En 30 secondes. « Bal des pendus » est une danse macabre jouée comme un spectacle de foire. Sous un gibet, des squelettes de chevaliers dansent, menés à coups de savate par « Messire Belzebuth » ; la bise, les loups et le gibet lui-même font l’orchestre, sous un ciel « d’un rouge d’enfer ». Rimbaud reprend à Villon un sujet médiéval et le traite en théâtre de marionnettes : mots nobles et mots bas mêlés, un refrain d’octosyllabes autour de neuf quatrains d’alexandrins. L’émancipation tient à ce rire : on peut s’amuser de la mort, de la chevalerie et de la dévotion.

Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le recueil se lit sur Vinteuil (extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai)) ; la fiche bac des Cahiers de Douai rassemble les 22 poèmes, le parcours et les citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Nous avons déjà consacré une explication linéaire à « Ophélie », le poème précédent du recueil.

Situer le poème

« Bal des pendus » est le sixième poème du premier cahier, juste après « Ophélie ». Il n’est pas daté. En 1870, Rimbaud, quinze ans, rédige pour son professeur Georges Izambard une lettre imaginaire de Charles d’Orléans à Louis XI, qui demande la grâce de Villon menacé du gibet. Dans la « Ballade des pendus » de Villon, les pendus parlent et demandent aux vivants de prier pour eux. Théodore de Banville, dans sa comédie Gringoire (1866), située sous Louis XI, fait réciter à son héros une ballade sur les pendus du roi ; Théophile Gautier évoque le squelette de l’art médiéval dans Émaux et Camées. Rimbaud garde le décor et retire la pitié.

La forme mêle deux mètres : un quatrain d’octosyllabes ouvre le poème et revient, identique, à la fin ; entre les deux, neuf quatrains d’alexandrins. Toutes les rimes sont croisées. Avec 44 vers, le poème dépasse la longueur d’un extrait d’oral : le passage à présenter dépend du descriptif de votre professeur.

Problématique possible : comment Rimbaud change-t-il un sujet macabre en spectacle burlesque, où le rire délivre de la peur et du respect ?

Mouvements :

  1. Vers 1 à 4 : le refrain, un gibet et ses danseurs.
  2. Vers 5 à 16 : Belzébuth lance le bal.
  3. Vers 17 à 32 : les danseurs vus de près, puis l’orchestre du paysage.
  4. Vers 33 à 44 : le saut du « grand squelette fou » et le retour du refrain.

Le texte

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.

Messire Belzebuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d’un vieux Noël !

Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles :
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
Se heurtent longuement dans un hideux amour.

Hurrah ! les gais danseurs, qui n’avez plus de panse !
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !
Hop ! qu’on ne sache plus si c’est bataille ou danse !
Belzebuth enragé râcle ses violons !

Ô durs talons, jamais on n’use sa sandale !
Presque tous ont quitté la chemise de peau :
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau :

Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
Des preux, raides, heurtant armures de carton.

Hurrah ! la bise siffle au grand bal des squelettes !
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !
Les loups vont répondant des forêts violettes :
À l’horizon, le ciel est d’un rouge d’enfer...

Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
Un chapelet d’amour sur leurs pâles vertèbres :
Ce n’est pas un moustier ici, les trépassés !

Oh ! voilà qu’au milieu de la danse macabre
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
Emporté par l’élan, comme un cheval se cabre :
Et, se sentant encor la corde raide au cou,

Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
Avec des cris pareils à des ricanements,
Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.

Le texte varie légèrement d’une édition à l’autre (ponctuation surtout). Gardez le texte de votre descriptif.

Premier mouvement : le refrain du gibet (v. 1-4)

« Au gibet noir, manchot aimable » : le poème commence par le lieu. Le gibet est personnifié en « manchot », parce que la potence n’a qu’un bras, et cet infirme est dit « aimable » : première antiphrase, premier trait d’humour noir. Le verbe précède le sujet et se redouble : « Dansent, dansent les paladins ». La danse passe avant les danseurs. Les paladins sont les chevaliers de Charlemagne dans les chansons de geste : le mot est noble. Le vers 3 le reprend pour le dégrader : « Les maigres paladins du diable ». « Maigres » est un euphémisme, et ces chevaliers ont changé de maître. Le vers 4 lâche le mot : « Les squelettes de Saladins ». Saladin est le sultan que combattirent les croisés ; mis au pluriel, il devient un type. Chrétiens et ennemis finissent au même gibet, et la rime les confond presque : « paladins » et « Saladins » ne diffèrent que d’un son.

Deuxième mouvement : Belzébuth lance le bal (v. 5-16)

L’alexandrin arrive avec le maître du bal : « Messire Belzebuth ». Le démon reçoit un titre d’honneur médiéval et se conduit en montreur de marionnettes : il « tire par la cravate / Ses petits pantins noirs ». La « cravate » est la corde, nommée par une métaphore familière ; les « pantins » font des morts des jouets, dont cette corde est le fil. La violence est comique : « un revers de savate », un coup de vieux soulier, après « Messire ». C’est le principe du burlesque : un sujet grave, des mots bas. « Les fait danser, danser » reprend le redoublement du refrain, et la musique est « un vieux Noël » : un cantique pour un bal du diable, premier sacrilège.

Au vers 9, « choqués » a son sens propre : heurtés. La comparaison « Comme des orgues noirs » change les côtes des « poitrines à jour » en tuyaux : l’instrument d’église entre à son tour dans le bal. Le vers 11 est le seul regard vers la vie : « Que serraient autrefois les gentes damoiselles ». L’archaïsme pastiche la langue ancienne ; « autrefois » rappelle que ces poitrines ont été étreintes. La strophe tombe sur un oxymore : « hideux amour ».

La voix change ensuite : « Hurrah ! », « Hop ! » Celui qui parle harangue les danseurs comme un bonimenteur : « les gais danseurs, qui n’avez plus de panse ! » « Gais » est une antiphrase ; « panse », mot familier pour le ventre, rime avec « danse ». Les « tréteaux », scène des théâtres de foire, font du gibet une estrade. Le vers 16 fait grincer l’orchestre : dans « enragé râcle », le son [r] imite le crin sur la corde.

Troisième mouvement : les danseurs de près, puis le paysage (v. 17-32)

« Ô durs talons, jamais on n’use sa sandale ! » Le « Ô » du grand lyrisme s’adresse à des talons : parodie, et plaisanterie, puisqu’un squelette n’use plus ses souliers. Le vers 18 dit la décomposition comme un déshabillage : « Presque tous ont quitté la chemise de peau ». Le vers 19 prend un ton prude, souligné par la rime « sandale » / « scandale » : « Le reste est peu gênant ». La neige, personnifiée, « applique un blanc chapeau » : c’est le premier blanc, après trois « noirs » (v. 1, 6, 10).

La parodie de chevalerie continue : « Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées ». Le panache est le plumet du casque ; le charognard sert d’ornement. « Fêlées » a deux sens : crânes fendus, têtes folles. Le vers 22 donne le détail le plus cru : « Un morceau de chair tremble à leur maigre menton ». Puis le théâtre recouvre l’horreur : « On dirait […] Des preux, raides, heurtant armures de carton ». « Preux » est noble, comme « paladins », mais les armures sont en carton : des accessoires de scène.

La strophe suivante élargit le cadre, et tout le paysage joue : « la bise siffle », le gibet « mugit comme un orgue de fer », « Les loups vont répondant ». Le verbe aller suivi de la forme en -ant fait durer les hurlements. Le ciel est « d’un rouge d’enfer » : l’expression se lit au figuré et au propre.

« Holà, secouez-moi ces capitans funèbres » : l’impératif est familier, avec ce « moi » qui marque l’intérêt de celui qui parle. Le capitan est le soldat fanfaron de la comédie italienne : troisième figure de théâtre après les pantins et les preux de carton. Ces squelettes égrènent « Un chapelet d’amour sur leurs pâles vertèbres » : leurs os servent de grains. « Sournois » traite cette dévotion d’hypocrisie, et le vers 32 la chasse en apostrophant « les trépassés » : le bal n’est pas un monastère. Chez Villon, les pendus réclamaient des prières ; ici, on les leur interdit.

Quatrième mouvement : le saut du squelette fou et le refrain (v. 33-44)

« Oh ! voilà qu’au milieu de la danse macabre » : le présentatif « voilà que » annonce un événement, et le vers nomme le genre, la danse macabre, où la Mort entraîne les vivants. Le verbe passe encore avant le sujet : « Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou ». Il est comparé à un cheval qui « se cabre », à la rime avec « macabre ». Mais le vers 36 rappelle la corde, « raide au cou », et la phrase enjambe la strophe : la virgule laisse le saut en suspens, le verbe « Crispe » n’arrive qu’au vers 37.

Les sons [k] et [r] font craquer les os : « Crispe », « craque », « cris », « ricanements ». La dernière comparaison ramène tout à la foire : « comme un baladin rentre dans la baraque ». Le baladin est un danseur de tréteaux, et le mot fait écho à « paladins » : le chevalier a fini saltimbanque. « Rebondit » répond à « Bondit » (v. 34) : le préfixe dit le retour. Au bout de ces deux quatrains, le squelette rentre dans le rang « au chant des ossements ».

Le quatrain d’octosyllabes revient alors mot pour mot. Le poème se ferme en cercle : le bal recommence.

Conclusion

« Bal des pendus » fait d’un gibet une scène. Rimbaud y mêle les mots de la chevalerie (« paladins », « preux », « Messire », « gentes damoiselles ») et ceux de la rue (« cravate », « savate », « panse », « baraque »), l’octosyllabe de la chanson et l’alexandrin. Les choses du culte, Noël, orgue, chapelet, passent au service du diable. Pour le parcours « Émancipations créatrices », le poème montre un collégien qui connaît ses modèles et refuse leur gravité : il prend à Villon ses pendus et leur ôte la prière.

Ouverture. Le poème précédent montre une tout autre mort : « La blanche Ophélia flotte comme un grand lys ». On pensera aussi au « Dormeur du val », où la mort ne se révèle qu’au dernier vers, et à « Vénus anadyomène », autre poème qui fait de la laideur sa matière.

Question de grammaire probable

Le vers 15 se prête à une question sur l’interrogation indirecte : « qu’on ne sache plus si c’est bataille ou danse ! » La proposition « si c’est bataille ou danse » est une subordonnée interrogative indirecte, introduite par « si » ; elle est complément d’objet direct de « sache ». La principale, « qu’on ne sache plus », ne dépend d’aucun autre verbe : « que » suivi du subjonctif présent « sache » y exprime un ordre ou un souhait (phrase injonctive). Autre question possible : la négation, avec « qui n’avez plus de panse » (v. 13), où « ne… plus » marque un état qui a cessé et où « de » remplace l’article.

Pour l’entretien

Si l’on vous demande pourquoi le poème change de mètre, répondez que l’octosyllabe du refrain encadre le bal comme une chanson, tandis que l’alexandrin, vers noble, est pris à contre-emploi pour une scène de foire. Si l’on vous demande le lien avec le parcours, partez du mélange des registres et du sacrilège joyeux.

Questions fréquentes

Qui sont les « paladins » du « Bal des pendus » ?

Les chevaliers de Charlemagne. Rimbaud donne ce nom noble à des squelettes de pendus, devenus « paladins du diable » : la gloire guerrière finit au gibet.

Quelle est la forme du « Bal des pendus » ?

Onze quatrains à rimes croisées (44 vers) : un quatrain d’octosyllabes, repris à la fin, encadre neuf quatrains d’alexandrins.

Où lire les Cahiers de Douai pour le bac ?

Les 22 poèmes se lisent sur Vinteuil : extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai), et s’écoutent en livre audio (extrait gratuit, intégrale avec Premium).

À lire aussi : les citations à retenir des Cahiers de Douai, préparer l’oral sur les Cahiers de Douai, l’explication linéaire de « Ma Bohème », les sujets de dissertation probables et la méthode de la lecture linéaire.