En 30 secondes. « Les Effarés » est une scène de rue en trente-six vers courts : une nuit d’hiver, cinq enfants en haillons, à genoux dans la neige, regardent par un soupirail un boulanger cuire son pain. Dehors, le noir et le givre ; dedans, la lumière et le « lourd pain blond ». Le four devient un sein maternel, puis un « ciel rouvert » devant lequel les petits prient ; mais le poème s’achève sur une culotte qui craque dans le vent d’hiver. Tendresse, humour et pitié y tiennent ensemble.
Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le recueil se lit sur Vinteuil (extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai)) ; la fiche bac des Cahiers de Douai rassemble les 22 poèmes, le parcours et les citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve.
Situer le poème
Rimbaud, né le 20 octobre 1854, a quinze ans quand il date ce poème du 20 septembre 1870. Après une fugue à Paris qui l’a mené en prison, il est alors à Douai, où il recopie ses vers pour le poète Paul Demeny : ces feuillets formeront les Cahiers de Douai, et « Les Effarés » appartient au premier cahier.
Le titre annonce un état : effaré se dit de celui que le saisissement laisse hagard, les yeux grands ouverts. La forme n’a rien du sonnet : douze tercets où deux octosyllabes sont suivis d’un vers de quatre syllabes (« Leurs culs en rond »). Les rimes vont par paires de tercets, sur le schéma AAB CCB : « brume » et « allume », « misère » et « faire », tandis que les vers courts se répondent (« rond », « blond »). Les octosyllabes ont tous une rime féminine, les vers courts une rime masculine. C’est une strophe de chanson (on parle de rime couée) : Rimbaud dit la misère sur un air léger, et le petit vers fait tomber chaque strophe comme une chute.
Problématique possible : comment Rimbaud fait-il d’une scène de misère un tableau à la fois tendre et ironique, où un four de boulanger prend la place du ciel ?
Mouvements :
- Vers 1 à 15 : le tableau. Cinq enfants dans le froid, un boulanger dans la lumière.
- Vers 16 à 26 : minuit, le pain sort du four ; une longue phrase mène au ravissement.
- Vers 27 à 36 : la prière au soupirail, puis la chute qui ramène au vent d’hiver.
Selon le descriptif de votre professeur, l’extrait retenu pour l’oral peut être le poème entier (les vers sont courts) ou une partie seulement : vérifiez les vers bornes et adaptez ce découpage.
Le texte
Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s’allume,
Leurs culs en rond,À genoux, cinq petits, — misère ! —
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond...Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise, et qui l’enfourne
Dans un trou clair.Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
Chante un vieil air.Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge,
Chaud comme un sein.Et quand, pendant que minuit sonne,
Façonné, pétillant et jaune,
On sort le pain ;Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées,
Et les grillons ;Que ce trou chaud souffle la vie ;
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres petits pleins de givre !
— Qu’ils sont là, tous,Collant leurs petits museaux roses
Au grillage, chantant des choses,
Entre les trous,Mais bien bas, — comme une prière...
Repliés vers cette lumière
Du ciel rouvert,— Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,
— Et que leur lange blanc tremblotte
Au vent d’hiver...20 septembre 1870.
Le texte varie légèrement d’une édition à l’autre (ponctuation surtout). Gardez le texte de votre descriptif.
Premier mouvement : cinq enfants devant un soupirail (v. 1-15)
Le poème commence par une couleur : « Noirs dans la neige et dans la brume ». L’adjectif est posé avant qu’on sache de qui l’on parle : ce sont des silhouettes à contre-jour, des taches sombres sur du blanc. Le vers 2 allume la seule lumière de la scène, « Au grand soupirail qui s’allume » : un soupirail est l’ouverture d’un sous-sol, au ras du sol, et il faut se baisser pour y voir. D’où le vers court, « Leurs culs en rond », qui montre les enfants de dos, tels que les voit un passant. Le mot est cru : pas d’angelots, des gamins serrés comme autour d’un feu.
La phrase enjambe la strophe : le sujet n’arrive qu’au vers 4, « cinq petits », et le verbe au vers 5, « Regardent ». « À genoux » est la posture de qui se penche, mais aussi celle de la prière, que le vers 31 nommera. L’exclamation entre tirets, « — misère ! — », est un cri de pitié du poète, sans commentaire. Puis vient l’objet de tous les regards : « Le lourd pain blond... ». Quatre monosyllabes : le pain pèse dans le petit vers, et sa blondeur s’oppose au noir du vers 1.
Trois verbes au présent suivent, avec le même sujet : « Ils voient », « Ils écoutent », « Ils sont blottis ». L’anaphore du pronom dit la fixité : les enfants ne font que percevoir. Du boulanger, ils voient d’abord « le fort bras blanc qui tourne / La pâte grise » : la synecdoque réduit l’homme à sa force, et « fort » répond à « petits ». La pâte disparaît « Dans un trou clair » : le four est un trou, mais lumineux. Après la vue, l’ouïe : « Ils écoutent le bon pain cuire », avec cet adjectif « bon » qui est un mot d’enfant. Le boulanger, lui, a un « gras sourire » et « Chante un vieil air » : nourri, au chaud, il chante pour lui seul, et rien n’indique qu’il voie les petits.
Le cinquième tercet fige le groupe : « Ils sont blottis, pas un ne bouge ». Le soupirail est maintenant « rouge », et il respire : « Au souffle du soupirail rouge, / Chaud comme un sein. » Les sifflantes (« souffle », « soupirail », « sein ») font entendre cette haleine tiède. La comparaison surprend : le soupirail est un sein de mère. Aucune mère n’apparaît ; c’est une bouche de cave qui réchauffe ces enfants.
Deuxième mouvement : minuit, le pain sort du four (v. 16-26)
Au vers 16 commence une phrase qui court jusqu’au dernier vers. Elle s’ouvre sur des subordonnées de temps empilées : « Et quand, pendant que minuit sonne », puis « Quand, sous les poutres enfumées », puis « Que ce trou chaud souffle la vie ». La proposition principale est retenue pendant sept vers : la grammaire mime l’attente des enfants.
Rimbaud fait attendre le mot lui-même : « Façonné, pétillant et jaune, / On sort le pain ». Trois adjectifs d’abord, pour la forme, le bruit et la couleur ; le nom seulement dans le vers court, comme une apparition. Le tercet suivant mêle les sens : « Chantent les croûtes parfumées, / Et les grillons ». Les croûtes craquent, et le poème dit qu’elles chantent : c’est une personnification, à laquelle la rime ajoute l’odeur (« enfumées », « parfumées »). L’inversion du sujet place « Chantent » en tête de vers, en écho au boulanger. Les grillons sont les insectes du foyer : tout ce qui chante est à l’intérieur.
Le vers 22 résume ce que le four donne : « Que ce trou chaud souffle la vie ». Le « trou clair » est devenu « trou chaud », et le verbe reprend le « souffle » du vers 14. Souffler la vie est le geste d’un créateur : le four devient presque sacré. La principale arrive alors : « Ils ont leur âme si ravie / Sous leurs haillons ». L’adjectif « ravie » est à prendre au sens fort, celui de l’extase ; le mot « âme » tire la scène vers le religieux, et le vers court la ramène à terre. Même construction ensuite : « Ils se ressentent si bien vivre, / Les pauvres petits pleins de givre ! » Le préfixe de « se ressentent » suggère qu’ils se sentent vivre de nouveau, comme si le froid les avait à demi éteints. L’allitération en p (« pauvres petits pleins ») et l’exclamation font entendre l’émotion du poète ; la rime « vivre » / « givre » accroche la vie au froid : la chaleur ne traverse pas vraiment le grillage.
Troisième mouvement : la prière et la chute (v. 27-36)
Le tiret du vers 27 marque un tournant : « — Qu’ils sont là, tous ». Ce « Qu’ » répond aux deux « si » qui précèdent : il introduit la conséquence du ravissement. Les enfants sont montrés de près, de face : « Collant leurs petits museaux roses / Au grillage ». Le mot « museaux » les change en petits animaux pressés contre une clôture ; « roses » est la première couleur vive qu’ils reçoivent, eux qui étaient « Noirs ». Mais le « grillage » rappelle la frontière : le pain est de l’autre côté. Ils chantent à leur tour, « chantant des choses, / Entre les trous » : c’est le troisième chant du poème, et le plus pauvre, puisqu’on ne saura pas quelles « choses ». Le mot « trous » ne désigne plus le four mais les mailles de la grille, par où ne passent que la lumière et la voix.
Le tercet suivant nomme ce que la posture annonçait : ils chantent « bien bas, — comme une prière... ». La comparaison fait des enfants à genoux des fidèles, et du soupirail un autel : ils sont « Repliés vers cette lumière / Du ciel rouvert ». Le ciel, pour ces petits, n’est pas celui de neige et de brume au-dessus d’eux : c’est le four. On peut y lire de la tendresse (le paradis d’un enfant qui a faim est une boulangerie) et de l’ironie : ce paradis ne donne rien, aucun vers ne montre les enfants manger. Le lexique religieux (« À genoux », « âme », « ravie », « prière », « ciel ») aboutit à une adoration sans réponse.
Le dernier tercet refuse pourtant de finir sur l’extase : ils sont repliés « — Si fort, qu’ils crèvent leur culotte, / — Et que leur lange blanc tremblotte / Au vent d’hiver... ». Du ciel, on tombe à la culotte qui craque : la chute est comique, et elle ramène aux « culs en rond » du vers 3. Le poème se referme en boucle, sur les enfants vus de dos. Le « lange » est d’ordinaire le linge d’un nourrisson : ici, sans doute, le pan de chemise qui sort de la culotte, et le mot rajeunit encore les petits. Le verbe « tremblotte », avec son suffixe diminutif, dit un tremblement minuscule, et sa rime avec « culotte » tient de la farce. Mais le dernier vers est sans sourire : « Au vent d’hiver... ». On revient au froid du premier vers, et les points de suspension laissent les enfants dehors.
Conclusion
« Les Effarés » tient en une image : des enfants à genoux devant un four comme devant un autel. Rimbaud oppose deux mondes, le « fort bras blanc » et le « gras sourire » d’un côté, les « haillons » et le « givre » de l’autre, sur un air de chanson. Il ne prêche pas : un cri, « misère ! », un adjectif, « pauvres », et tout le reste est montré. La tendresse passe par le vocabulaire de l’enfance (« petits », « museaux roses », « bon pain »), l’humour par les « culs » et la « culotte », la critique par ce « ciel rouvert » qui n’est qu’un trou de cave. Pour le parcours « Émancipations créatrices », le poème montre un poète qui s’affranchit du ton attendu : ni sermon ni larmes, mais des mots crus, un rythme léger et un regard à hauteur de soupirail.
Ouverture. On rapprochera ces enfants du vagabond de « Ma Bohème », qui porte lui aussi une culotte trouée : mais lui a choisi la route, et sa pauvreté le fait sourire. On peut aussi penser au « Mal », où Dieu dort pendant que les soldats meurent et ne se réveille que pour le « gros sou » des mères.
Question de grammaire probable
La longue phrase des vers 16 à 36 se prête à une question sur les subordonnées circonstancielles. Les vers 16 à 22 enchaînent trois subordonnées de temps, introduites par la conjonction « quand » (v. 16 et 19), puis par « Que » (v. 22), qui reprend « quand » pour éviter de le répéter ; une quatrième, « pendant que minuit sonne », est enchâssée dans la première. Après les principales vient une subordonnée de conséquence, « Qu’ils sont là, tous », annoncée par l’adverbe d’intensité « si » (« si ravie », « si bien »). Le même système revient à la fin : « Si fort, qu’ils crèvent leur culotte ».
Pour l’entretien
Sur le titre, montrez que le poème ne décrit qu’un regard : les enfants voient, écoutent, mais ne touchent à rien. Sur la religion, répondez que Rimbaud déplace le vocabulaire de la prière : le ciel est un four, et aucun secours ne vient. Sur le registre, parlez de mélange : pathétique (« Les pauvres petits pleins de givre ! »), familier et comique (« Leurs culs en rond »).
Questions fréquentes
Quelle est la forme des « Effarés » ?
Douze tercets, soit trente-six vers : deux octosyllabes à rime féminine, puis un vers de quatre syllabes à rime masculine, sur le schéma AAB CCB. Ce n’est pas un sonnet.
Où lire les Cahiers de Douai pour le bac ?
Les 22 poèmes se lisent sur Vinteuil : extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai), et s’écoutent en livre audio (extrait gratuit, intégrale avec Premium).
À lire aussi : préparer l’oral sur les Cahiers de Douai, l’explication linéaire du « Buffet », celle de « Roman » et les sujets de dissertation probables.

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