Madame Bovary est le premier roman publié de Gustave Flaubert : paru en feuilleton dans la Revue de Paris à l'automne 1856, poursuivi pour immoralité en janvier-février 1857, édité en volume en avril 1857. Il raconte, en trois parties, la vie et la mort d'Emma, femme d'un officier de santé de province, qui cherche dans l'adultère et la dépense les passions promises par ses lectures. « Analyser » ce roman, ce n'est pas seulement résumer l'histoire : c'est comprendre pourquoi un adultère banal est devenu le texte fondateur du roman moderne. Cette page donne d'abord le résumé par partie, puis l'analyse proprement dite : bovarysme, ironie et style indirect libre, réalisme, personnages, thèmes, style, procès. Chaque citation est tirée du texte intégral du roman, avec l'indication de la partie et du chapitre.

« Elle souhaitait à la fois mourir et habiter Paris. »— Gustave Flaubert, Madame Bovary, première partie, chapitre IX

Résumé de Madame Bovary en trois parties

Le roman est construit en trois parties de longueur inégale, chacune attachée à un lieu. La disposition n'est pas anodine : Emma change de décor, jamais de destin.

Première partie : Tostes (chapitres I à IX)

Le récit s'ouvre sur l'entrée au collège de Rouen d'un « nouveau », Charles Bovary, et sur sa casquette ridicule. Devenu officier de santé (un diplôme inférieur à celui de médecin), Charles s'installe à Tostes, épouse une veuve, puis, à sa mort, Emma Rouault, fille d'un fermier des Bertaux qu'il a soigné. Emma a été élevée au couvent, où elle a lu en secret des romans sentimentaux. Le mariage la déçoit vite. Un bal au château de la Vaubyessard (chapitre VIII) lui donne quelques heures de la vie dont elle rêve ; le retour à Tostes devient insupportable. Elle tombe malade d'ennui ; Charles décide de déménager.

Deuxième partie : Yonville-l'Abbaye (chapitres I à XV)

À Yonville, bourg normand dominé par le pharmacien Homais, Emma accouche d'une fille, Berthe, et se lie avec Léon Dupuis, jeune clerc de notaire qui partage ses goûts et n'ose rien. Léon part pour Paris. Arrive Rodolphe Boulanger, propriétaire de la Huchette, séducteur expérimenté qui fait sa déclaration pendant les comices agricoles (chapitre VIII). Emma devient sa maîtresse, s'exalte, s'endette chez le marchand Lheureux pour des cadeaux et des toilettes, et projette une fuite. Rodolphe se dérobe par une lettre (chapitre XIII). Emma s'effondre, traverse une crise mystique, puis retrouve Léon à l'opéra de Rouen (chapitre XV).

Troisième partie : Rouen et Yonville (chapitres I à XI)

Emma devient la maîtresse de Léon, qu'elle rejoint à Rouen chaque semaine sous prétexte de leçons de piano. La liaison s'use ; les dettes s'accumulent ; Lheureux obtient une saisie. Emma implore Léon, le notaire Guillaumin, puis Rodolphe : tous refusent. Elle avale de l'arsenic pris chez Homais et meurt après une longue agonie (chapitre VIII). Charles, qui l'idolâtre, découvre ses lettres, se ruine, et meurt. Berthe est envoyée travailler dans une filature de coton. Dernière phrase du roman, consacrée à Homais : « Il vient de recevoir la croix d'honneur. »

Le bovarysme : se concevoir autre qu'on n'est

Le mot n'est pas de Flaubert. Le bovarysme est forgé par le philosophe Jules de Gaultier dans Le Bovarysme, la psychologie dans l'œuvre de Flaubert (1892), puis élargi dans Le Bovarysme (1902) : c'est « le pouvoir départi à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est ». Chez Emma, cette faculté prend une forme précise : elle veut que sa vie ressemble aux livres. Le chapitre VI de la première partie fait l'inventaire de ses lectures de couvent, avec leurs « serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets ». Emma n'aime pas Rodolphe ou Léon : elle aime les scènes qu'ils lui permettent de jouer. Après la première chevauchée avec Rodolphe, elle « se répétait : "J'ai un amant ! un amant !" » (II, IX) : le mot compte plus que l'homme.

Le bovarysme n'est pas réservé à Emma. Charles se croit bon praticien, Homais se croit savant, Léon se croit poète. Flaubert étend le diagnostic à toute la société : chacun vit dans une image de soi empruntée. C'est ce qui rend le concept toujours vivant : remplacez les romans du couvent par les images que nous consultons chaque jour, le mécanisme (comparer sa vie réelle à une vie fantasmée et souffrir de l'écart) reste identique. Pour un développement complet, voir notre définition du bovarysme.

L'ironie et le point de vue : le style indirect libre

L'innovation formelle majeure du roman est le style indirect libre. Le récit reste à la troisième personne et au passé, mais les pensées, exclamations et jugements du personnage s'y glissent sans « elle pensa que » ni guillemets. Exemple au chapitre X de la deuxième partie, quand Emma, déjà maîtresse de Rodolphe, revient sur ses années de couvent :

« Quel bonheur dans ce temps-là ! quelle liberté ! quel espoir ! quelle abondance d'illusions ! Il n'en restait plus maintenant ! »

Qui parle ? Ni tout à fait le narrateur, ni tout à fait Emma. Le lecteur épouse le mouvement de sa nostalgie et perçoit en même temps ce que la phrase avoue : ces « illusions », c'est le narrateur qui les nomme ainsi. Même chose au chapitre VII de la première partie, quand Emma, assise sur le gazon, « se répétait : "Pourquoi, mon Dieu ! me suis-je mariée ?" » : la question est la sienne, la répétition (« se répétait ») est le regard ironique posé sur elle.

Cette technique produit l'ironie flaubertienne, qui n'est jamais un commentaire. Avant Flaubert, le romancier juge : Balzac explique pourquoi le père Goriot est pathétique, Hugo dit ce qu'il faut penser de Jean Valjean. Flaubert, lui, s'efface. Il ne condamne ni ne plaint Emma ; il fait entendre son discours et le laisse se juger lui-même. La rare intervention explicite du narrateur, au moment où Rodolphe se lasse des effusions d’Emma (II, XII), est justement une méditation sur l'impuissance des mots : « la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. » Tout le roman est tenu par cette distance : le lecteur doit décider seul, et c'est cette exigence qui fait la modernité du livre, et que le procureur Pinard reprochera en 1857.

Le réalisme et le refus du romantisme

Madame Bovary est un roman réaliste au sens strict : un fait divers de province (l'affaire Delamare, à Ry, souvent citée comme source possible, sans certitude), des personnages moyens, un adultère sans grandeur, des chiffres exacts (les billets de Lheureux, les « douze francs soixante et quinze centimes » qui restent après la vente des meubles). Mais Flaubert détestait l'étiquette : son réalisme est une conquête du style, non une copie du réel. Chaque détail vrai est choisi, pesé et fait sens.

Le roman est surtout un procès du romantisme, mené de l'intérieur par un écrivain qui en a été nourri. Emma est une héroïne romantique placée dans un monde qui n'a pas d'emploi pour elle ; ses effusions sont montrées comme des clichés, ses amants comme des lecteurs de la même bibliothèque qu'elle. La célèbre formule « Madame Bovary, c'est moi » doit se lire avec prudence : elle est rapportée de seconde main (par Amélie Bosquet, via René Descharmes, au début du XXe siècle) et ne figure dans aucun texte de Flaubert. Sa correspondance dit plutôt le contraire, à Louise Colet : il veut écrire un livre « sur rien », tenu par « la force interne de son style ». Si la formule est « vraie », c'est en ce sens : Flaubert a mis dans Emma le romantisme qu'il extirpait de lui-même.

Les personnages

Tous les personnages sont construits en système autour d'Emma. Pour une galerie complète, voir notre guide des personnages de Madame Bovary.

  • Emma Bovary : fille de fermier, élevée au couvent, belle, intelligente, sans culture réelle ni emploi de son énergie. Ni coupable ni victime : le style indirect libre interdit le verdict. Elle est cruelle envers Charles et envers sa fille, mais Flaubert montre aussi une éducation qui l'a gavée d'illusions et une société qui n'offre aux femmes que le mariage.
  • Charles Bovary : le roman s'ouvre et se ferme presque sur lui. Brave homme sans relief, mauvais praticien (l'opération ratée du pied-bot d'Hippolyte, II, XI), il aime Emma sans la comprendre. Flaubert fait de cette bonté plate l'instrument même du supplice d'Emma.
  • Rodolphe Boulanger : propriétaire de la Huchette, séducteur méthodique qui lit Emma comme un texte connu. Sa lettre de rupture (II, XIII) est le sommet de l'ironie du roman : incapable de pleurer, il « trempa son doigt » dans un verre d'eau et « laissa tomber de haut une grosse goutte, qui fit une tache pâle sur l'encre ».
  • Léon Dupuis : clerc de notaire timide, double faible de Rodolphe. Il devient, au contact d'Emma, aussi médiocre que les rêves qui les unissent, et finira par un mariage bourgeois.
  • Homais : pharmacien voltairien, anticlérical, pontifiant, correspondant du Fanal de Rouen. Il incarne la bêtise satisfaite et le progrès de pacotille ; c'est lui qui triomphe à la dernière ligne.
  • Lheureux : marchand d'étoffes et usurier, patient et perfide. Il matérialise le bovarysme : les rêves d'Emma ont un coût et quelqu'un tient les comptes.
  • Autour d'eux : l'abbé Bournisien, curé borné dont les disputes avec Homais résument le débat foi-science du siècle ; le père Rouault ; l'aveugle de la route de Rouen, dont la chanson accompagne l'agonie d'Emma.

Les thèmes : ennui, argent, religion, province

L'ennui

Emma ne souffre pas d'un malheur, mais de l'absence d'événement. Flaubert ose faire de ce vide la matière du récit. L'image la plus célèbre est au chapitre VII de la première partie : « sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l'ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l'ombre à tous les coins de son cœur. »

L'argent et la dette

Moteur secret de l'intrigue : chaque rêverie se solde par une facture, chaque adultère par un billet à ordre. Ce n'est pas la morale qui tue Emma, c'est la saisie de Lheureux. En cela le roman est aussi matérialiste que du Balzac, mais sans le commentaire balzacien.

La religion

Emma vit la religion comme elle vit l'amour : en esthète. Au couvent, elle « s'assoupit doucement à la langueur mystique qui s'exhale des parfums de l'autel » (I, VI) ; après l'abandon de Rodolphe, sa crise de dévotion est une nouvelle passion de substitution. En face, Bournisien ne comprend rien à sa détresse (II, VI), et Homais ne croit qu'au progrès. Le roman ne prend parti pour aucun des deux.

La province

Le sous-titre du roman est Mœurs de province. Tostes, Yonville, Rouen : un monde clos, régi par la répétition, où la parole publique (discours des comices, articles d'Homais) n'est qu'un tissu de lieux communs. Flaubert ne l'oppose pas à un Paris meilleur : Paris n'existe dans le livre que comme rêve d'Emma.

Le style : trois scènes pour construire une analyse

La casquette de Charles (I, I)

Dès la première page, un objet dit tout d'un personnage : « une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile ». La description accumule les matières hétéroclites (bonnet à poil, chapska, chapeau rond) : Charles est un composite sans unité. Le procédé, décrire l'homme par ses objets, structure tout le roman, de la pièce montée du mariage aux meubles saisis.

Les comices agricoles (II, VIII)

La scène la plus virtuose du livre : Flaubert monte en alternance le discours officiel du conseiller de préfecture et la déclaration de Rodolphe à Emma, phrase contre phrase. « "Fumiers." – Comme je resterais ce soir, demain, les autres jours, toute ma vie ! » Le rapprochement fait tomber les deux discours dans le même sac de clichés : l'éloquence agricole et l'éloquence amoureuse sont la même « parole humaine ». Un montage parallèle avant l'invention du cinéma.

La fin et Homais décoré (III, XI)

La mort d'Emma n'achève pas le roman. Flaubert le prolonge de trois mouvements : le deuil et la mort de Charles, la déchéance de Berthe envoyée à la filature, la victoire d'Homais qui chasse trois médecins successifs. Le passage au présent de l'indicatif dans les dernières lignes (« Il fait une clientèle d'enfer… Il vient de recevoir la croix d'honneur. ») fait sortir le lecteur du récit pour le déposer dans un monde qui continue : celui des Homais. La condamnation ne frappe pas l'adultère, mais la bêtise qui survit à tout.

Ce style est le fruit de près de cinq années de travail (1851-1856) : Flaubert écrivait parfois une page par semaine, testait chaque phrase à voix haute dans son « gueuloir », et sa correspondance avec Louise Colet documente cette souffrance de l'écriture. Voir notre biographie de Flaubert.

Le procès de 1857

Le roman paraît d'abord en six livraisons dans la Revue de Paris, du 1er octobre au 15 décembre 1856, déjà amputé de passages par la direction de la revue (dont la scène du fiacre). Le parquet poursuit l'auteur, l'imprimeur et le gérant de la revue pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ». Le procès se tient devant la 6e chambre correctionnelle de la Seine : audience le 29 janvier 1857, avec le réquisitoire du substitut Ernest Pinard et la plaidoirie de Me Sénard ; jugement le 7 février 1857. Pinard reproche au livre son absence de contrepoids moral : aucun personnage ne condamne Emma, le narrateur pas davantage. Autrement dit, il attaque exactement ce qui fait le génie du roman : le refus de juger.

Le tribunal acquitte Flaubert, tout en blâmant un « réalisme » qui aurait « méconnu les règles que tout écrivain qui se respecte ne doit jamais franchir ». Le volume paraît chez Michel Lévy en avril 1857, dédié à Sénard, et le scandale en fait un succès. Quelques mois plus tard, Pinard requerra contre Baudelaire et Les Fleurs du mal, avec cette fois une condamnation.

Questions fréquentes sur Madame Bovary

Quel est le sujet de Madame Bovary en une phrase ?

Une jeune femme de province, nourrie de romans, cherche dans deux adultères et dans la dépense les passions que son mariage ne lui donne pas, s'endette et se suicide à l'arsenic : le roman analyse l'écart entre la vie rêvée et la vie réelle.

Pourquoi Emma Bovary se suicide-t-elle ?

Immédiatement, à cause des dettes : Lheureux fait saisir ses meubles et ni Léon, ni le notaire, ni Rodolphe ne veulent l'aider. Plus profondément, parce qu'elle a épuisé toutes les fictions disponibles (mariage, amour, religion, luxe) et qu'il ne lui reste rien à rêver. L'arsenic est pris chez Homais, symbole du « progrès » qui tue.

Qu'est-ce que le bovarysme ?

Un concept forgé par Jules de Gaultier en 1892 à partir du roman : la faculté de se concevoir autre qu'on n'est, de vivre dans une image de soi empruntée à la fiction. Emma en est le cas exemplaire, mais Charles, Homais et Léon en relèvent aussi.

Flaubert a-t-il vraiment dit « Madame Bovary, c'est moi » ?

Rien ne le prouve. La phrase est rapportée indirectement (Amélie Bosquet, citée par René Descharmes en 1909) et ne figure dans aucune lettre de Flaubert. Elle est à utiliser au conditionnel dans une dissertation.

Pourquoi le roman a-t-il été jugé en 1857 ?

Pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs », après sa publication dans la Revue de Paris (1856). Le procès (audience du 29 janvier, jugement du 7 février 1857) s'est conclu par un acquittement assorti d'un blâme ; le livre est paru en volume en avril 1857.

Comment lire Madame Bovary aujourd'hui

Ne le lisez pas comme un devoir. Lisez-le lentement, en laissant le style vous porter : les descriptions ne sont jamais décoratives, elles disent ce que les personnages ne peuvent pas dire. Repérez les objets (la casquette, la pièce montée, le cachet Amor nel cor de Rodolphe, les factures de Lheureux) et demandez-vous chaque fois qui parle dans la phrase. Si vous accrochez, enchaînez avec L'Éducation sentimentale, roman plus lent et plus amer, où un jeune homme passe à côté de sa vie entière.

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