En 30 secondes. « Ophélie » reprend l’héroïne de Shakespeare, noyée dans Hamlet, et en fait une légende : depuis « plus de mille ans », son corps blanc flotte sur un fleuve noir, au milieu d’une nature qui la pleure. Le poème, neuf quatrains d’alexandrins en trois parties, passe du tableau (I) aux raisons de sa mort (II), puis revient au tableau par la voix du « Poète » (III). Rimbaud, quinze ans, fait d’Ophélie une rêveuse emportée par des « visions » trop grandes pour elle, autrement dit une sœur du poète.
Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le recueil se lit sur Vinteuil (extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai)) ; la fiche bac des Cahiers de Douai rassemble les 22 poèmes, le parcours et les citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Dans le même recueil, voyez nos explications linéaires du « Dormeur du val » et de « Sensation ».
Situer le poème
Arthur Rimbaud est né le 20 octobre 1854 : au printemps 1870, il a quinze ans et il est élève au collège de Charleville. Le 24 mai 1870, il envoie « Ophélie », avec deux autres poèmes, à Théodore de Banville, l’un des maîtres du Parnasse, dans l’espoir d’être publié. En septembre ou en octobre 1870, il recopie le poème à Douai pour Paul Demeny : c’est le cinquième des vingt-deux poèmes du recueil.
Le sujet vient de Shakespeare. Dans Hamlet, Ophélie, aimée puis repoussée par le prince, perd la raison après la mort de son père. La reine raconte sa fin : elle tombe à l’eau en accrochant des guirlandes de fleurs à un saule, ses vêtements déployés la portent un moment, elle chante, puis elle coule. La forme est régulière : trente-six alexandrins, neuf quatrains à rimes croisées, en trois parties inégales (quatre strophes, quatre strophes, une seule). L’audace n’est pas dans le vers mais dans le sens donné au mythe.
Quel extrait pour l’oral ? Le poème entier est long pour une explication. Le passage retenu dépend du descriptif de votre professeur : souvent la partie I, ou les parties I et II. Vérifiez-le ; même si vous n’expliquez que la partie I, lisez la suite, qui donne son sens au tableau.
Problématique possible : comment Rimbaud fait-il de la noyée de Shakespeare une figure du poète, emportée par un rêve trop grand ?
Mouvements :
- Partie I (v. 1-16) : le tableau d’une morte qui flotte dans une nature attendrie.
- Partie II (v. 17-32) : l’apostrophe à Ophélie et les raisons de sa mort.
- Partie III (v. 33-36) : le retour du tableau, confié à la voix du « Poète ».
Le texte
I
Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles,
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
— On entend dans les bois de lointains hallalis...Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ;
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses longs voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile.
— Un chant mystérieux tombe des astres d’or.II
Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige,
Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
— C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté !C’est qu’un souffle inconnu, fouettant ta chevelure,
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
Que ton cœur entendait la voix de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits !C’est que la voix des mers, comme un immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou s’assit, muet, à tes genoux !Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu.
Tes grandes visions étranglaient ta parole :
— Un Infini terrible effara ton œil bleu !III
— Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
Le texte varie légèrement d’une édition à l’autre : ponctuation, et début du vers 32, où beaucoup d’éditions impriment « Et l’Infini terrible ». Gardez le texte de votre descriptif.
Pour que les alexandrins soient justes, prononcez « Ophélia » et « mystérieux » en quatre syllabes, « visions » en trois, « muet » en deux.
Premier mouvement : la noyée devenue fleur (partie I, v. 1-16)
Le premier vers installe le décor avant le personnage : « Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles ». Le mot « onde » appartient à la langue poétique, et les étoiles qui s’y reflètent confondent le ciel et le fleuve. Le verbe « dorment » parle de sommeil avant qu’il soit question de mort. Ophélie paraît au vers 2, blanche sur ce fond noir : « La blanche Ophélia flotte comme un grand lys ». Le contraste des deux couleurs organise toute la partie (« fantôme blanc », « long fleuve noir »), et la comparaison avec le lys, fleur de la pureté, change la noyée en fleur : ni cadavre ni horreur. La reprise « flotte » / « Flotte très lentement » et l’allitération en [l] (« blanche », « Ophélia », « flotte », « lys », « lentement », « longs voiles ») étirent le mouvement. Le vers 4, détaché par un tiret, ajoute un bruit de fond : « de lointains hallalis ». L’hallali est le signal de chasse qui annonce la bête aux abois : derrière le calme, on entend une mise à mort.
La deuxième strophe sort la scène du temps. L’anaphore « Voici plus de mille ans que » (v. 5 et 7) repose sur une hyperbole : l’héroïne de théâtre devient un « fantôme » de légende, qui n’en finit pas de passer. Le verbe « Passe », rejeté en tête du vers 6, fait glisser l’apparition d’un vers à l’autre. La rime « Ophélie » / « folie » attache le nom à la déraison, mais l’adjectif l’adoucit (« sa douce folie ») et cette folie chante encore : elle « Murmure sa romance à la brise du soir », comme chez Shakespeare.
Dans les strophes 3 et 4, la nature devient un personnage. Les verbes sont ceux des gestes et des sentiments humains : le vent « baise ses seins », les saules « pleurent sur son épaule », les roseaux « s’inclinent », les nénuphars « soupirent ». Cette personnification fait de la nature une assemblée en deuil ; le saule est aussi l’arbre de la noyade dans Hamlet. La métaphore florale se poursuit quand le vent « déploie en corolle / Ses longs voiles » : l’enjambement ouvre le tissu comme des pétales. Les vers 11 et 12 forment un chiasme (sujet, verbe, complément, puis complément, verbe, sujet) : saules et roseaux encadrent le corps. Retenez le « grand front rêveur » : il prépare la partie II.
La quatrième strophe prête à la morte un pouvoir de vie : « Elle éveille parfois, dans un aune qui dort, / Quelque nid ». L’antithèse entre « éveille » et « dort » est nette, et l’oiseau se réduit à « un petit frisson d’aile ». Le dernier vers, détaché par un tiret comme le vers 4, lui répond : aux hallalis venus des bois succède « Un chant mystérieux » qui « tombe des astres d’or ». Ces astres rappellent les étoiles du vers 1, et l’or est la seule couleur chaude du tableau.
Deuxième mouvement : pourquoi Ophélie est morte (partie II, v. 17-32)
La voix change. « Ô pâle Ophélia ! » : l’apostrophe lyrique fait passer le poème de la troisième personne au « tu », et du présent au passé. « Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté ! » : le passé simple fait de la mort un événement accompli, « Oui » la confirme, et l’apposition « enfant » insiste sur la jeunesse. La comparaison « belle comme la neige » prolonge la blancheur en y ajoutant le froid et la fragilité. Puis le poème explique : la tournure « C’est que » revient quatre fois (v. 19, 21, 25, 27), et chaque reprise avance une cause.
La première cause est le vent, personnifié : il a « parlé tout bas de l’âpre liberté ». La liberté est « âpre », rude, et la rime « emporté » / « liberté » dit ce qu’elle coûte. La Norvège, écrite « Norwège », situe le drame dans un Nord de légende. Deuxième cause, la nature entière : « un souffle inconnu », « la voix de la Nature / Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ». Ophélie entend ce que les autres n’entendent pas ; son « esprit rêveur », écho du « front rêveur », est celui d’un poète. Troisième cause : « la voix des mers, comme un immense râle, / Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ». Le verbe en tête de vers et le double « trop » mesurent la disproportion entre l’immensité et l’enfant. La dernière cause est l’amour : « un beau cavalier pâle, / Un pauvre fou s’assit, muet, à tes genoux ». Hamlet n’est pas nommé ; il est « pâle » comme elle, et le mot « muet », isolé entre deux virgules, dit qu’il n’apporte à Ophélie que du silence.
La strophe 8 rassemble tout : « Ciel ! Amour ! Liberté ! ». Trois noms à majuscule, d’une, deux puis trois syllabes : la gradation résume les causes, que « Quel rêve » réunit en un mot. « Tu te fondais à lui comme une neige au feu » : la neige du vers 17 rencontre son contraire, et Ophélie se dissout dans son rêve. Le vers 31 est la clef du poème : « Tes grandes visions étranglaient ta parole ». Voir trop grand pour pouvoir le dire, c’est le drame du poète, et le verbe « étranglaient » lui donne une violence physique. Le dernier vers oppose un mot abstrait à majuscule et un détail du visage : « Un Infini terrible effara ton œil bleu ». Après les imparfaits, le passé simple « effara » marque le choc : Ophélie meurt moins d’un chagrin d’amour que d’un vertige.
Troisième mouvement : ce que le Poète a vu (partie III, v. 33-36)
Une troisième voix apparaît : « Et le Poète dit ». La majuscule fait de lui un témoin qui a autorité, et son discours est rapporté indirectement. Le présent revient, « Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis » : le geste interrompu par la mort, au passé simple, se répète sans fin. Avec « il a vu », le poète est celui qui voit. Les deux derniers vers reprennent presque mot pour mot les vers 2 et 3, dans l’ordre inverse, avec les rimes « étoiles » / « voiles » et « lys » ; mais « flotte » est devenu l’infinitif « flotter », qui dépend de « a vu ». Le tableau de la partie I était donc une vision, et le poème tourne en boucle comme le fleuve qui ramène Ophélie depuis mille ans.
Conclusion
Rimbaud emprunte à Shakespeare une héroïne célèbre et la déplace. La forme reste sage, comme pour plaire à Banville. Mais son Ophélie ne meurt pas seulement d’amour : elle a écouté « la voix de la Nature », rêvé de liberté et vu plus qu’elle ne pouvait dire. Pour le parcours « Émancipations créatrices », le poème montre un adolescent qui s’approprie un mythe pour y glisser son portrait, et qui sait déjà que la liberté est « âpre ».
Ouverture. « Le Dormeur du val », daté d’octobre 1870, montre un autre corps jeune et pâle couché dans une nature qui le berce : « Nature, berce-le chaudement : il a froid. » En mai 1871, la lettre dite « du Voyant » demandera au poète de se faire voyant : les « grandes visions » d’Ophélie l’annoncent.
Question de grammaire probable
La partie III se prête à l’analyse de la phrase complexe. Le verbe « dit » a pour compléments d’objet deux subordonnées conjonctives coordonnées par « Et » : « qu’aux rayons des étoiles / Tu viens chercher, la nuit, les fleurs » et « qu’il a vu sur l’eau » Ophélia flotter. La première contient une relative, « que tu cueillis » (antécédent « les fleurs », « que » complément d’objet direct). La seconde contient une proposition infinitive, « La blanche Ophélia flotter », complément d’objet de « a vu ». Pour la partie I, préparez la relative du vers 1, « où dorment les étoiles » : l’antécédent est « l’onde », « où » est complément de lieu et le sujet est inversé.
Pour l’entretien
Si l’on vous demande pourquoi le nom change, répondez que « Ophélie » est la forme française (titre et vers 5, à la rime avec « folie ») et « Ophélia » la forme du nom chez Shakespeare. Pour un rapprochement, pensez au « Dormeur du val » (la nature qui berce un mort) ou à « Sensation » (la nature heureuse).
Questions fréquentes
Qui est Ophélie ?
Un personnage de Hamlet, la tragédie de Shakespeare : la jeune fille aimée du prince, qui devient folle et meurt noyée.
Où lire les Cahiers de Douai pour le bac ?
Les 22 poèmes se lisent sur Vinteuil : extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai), et s’écoutent en livre audio (extrait gratuit, intégrale avec Premium).
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