En 30 secondes. L’incipit de Thérèse Raquin (1867) ne présente aucun personnage : Zola décrit le passage du Pont-Neuf, un couloir sombre et humide de Paris, puis la mercerie où l’on lit le nom de l’héroïne « en caractères rouges ». Le décor fait tout le travail : il installe le naturalisme (un lieu réel, observé comme un milieu) et il annonce le drame (un tombeau, un coupe-gorge, des lampes funéraires). Tout est déjà là : l’enfermement, la mort, le sang.

Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion prête pour les douze minutes de l’oral. Le roman se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac de Thérèse Raquin rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille le déroulé de l’épreuve.

Situer le passage

Thérèse Raquin est le premier grand roman d’Émile Zola. Il a vingt-sept ans. Dans la préface de la deuxième édition (1868), répondant à ceux qui l’accusent d’écrire une « littérature putride », il explique sa méthode : « j’ai voulu étudier des tempéraments et non des caractères », et il compare son travail à celui des chirurgiens sur des cadavres. Le roman est donc conçu comme une expérience : que se passe-t-il quand on enferme dans un même lieu une femme nerveuse, un mari maladif et un amant sanguin ?

Le lieu, c’est ce que raconte l’incipit. Avant les tempéraments, le milieu. Le passage du Pont-Neuf existe réellement, entre la rue Mazarine et la rue de Seine, à deux pas de la Seine où Camille sera noyé. Zola l’a arpenté. Mais il ne se contente pas de le décrire : il le charge.

Problématique possible : comment cette description d’un lieu réel devient-elle l’annonce du drame et la première application de la méthode naturaliste ?

Mouvements :

  1. Le passage, un lieu réel dégradé : la topographie et la lumière (« Au bout de la rue Guénégaud… de la nuit salie et ignoble »).
  2. Les boutiques, un monde mort : le passage devient tombeau (« À gauche… trois lampes funéraires »).
  3. L’apparition de la mercerie et du nom en rouge : la focalisation se resserre et le présage se précise (« Il y a quelques années… en caractères rouges »).

Le texte

Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu’on vient des quais, on trouve le passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et deux de large, au plus ; il est pavé de dalles jaunâtres, usées, descellées, suant toujours une humidité âcre ; le vitrage qui le couvre, coupé à angle droit, est noir de crasse.

Par les beaux jours d’été, quand un lourd soleil brûle les rues, une clarté blanchâtre tombe des vitres sales et traîne misérablement dans le passage. Par les vilains jours d’hiver, par les matinées de brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles gluantes, de la nuit salie et ignoble.

À gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, écrasées, laissant échapper des souffles froids de caveau. Il y a là des bouquinistes, des marchands de jouets d’enfants, des cartonniers, dont les étalages gris de poussière dorment vaguement dans l’ombre ; les vitrines, faites de petits carreaux, moirent étrangement les marchandises de reflets verdâtres ; au delà, derrière les étalages, les boutiques pleines de ténèbres sont autant de trous lugubres dans lesquels s’agitent des formes bizarres.

[…] Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossièrement crépie, comme couverte d’une lèpre et toute couturée de cicatrices.

[…] Le soir, trois becs de gaz, enfermés dans des lanternes lourdes et carrées, éclairent le passage. […] Le passage prend l’aspect sinistre d’un véritable coupe-gorge ; de grandes ombres s’allongent sur les dalles, des souffles humides viennent de la rue ; on dirait une galerie souterraine vaguement éclairée par trois lampes funéraires.

[…] Il y a quelques années, en face de cette marchande, se trouvait une boutique dont les boiseries d’un vert bouteille suaient l’humidité par toutes leurs fentes. L’enseigne, faite d’une planche étroite et longue, portait, en lettres noires, le mot : Mercerie, et sur une des vitres de la porte était écrit un nom de femme : Thérèse Raquin, en caractères rouges.

Le texte complet du chapitre I, avec les paragraphes coupés ici, est à lire dans l’édition intégrale gratuite. Votre professeur a pu retenir un découpage légèrement différent : gardez le sien pour le descriptif.

Premier mouvement : un lieu réel, mais dégradé

Zola commence comme un guide : « Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu’on vient des quais, on trouve le passage du Pont-Neuf ». Les noms de rues sont vrais, l’itinéraire est précis, et le pronom « on » place le lecteur dans la position d’un passant. Les mesures suivent : « trente pas de long et deux de large, au plus ». Cette exactitude presque scientifique est la marque du naturalisme : le romancier observe, mesure, note. C’est le « travail analytique » annoncé par la préface.

Mais chaque notation objective est aussitôt tirée vers la laideur. Le passage est « une sorte de corridor étroit et sombre » : le mot corridor dit l’enfermement, et l’adjectif sombre ouvre la série de la noirceur. Les dalles sont « jaunâtres, usées, descellées » : trois adjectifs juxtaposés, dont le suffixe péjoratif -âtre revient plus loin (« blanchâtre », « verdâtre », « noirâtre »). Ce suffixe est un procédé à citer : il salit les couleurs, il dit une chose qui n’est pas tout à fait sa couleur, comme une matière en décomposition. Le passage « sue » une « humidité âcre » : le verbe suer personnifie le lieu et lui donne un corps malade. Le vitrage est « noir de crasse ».

Le deuxième paragraphe organise la lumière selon les saisons, sur un parallélisme : « Par les beaux jours d’été… Par les vilains jours d’hiver… ». Le lecteur attend un contraste ; il n’y en a pas. L’été, la clarté est « blanchâtre » et « traîne misérablement » ; l’hiver, les vitres « ne jettent que de la nuit ». La restriction ne… que et la répétition de « nuit » (« de la nuit salie et ignoble ») ferment le paragraphe sur l’obscurité. Même le soleil ne change rien : le milieu est plus fort que le temps qu’il fait. C’est une première leçon naturaliste, mais aussi un signe : dans ce lieu, rien ne pourra s’éclairer.

Deuxième mouvement : un monde mort

Le regard se déplace ensuite de gauche à droite, comme dans un inventaire : « À gauche, se creusent des boutiques… À droite, sur toute la longueur du passage, s’étend une muraille ». La description reste ordonnée, méthodique. Mais le vocabulaire bascule vers la mort. Les boutiques « obscures, basses, écrasées » laissent « échapper des souffles froids de caveau ». Le mot caveau est le premier terme funèbre explicite : le passage est une tombe. Les marchandises « dorment vaguement dans l’ombre », les vitrines « moirent étrangement » les objets de « reflets verdâtres », et les boutiques sont « autant de trous lugubres dans lesquels s’agitent des formes bizarres ». Les adverbes vaguement, étrangement, l’adjectif bizarres installent une inquiétude : ce n’est plus un reportage, c’est presque un récit fantastique. Zola emprunte au roman noir pour préparer le roman du meurtre.

La muraille, elle, est décrite comme un corps malade : « noire, grossièrement crépie, comme couverte d’une lèpre et toute couturée de cicatrices ». La comparaison avec la lèpre et la métaphore des cicatrices continuent la personnification du premier paragraphe. Le lieu souffre, le lieu pourrit. On peut y lire une annonce des corps de Thérèse et de Laurent, rongés à la fin du roman par la peur et la haine, et de la morsure que Camille laisse au cou de Laurent, cicatrice qui ne guérit jamais.

Le paragraphe du soir achève le mouvement. Les « trois becs de gaz » ne donnent que « des ronds d’une lueur pâle qui vacillent et semblent disparaître par instants ». Puis viennent les trois expressions que tout candidat doit citer : le passage « prend l’aspect sinistre d’un véritable coupe-gorge », « on dirait une galerie souterraine », « vaguement éclairée par trois lampes funéraires ». Le coupe-gorge annonce le crime ; la galerie souterraine et les lampes funéraires annoncent le tombeau et la morgue. Zola ne dit pas encore qu’un homme sera tué : il le fait dire au décor.

Troisième mouvement : la mercerie et le nom en rouge

Le dernier mouvement change d’échelle. Après le passage entier, une seule boutique : « Il y a quelques années, en face de cette marchande, se trouvait une boutique ». L’imparfait et le repère temporel (« il y a quelques années ») signalent que le récit va commencer : nous sortons du présent de la description pour entrer dans le temps de l’histoire. La boutique reprend les traits du passage, en pire : ses boiseries « d’un vert bouteille suaient l’humidité par toutes leurs fentes ». Le verbe suer revient, la couleur est encore une couleur de décomposition.

Puis l’enseigne. « Le mot : Mercerie » en lettres noires, et « un nom de femme : Thérèse Raquin, en caractères rouges ». Le titre du roman apparaît enfin, mais comme un objet vu, une inscription sur une vitre. Le contraste du noir et du rouge est le cœur du passage : le noir de la mort, le rouge du sang. Le personnage n’existe pas encore comme personne ; elle existe comme un nom écrit en rouge dans un lieu funèbre. Le lecteur sait, avant de la rencontrer, qu’elle est promise au sang. C’est une prolepse par l’image : l’avenir du roman est peint sur la porte.

Conclusion

L’incipit de Thérèse Raquin remplit une double fonction. Il applique le programme naturaliste : un lieu réel, mesuré, observé, qui pèse sur ceux qui y vivent, avant même qu’on les voie. Et il fonctionne comme un présage : par le lexique de la maladie, de la tombe et du crime, par le nom écrit en rouge, il annonce le meurtre de Camille et la lente destruction des coupables. Zola ne raconte pas, il montre ; et ce qu’il montre suffit à faire peur.

Ouverture. On comparera cette entrée en matière avec l’incipit du Père Goriot de Balzac : la pension Vauquer, elle aussi, est décrite avant ses habitants, et Balzac écrit de madame Vauquer que « toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne ». Zola hérite de cette idée que le lieu explique l’être, mais il la durcit : chez lui le milieu ne reflète plus seulement les personnages, il les fabrique.

Question de grammaire probable

Le passage est riche en subordonnées circonstancielles, une question fréquente sur les textes descriptifs. Dans « lorsqu’on vient des quais, on trouve le passage du Pont-Neuf », la proposition introduite par lorsque est une subordonnée conjonctive circonstancielle de temps, placée avant la principale, qui situe le point de vue. Dans « quand un lourd soleil brûle les rues, une clarté blanchâtre tombe des vitres sales », même structure. On vous demandera d’identifier la nature (subordonnée conjonctive), la fonction (complément circonstanciel de temps) et l’effet : ces subordonnées installent un rythme d’observation régulier, celui du passant qui note ce qu’il voit.

Autre piste : la négation dans « personne ne parle, personne ne stationne » (négation totale à sujet indéfini, en anaphore) ou la restriction « les vitres ne jettent que de la nuit ».

Pour l’entretien

Si l’examinateur vous demande pourquoi Zola commence par un décor et non par un personnage, répondez avec la préface : l’auteur veut étudier des « tempéraments » soumis à un milieu, il lui faut donc poser le milieu d’abord. Si l’on vous demande ce que ce lieu annonce, citez le caveau, le coupe-gorge, les lampes funéraires et le nom « en caractères rouges ». Et si l’on vous demande votre avis : ce passage est-il réaliste ou fantastique ? Les deux, et c’est ce qui fait sa force.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le passage du Pont-Neuf dans Thérèse Raquin ?

Un passage couvert réel de la rive gauche de Paris, entre la rue Mazarine et la rue de Seine, aujourd’hui disparu. Zola en fait le lieu de la mercerie des Raquin et le décor de presque tout le roman.

Pourquoi le nom de Thérèse Raquin est-il écrit en rouge ?

Le rouge, opposé au noir de l’enseigne « Mercerie », annonce le sang et le crime. Le lecteur découvre l’héroïne comme un nom peint dans un décor funèbre, avant de la voir vivre.

Quels procédés citer dans l’incipit de Thérèse Raquin ?

Le suffixe péjoratif -âtre (jaunâtre, blanchâtre, verdâtre), les personnifications (le passage « sue », la muraille « couverte d’une lèpre »), le lexique funèbre (caveau, coupe-gorge, galerie souterraine, lampes funéraires), le parallélisme été/hiver et le contraste noir/rouge.

Où lire Thérèse Raquin gratuitement pour le bac ?

Le roman entier se lit gratuitement sur Vinteuil, sans compte, et s’écoute en livre audio (5 h 42, extrait gratuit, intégrale avec Premium ou à l’unité).

À lire aussi : les personnages de Thérèse Raquin, préparer l’oral sur Thérèse Raquin et la méthode de la lecture linéaire.