois personnages partent pour Saint-Ouen, lieu de guinguettes et de canotage, et Laurent propose une promenade en barque avant le dîner. Zola a préparé la scène : quelques lignes plus haut, il rappelle que Camille « avait une peur horrible de l’eau », tandis que Laurent est « un nageur intrépide, un rameur infatigable ». Le crime est un rapport de forces physique, un tempérament sanguin contre un corps débile, conformément au programme de la préface de 1868 : étudier « des tempéraments et non des caractères ».
Problématique possible : comment Zola fait-il d’une scène de meurtre une étude de tempéraments, où le paysage et les corps disent ce que les personnages ne pensent pas ?
Mouvements :
- Sur la rive, l’aveu et la lutte intérieure de Thérèse (« Prends garde… » à « avec lenteur »).
- Le crépuscule sur la Seine, un paysage de mort (« Le crépuscule venait » à « des linceuls dans son ombre »).
- L’attente, le meurtre et la morsure (« Camille… trempa ses mains » à « un morceau de chair »).
Le texte
Thérèse était demeurée sur la rive, grave et immobile, à côté de son amant qui tenait l’amarre. Il se baissa, et, rapidement, à voix basse :
— Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter à l’eau… Obéis-moi… Je réponds de tout.
La jeune femme devint horriblement pâle. Elle resta comme clouée au sol. Elle se raidissait, les yeux agrandis.
[…] Elle ne bougea pas. Une lutte terrible se passait en elle. Elle tendait sa volonté de toutes ses forces, car elle avait peur d’éclater en sanglots et de tomber à terre.
— Ah ! ah ! cria Camille… Laurent, regarde donc Thérèse… C’est elle qui a peur !… Elle entrera, elle n’entrera pas…
[…] Thérèse lui jeta un regard étrange ; les ricanements de ce pauvre homme furent comme un coup de fouet qui la cingla et la poussa. Brusquement, elle sauta dans la barque. Elle resta à l’avant. Laurent prit les rames. Le canot quitta la rive, se dirigeant vers les îles avec lenteur.
Le crépuscule venait. De grandes ombres tombaient des arbres, et les eaux étaient noires sur les bords. Au milieu de la rivière il y avait de larges traînées d’argent pâle. […] Il faisait froid.
[…] L’eau et le ciel semblaient coupés dans la même étoffe blanchâtre. Rien n’est plus douloureusement calme qu’un crépuscule d’automne. Les rayons pâlissent dans l’air frissonnant, les arbres vieillis jettent leurs feuilles. La campagne, brûlée par les rayons ardents de l’été, sent la mort venir avec les premiers vents froids. Et il y a, dans les cieux, des souffles plaintifs de désespérance. La nuit descend de haut, apportant des linceuls dans son ombre.
[…] Camille […] trempa ses mains dans la rivière.
— Fichtre ! que c’est froid ! s’écria-t-il. Il ne ferait pas bon de piquer une tête dans ce bouillon-là.
Laurent ne répondit pas. […] Thérèse, raide, immobile, la tête un peu renversée, attendait.
[…] Alors Laurent se leva et prit Camille à bras-le-corps. Le commis éclata de rire.
[…] Laurent serra plus fort, donna une secousse, Camille se tourna et vit la figure effrayante de son ami, toute convulsionnée. Il ne comprit pas ; une épouvante vague le saisit. Il voulut crier, et sentit une main rude qui le serrait à la gorge. Avec l’instinct d’une bête qui se défend, il se dressa sur les genoux, se cramponnant au bord de la barque. Il lutta ainsi pendant quelques secondes.
— Thérèse ! Thérèse ! appela-t-il d’une voix étouffée et sifflante.
[…] À ce dernier appel, Thérèse éclata en sanglots. Ses nerfs se détendaient. La crise qu’elle redoutait la jeta toute frémissante au fond de la barque. Elle y resta pliée, pâmée, morte.
[…] Il le tenait en l’air, ainsi qu’un enfant, au bout de ses bras vigoureux. Comme il penchait la tête, découvrant le cou, sa victime, folle de rage et d’épouvante, se tordit, avança les dents et les enfonça dans ce cou. Et lorsque le meurtrier, retenant un cri de souffrance, lança brusquement le commis à la rivière, les dents de celui-ci lui emportèrent un morceau de chair.
Le texte complet du chapitre XI, avec les phrases coupées ici, est à lire dans l’édition intégrale gratuite. Votre professeur a pu retenir des bornes différentes : gardez les siennes.
Premier mouvement : sur la rive, l’aveu et la lutte intérieure
Thérèse est « demeurée sur la rive, grave et immobile », et Laurent « tenait l’amarre », la corde qui relie la victime au rivage. Le meurtre est annoncé en trois phrases brèves, « à voix basse » : « Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter à l’eau… Obéis-moi… Je réponds de tout. » Impératifs et points de suspension disent une parole hachée, clandestine ; le futur proche « je vais le jeter » fait du crime une simple opération à exécuter.
Thérèse, elle, réagit par le corps. Zola ne décrit pas ses pensées mais ses symptômes : elle « devint horriblement pâle », « resta comme clouée au sol », « se raidissait, les yeux agrandis ». Le verbe se raidir annonce la rigidité qui la saisira pendant la lutte. « Une lutte terrible se passait en elle » est la seule notation psychologique, et encore est-elle formulée en termes de forces : « Elle tendait sa volonté de toutes ses forces ». C’est le regard du physiologiste devant un système nerveux sous tension.
Ce qui la fait basculer n’est pas une décision, mais une réaction. Camille se moque d’elle avec une ironie dramatique cruelle : « C’est elle qui a peur !… » Ses « ricanements » sont « comme un coup de fouet qui la cingla et la poussa » : la comparaison animalise Thérèse, bête qu’on fouette pour la faire avancer, et l’adverbe « Brusquement » traduit le réflexe. Le mouvement se ferme sur des phrases sèches, presque un procès-verbal ; la barque s’éloigne « avec lenteur » : le piège se referme sans hâte.
Deuxième mouvement : un crépuscule qui « sent la mort venir »
Zola suspend l’action pour une description qui prend en charge ce que les personnages ne formulent pas. Le lexique de la nuit domine dès la première phrase : « Le crépuscule venait. De grandes ombres tombaient des arbres, et les eaux étaient noires sur les bords ». Le paragraphe se ferme sur trois mots : « Il faisait froid. » Le froid est celui de l’eau où Camille va mourir. Puis l’espace se ferme : « L’eau et le ciel semblaient coupés dans la même étoffe blanchâtre ». La métaphore de l’étoffe et le suffixe -âtre, déjà repéré dans l’incipit, ferment l’espace : plus d’issue.
Le récit change alors de temps : le narrateur passe de l’imparfait au présent de vérité générale. « Rien n’est plus douloureusement calme qu’un crépuscule d’automne. Les rayons pâlissent dans l’air frissonnant, les arbres vieillis jettent leurs feuilles. » Ce présent élargit la scène à une méditation sur la mort : la campagne « sent la mort venir », les cieux ont des « souffles plaintifs de désespérance ». La personnification culmine dans la dernière image : « La nuit descend de haut, apportant des linceuls dans son ombre. » Le linceul, drap dont on enveloppe les morts, dit sans détour ce qui va arriver. Zola fait porter au paysage la charge funèbre de la scène.
Troisième mouvement : l’attente, le meurtre et la morsure
Le retour à l’action passe par une nouvelle ironie dramatique. Camille s’écrie : « Il ne ferait pas bon de piquer une tête dans ce bouillon-là. » Le registre familier (« Fichtre », « bouillon ») souligne son inconscience. En face, les amants sont réduits à des gestes : « Laurent ne répondit pas », Thérèse est « raide, immobile », et le verbe « attendait », isolé en fin de phrase, prolonge la tension. L’adverbe « Alors » lance l’action : « Alors Laurent se leva et prit Camille à bras-le-corps. » Dernière ironie : « Le commis éclata de rire ».
La lutte est racontée du point de vue de Camille, ce qui est rare dans le roman. Le lecteur découvre avec lui « la figure effrayante de son ami, toute convulsionnée », et partage sa stupeur : « Il ne comprit pas ». Le rythme s’accélère par la juxtaposition de verbes au passé simple : « serra », « donna une secousse », « se tourna », « vit ». Le corps de Camille, jusque-là ridicule, devient celui d’un animal : « Avec l’instinct d’une bête qui se défend, il se dressa sur les genoux ». L’animalisation ramène l’homme à ses réflexes de survie. Ses appels, « Thérèse ! Thérèse ! », répétés deux fois, d’une « voix étouffée et sifflante » puis dans un râle, scandent l’agonie.
Thérèse ne répond pas. Zola décrit sa paralysie en termes cliniques : « une effrayante contraction les tenait grands ouverts ». Puis la crise redoutée depuis la rive éclate : « Ses nerfs se détendaient. » La gradation « pliée, pâmée, morte », trois adjectifs en allitération, fait de Thérèse une seconde victime, symboliquement morte avec Camille.
Le dénouement oppose la force et la faiblesse par une comparaison : Laurent « le tenait en l’air, ainsi qu’un enfant ». Mais c’est l’enfant qui frappe. La phrase décompose la morsure en trois verbes : « se tordit, avança les dents et les enfonça dans ce cou ». La subordonnée temporelle « lorsque le meurtrier […] lança brusquement le commis à la rivière » retarde la chute : « les dents de celui-ci lui emportèrent un morceau de chair ». Laurent est désormais « le meurtrier », Camille reste « le commis ». Le mort emporte un morceau du vivant. Jusqu’à la fin du roman, Laurent croira que « les dents du noyé avaient enfoncé là une bête qui le dévorait ».
Conclusion
La scène est construite en trois temps : une décision murmurée, un paysage qui annonce la mort, une lutte de « quelques secondes ». Zola n’explique rien, ne juge rien : il montre des corps, la pâleur et la rigidité de Thérèse, l’« instinct d’une bête » de Camille. Le crépuscule, avec ses « linceuls », parle à leur place. Et la morsure inscrit le crime dans la chair du meurtrier : le roman de la passion devient, à partir de cette page, le roman d’une plaie qui ne se ferme pas.
Ouverture. Dans la préface de 1868, Zola affirme avoir voulu « étudier des tempéraments et non des caractères », à la manière des chirurgiens sur des cadavres. La scène de Saint-Ouen est l’expérience qui déclenche tout le reste : le remords des amants ne sera pas moral mais physiologique, fait d’insomnies, d’hallucinations du noyé et de cette cicatrice qui s’empourpre au moindre trouble. Le parcours « Anatomie des passions » trouve ici sa scène fondatrice.
Question de grammaire probable
Le passage multiplie les négations, souvent dans des phrases brèves qui marquent les blocages des personnages : « Elle ne bougea pas », « Laurent ne répondit pas », « Il ne comprit pas ». Ce sont des négations totales, formées de l’adverbe ne et de son forclusif pas encadrant le verbe. On vous demandera de les distinguer de « Elle ne pouvait fermer les yeux », où ne est employé seul avec pouvoir (tour littéraire), et de « Rien n’est plus douloureusement calme qu’un crépuscule d’automne », négation à sujet indéfini rien suivie d’un comparatif de supériorité, qui équivaut à un superlatif. Effet : la négation isole chaque personnage dans son silence ou sa paralysie.
Pour l’entretien
Si l’examinateur vous demande pourquoi Zola raconte le meurtre sans donner les pensées des personnages, répondez avec la préface : il observe des tempéraments, des corps, non des consciences ; le paysage et les symptômes nerveux remplacent l’analyse psychologique. Si l’on vous demande quel rôle joue la morsure, montrez qu’elle relie le meurtre au remords. Et si l’on vous demande votre avis : Camille est-il seulement une victime ridicule ? Sa morsure, geste d’animal aux abois, est la seule vraie résistance du roman.
Questions fréquentes
Comment Camille meurt-il dans Thérèse Raquin ?
Au chapitre XI, lors d’une partie de canot à Saint-Ouen, Laurent le saisit à la gorge et le jette dans la Seine. Avant de tomber, Camille mord Laurent au cou et lui emporte « un morceau de chair ». Laurent fait ensuite chavirer la barque pour maquiller le meurtre en accident.
Pourquoi la description du crépuscule est-elle importante ?
Le paysage exprime à la place des personnages la mort qui approche : eaux « noires », campagne qui « sent la mort venir », nuit qui apporte « des linceuls ». Le passage au présent de vérité générale fonctionne comme un présage.
Quels procédés citer dans la scène de la barque ?
L’ironie dramatique (Camille plaisante sur le froid de l’eau), l’animalisation (« comme un coup de fouet », « l’instinct d’une bête qui se défend »), le lexique des nerfs (« clouée », « contraction », « crise »), celui de la nuit (« ombres », « linceuls »), le passé simple qui accélère la lutte, la gradation « pliée, pâmée, morte ».
Où lire Thérèse Raquin gratuitement pour le bac ?
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À lire aussi : préparer l’oral sur Thérèse Raquin, les personnages de Thérèse Raquin, l’explication linéaire de l’incipit et la méthode de la lecture linéaire.

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