En 30 secondes. Au chapitre XIII de Thérèse Raquin (1867), Laurent passe chaque matin à la Morgue pour retrouver le corps de Camille, noyé au chapitre XI. Zola décrit d’abord la Morgue comme un « spectacle à la portée de toutes les bourses », où le public applaudit ou siffle « comme au théâtre », puis le cadavre de Camille, « tas de chairs dissoutes » que Laurent contemple « pendant cinq grandes minutes ». Cette image du noyé hantera le meurtrier jusqu’à la fin du roman.

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Situer le passage

Après la noyade de Saint-Ouen, le corps de Camille n’a pas été retrouvé. Le chapitre XIII s’ouvre sur « une inquiétude sourde » de Laurent : sans cadavre, pas d’acte de décès, donc pas de veuve à épouser. Laurent passe donc « chaque matin par la Morgue, en se rendant à son bureau ». La Morgue de Paris expose alors derrière un vitrage, à l’entrée libre, les corps non identifiés. L’extrait commence après la première semaine de visites.

Problématique possible : comment Zola fait-il de la Morgue à la fois un tableau social et une expérience physiologique, où le cadavre de Camille devient l’image qui s’imprime dans le meurtrier ?

Mouvements :

  1. La Morgue, lieu public et spectacle (« La Morgue est un spectacle » à « réussie, ce jour-là »).
  2. Le regard des visiteurs, une étude de mœurs (« Laurent connut vite le public » à « leur première maîtresse »).
  3. Le corps de Camille, description naturaliste (« Au bout d’une semaine » à « Les pieds tombaient »).
  4. Le tempérament de Laurent face au cadavre (« Laurent regarda Camille » à « Il est ignoble »).

Le texte

La Morgue est un spectacle à la portée de toutes les bourses, que se payent gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est ouverte, entre qui veut. […] Lorsque les dalles sont nues, les gens sortent désappointés, volés, murmurant entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu’il y a un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent des émotions à bon marché, s’épouvantent, plaisantent, applaudissent ou sifflent comme au théâtre, et se retirent satisfaits, en déclarant que la Morgue est réussie, ce jour-là.

Laurent connut vite le public de l’endroit, public mêlé et disparate qui s’apitoyait et ricanait en commun. Des ouvriers entraient, en allant à leur ouvrage, avec un pain et des outils sous le bras ; ils trouvaient la mort drôle. […] Les femmes étaient en grand nombre ; il y avait de jeunes ouvrières toutes roses, le linge blanc, les jupes propres, qui allaient d’un bout à l’autre du vitrage, lestement, en ouvrant de grands yeux attentifs, comme devant l’étalage d’un magasin de nouveautés. […]

[…] Par moments, arrivaient des bandes de gamins, des enfants de douze à quinze ans, qui couraient le long du vitrage, ne s’arrêtant que devant les cadavres de femmes. […] Ils apprenaient le vice à l’école de la mort. C’est à la Morgue que les jeunes voyous ont leur première maîtresse.

Au bout d’une semaine, Laurent était écœuré. La nuit, il rêvait les cadavres qu’il avait vus le matin. […] Le lendemain, comme il entrait à la Morgue, il reçut un coup violent dans la poitrine : en face de lui, sur une dalle, Camille le regardait, étendu sur le dos, la tête levée, les yeux entr’ouverts.

Le meurtrier s’approcha lentement du vitrage, comme attiré, ne pouvant détacher ses regards de sa victime. Il ne souffrait pas ; il éprouvait seulement un grand froid intérieur et de légers mouvements à fleur de peau. […] Il resta immobile, pendant cinq grandes minutes, perdu dans une contemplation inconsciente, gravant malgré lui au fond de sa mémoire toutes les lignes horribles, toutes les couleurs sales du tableau qu’il avait sous les yeux.

Camille était ignoble. […] La peau avait seulement pris une teinte jaunâtre et boueuse. La tête, maigre, osseuse, légèrement tuméfiée, grimaçait ; elle se penchait un peu, les cheveux collés aux tempes, les paupières levées, montrant le globe blafard des yeux : les lèvres tordues, tirées vers un des coins de la bouche, avaient un ricanement atroce ; un bout de langue noirâtre apparaissait dans la blancheur des dents. […] Le corps semblait un tas de chairs dissoutes ; il avait souffert horriblement. On sentait que les bras ne tenaient plus ; les clavicules perçaient la peau des épaules. Sur la poitrine verdâtre, les côtes faisaient des bandes noires ; le flanc gauche, crevé, ouvert, se creusait au milieu de lambeaux d’un rouge sombre. Tout le torse pourrissait. […] Les pieds tombaient.

Laurent regarda Camille. […] Le cadavre avait, en outre, un air étriqué, une allure maigre et pauvre ; […] il faisait un tout petit tas. On aurait deviné que c’était là un employé à douze cents francs, bête et maladif, que sa mère avait nourri de tisanes. Ce pauvre corps, grandi entre des couvertures chaudes, grelottait sur la dalle froide.

Quand Laurent put enfin s’arracher à la curiosité poignante qui le tenait immobile et béant, il sortit, il se mit à marcher rapidement sur le quai. Et, tout en marchant, il répétait : « Voilà ce que j’en ai fait. Il est ignoble. »

Les passages coupés (les « loustics d’atelier », la dame en robe de soie devant le corps du maçon) se lisent dans l’édition intégrale gratuite. Gardez les bornes de votre professeur si elles diffèrent.

Premier mouvement : la Morgue, un spectacle « à la portée de toutes les bourses »

Le narrateur abandonne l’imparfait pour le présent de vérité générale (« La Morgue est un spectacle », « entre qui veut ») et ne parle plus de Laurent, mais d’une institution parisienne, sur le ton du reportage. La description repose sur une métaphore filée du théâtre : les gens « applaudissent ou sifflent comme au théâtre » et jugent, en sortant, que « la Morgue est réussie, ce jour-là ». Un lexique commercial s’y ajoute : le spectacle est « à la portée de toutes les bourses », on « se paye » des émotions « à bon marché », on sort « volés » quand il n’y a rien à voir. Le cadavre devient une marchandise, « un bel étalage de chair humaine », et l’adjectif « bel », emprunté au point de vue du public, est ironique. L’accumulation finale de verbes (« s’épouvantent, plaisantent, applaudissent ou sifflent ») mime l’agitation d’une foule qui consomme la mort comme un divertissement. Zola ne dit pas que ce public est cruel : il le montre.

Deuxième mouvement : le regard des visiteurs, une étude de mœurs

Le récit revient à Laurent, mais pour dresser une typologie sociale : les ouvriers, qui « trouvaient la mort drôle », puis les femmes, « en grand nombre ». L’alliance de contraires initiale, un public « qui s’apitoyait et ricanait en commun », résume ces réactions. La comparaison la plus frappante concerne les ouvrières, qui ouvrent « de grands yeux attentifs, comme devant l’étalage d’un magasin de nouveautés ». Le « vitrage » devient une vitrine, les cadavres des articles de mode : le regard consommateur de la ville moderne s’applique indifféremment aux tissus et aux morts.

Les « bandes de gamins » ferment le tableau sur une note plus sombre : ils ne s’arrêtent « que devant les cadavres de femmes ». La formule « l’école de la mort » associe deux termes que tout oppose, et la sentence finale au présent, « C’est à la Morgue que les jeunes voyous ont leur première maîtresse », mêle crûment le désir et le cadavre. Plus haut, Laurent lui-même a regardé une jeune pendue avec « une sorte de désir peureux » : il n’est pas séparé du public qu’il observe.

Troisième mouvement : le corps de Camille, une description naturaliste

Le retour au récit est physiologique : Laurent « était écœuré ». Le dégoût, non le remords, le pousse à espacer ses visites. La découverte est un choc physique, « un coup violent dans la poitrine », et la phrase retarde le nom de Camille avant d’inverser les rôles : ce n’est pas Laurent qui voit Camille, c’est « Camille [qui] le regardait », « les yeux entr’ouverts ».

Sa réaction est décrite de l’extérieur, en sensations : « un grand froid intérieur et de légers mouvements à fleur de peau ». Les « cinq grandes minutes » de « contemplation inconsciente » installent l’idée majeure du passage : Laurent grave « malgré lui au fond de sa mémoire » les « lignes horribles » et les « couleurs sales du tableau ». Le vocabulaire est celui de la peinture, et Laurent est un peintre raté : il reproduira ce visage, au chapitre XXV, dans tous ses portraits.

Après le jugement bref « Camille était ignoble », Zola procède comme un médecin légiste, de la tête aux pieds. Le lexique est celui de l’anatomie (« les paupières », « les clavicules », « les côtes », « le torse ») et de la décomposition (« tuméfiée », « chairs dissoutes », « pourrissait », « crevé », « lambeaux »). Les adjectifs en -âtre, « jaunâtre », « noirâtre », « verdâtre », disent une matière indéfinissable, comme dans l’incipit. La tête garde pourtant « un ricanement atroce » : le noyé semble se moquer. Les phrases raccourcissent jusqu’à « Les pieds tombaient » : le rythme se défait comme le corps.

Quatrième mouvement : le tempérament de Laurent face au cadavre

« Laurent regarda Camille. » La phrase simple rétablit les rôles, mais Zola quitte l’anatomie pour la condition sociale. Le cadavre a « un air étriqué, une allure maigre et pauvre », et le narrateur reconstitue la biographie de Camille à partir de son corps : « un employé à douze cents francs, bête et maladif, que sa mère avait nourri de tisanes ». La dernière phrase oppose les « couvertures chaudes » à la « dalle froide » ; le verbe « grelottait », appliqué à un mort, est la seule note de pitié du texte, et elle vient du narrateur, non de Laurent.

Laurent, lui, ne ressent qu’une « curiosité poignante » qui le tient « immobile et béant ». L’adjectif « béant » fait de lui un badaud de plus. Sa seule parole est un constat « répété » en marchant : « Voilà ce que j’en ai fait. Il est ignoble. » Le présentatif « Voilà » désigne le résultat d’un acte ; « ignoble » reprend le jugement du narrateur. Pas de remords, seulement un dégoût : c’est ce que la préface de 1868 annonce quand elle décrit le remords de ces « brutes humaines » comme « un simple désordre organique ».

Conclusion

Le passage juxtapose deux descriptions : celle d’une institution parisienne, vue comme un théâtre où la foule consomme la mort, et celle d’un cadavre, observé avec la précision d’une planche d’anatomie. Entre les deux, Laurent est à la fois spectateur et coupable ; il regarde la Morgue comme le public, mais le cadavre le regarde en retour. Zola ne raconte pas une prise de conscience : il enregistre un choc sensoriel qui s’imprime « malgré lui » dans une mémoire, et prépare les hallucinations des chapitres suivants.

Ouverture. Dans la préface de la deuxième édition (1868), Zola répond aux critiques qui l’accusaient de « littérature putride » : il dit avoir fait « sur deux corps vivants le travail analytique que les chirurgiens font sur des cadavres ». La Morgue prend cette formule au pied de la lettre. Elle annonce les descriptions du Ventre de Paris (1873), où les étalages des Halles sont peints avec la même attention aux couleurs et aux odeurs.

Question de grammaire probable

Le passage se prête à une question sur les expansions du nom, très nombreuses dans la description du cadavre. Dans « La tête, maigre, osseuse, légèrement tuméfiée, grimaçait », les trois adjectifs sont des épithètes détachées, séparées du nom par des virgules ; l’adverbe « légèrement » modifie le participe adjectivé « tuméfiée ». Dans « un employé à douze cents francs, bête et maladif, que sa mère avait nourri de tisanes », on relèvera un complément du nom introduit par « à », deux épithètes détachées, puis une proposition subordonnée relative introduite par « que », dont l’antécédent est « employé » et où le pronom relatif est complément d’objet direct. Effet : les expansions construisent le corps morceau par morceau.

Pour l’entretien

Si l’examinateur vous demande pourquoi Zola s’attarde sur le public de la Morgue avant de montrer Camille, répondez que le naturaliste étudie des milieux autant que des individus : la foule et Laurent relèvent de la même observation. Sur ce que ressent Laurent, tenez-vous au texte : « Il ne souffrait pas », il éprouve du « froid », une « curiosité ». Votre avis : la description choque encore, et c’est le pari de Zola, faire éprouver au lecteur par les sens ce que Laurent n’éprouve pas par la conscience.

Questions fréquentes

Pourquoi Laurent va-t-il à la Morgue dans Thérèse Raquin ?

Sans cadavre, aucun acte de décès ne peut être dressé, et Laurent ne peut pas épouser Thérèse. Il se rend donc chaque matin à la Morgue, en allant à son bureau, pour reconnaître lui-même sa victime.

Comment Zola décrit-il le cadavre de Camille ?

Avec le vocabulaire de l’anatomie et de la décomposition, de la tête aux pieds : « teinte jaunâtre et boueuse », « ricanement atroce », « tas de chairs dissoutes », « Tout le torse pourrissait. »

Que signifie la comparaison de la Morgue avec un théâtre ?

Zola dénonce par l’ironie un public qui consomme la mort comme un spectacle gratuit : les visiteurs « applaudissent ou sifflent comme au théâtre » et jugent que « la Morgue est réussie, ce jour-là ».

Quel rôle joue cette scène dans la suite du roman ?

Laurent grave « malgré lui » l’image du noyé dans sa mémoire. Elle reviendra dans ses insomnies, la nuit de noces, et jusque dans ses tableaux, où tous les visages ressemblent à Camille.

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