En 30 secondes. « Morts de Quatre-vingt-douze… » est un sonnet politique. À l’été 1870, l’Empire de Napoléon III entre en guerre contre la Prusse, et un journaliste bonapartiste, Paul de Cassagnac, demande aux Français de se souvenir de leurs « pères en 92 ». Rimbaud lui répond en quatorze alexandrins : pendant onze vers, il s’adresse aux soldats de la Révolution, morts pour la liberté, et les élève jusqu’au sacré (« Million de Christs ») ; puis, en trois vers, il retourne l’hommage contre ceux qui l’ont réclamé. Le poème est une seule phrase, tendue vers un dernier vers qui tombe comme une gifle.
Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le recueil se lit sur Vinteuil (extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai)) ; la fiche bac des Cahiers de Douai rassemble les 22 poèmes, le parcours et les citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve.
Situer le poème
Rimbaud a quinze ans. La France a déclaré la guerre à la Prusse en juillet 1870 ; l’armée impériale capitule à Sedan au début de septembre, et la République est proclamée à Paris le 4. Le sonnet est daté du 3 septembre 1870, la veille : ce jour-là, Rimbaud, parti de Charleville pour Paris sans billet valable, est enfermé à la prison de Mazas. Il recopie ensuite le poème à Douai pour Paul Demeny, dans le premier des Cahiers de Douai.
L’épigraphe donne la cible. Paul de Cassagnac est un journaliste bonapartiste, et Le Pays un journal qui soutient l’Empire ; son père, Adolphe Granier de Cassagnac, est lui aussi un journaliste bonapartiste, et il est député, d’où le pluriel du dernier vers. Dans la phrase citée, Cassagnac invoque les soldats de 1792 pour rallier tous les Français, « bonapartistes, républicains », à la guerre de l’Empire. Or le Second Empire, proclamé en 1852, est sorti du coup d’État du 2 décembre 1851, dirigé contre la République : pour un jeune républicain, voir ses partisans se réclamer de 1792 est une imposture.
Le vers 10 nomme deux batailles et un pays. Valmy (20 septembre 1792) est la première victoire des armées de la Révolution, remportée sur les Prussiens, l’adversaire de 1870 ; la royauté est abolie le lendemain. Fleurus (26 juin 1794) est une victoire sur les Autrichiens. L’Italie renvoie aux campagnes menées à partir de 1796.
La forme est un sonnet en alexandrins. Les quatrains sont à rimes croisées, sur des rimes différentes (treize / liberté / pèse / humanité, puis tourmente / haillons / Amante / sillons), et non embrassées comme dans le sonnet régulier ; les tercets suivent le schéma EEF GGF (salie / Italie / doux, République / trique / vous). Surtout, les quatorze vers ne forment qu’une phrase : onze vers d’apostrophe aux morts, et une proposition principale qui n’arrive qu’au vers 12.
Problématique possible : comment Rimbaud fait-il de l’éloge des soldats de la Révolution une arme contre ceux qui prétendent parler en leur nom ?
Mouvements :
- Vers 1 à 8 (les quatrains) : l’apostrophe aux soldats de la Révolution, pauvres et grands.
- Vers 9 à 11 (premier tercet) : des morts des batailles au « Million de Christs », la sacralisation.
- Vers 12 à 14 (second tercet) : le retour au présent et la pointe contre « Messieurs de Cassagnac ».
Le texte
« Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos pères en 92, etc... »
Paul de Cassagnac (Le Pays)Morts de quatre-vingt-douze et de quatre-vingt-treize
Qui, pâles du baiser fort de la liberté,
Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse
Sur l’âme et sur le front de toute humanité ;Hommes extasiés et grands dans la tourmente,
Vous dont les cœurs sautaient d’amour sous les haillons,
Ô soldats que la Mort a semés, noble Amante,
Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons ;Vous dont le sang lavait toute grandeur salie,
Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d’Italie,
Ô Million de Christs aux yeux sombres et doux ;Nous vous laissions dormir avec la République,
Nous, courbés sous les rois comme sous une trique :
— Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !3 septembre 1870.
Le texte varie légèrement d’une édition à l’autre (ponctuation surtout). Gardez le texte de votre descriptif.
Premier mouvement : des héros en sabots (v. 1-8)
Le sonnet s’ouvre sur un mot : « Morts ». Ce n’est pas un récit mais une apostrophe : Rimbaud s’adresse aux morts comme à des vivants, et le pronom « vous » reviendra jusqu’au dernier mot. Les deux dates, écrites en toutes lettres, occupent presque tout l’alexandrin. Rimbaud reprend le « 92 » de Cassagnac, mais il ajoute « quatre-vingt-treize », l’année de l’exécution du roi et de la Terreur, que l’épigraphe ne mentionnait pas : sa Révolution n’est pas triée.
La relative qui suit fait le portrait de ces morts : « Qui, pâles du baiser fort de la liberté ». La liberté est personnifiée en femme qui embrasse, et son baiser est si « fort » qu’il fait pâlir : pâleur de l’émotion, mais déjà pâleur des cadavres. L’adjectif « fort », placé juste après la césure, reçoit l’accent. Le vers 3 associe deux mots inattendus : « Calmes, sous vos sabots ». Le calme est celui de la certitude ; les sabots sont la chaussure des paysans et des pauvres. C’est le peuple qui brise « le joug » : la métaphore, empruntée à la pièce de bois qui attelle les bœufs, fait de la tyrannie un asservissement de bête. L’enjambement élargit ensuite le combat : le joug « qui pèse / Sur l’âme et sur le front de toute humanité ». Le présent « pèse » tranche avec l’imparfait « brisiez » : ce joug pèse encore, et sur tous les hommes, pas seulement sur la France.
Le second quatrain relance l’apostrophe par trois désignations : « Hommes », « Vous », « Ô soldats ». Le vers 5, « Hommes extasiés et grands dans la tourmente », demande une diérèse sur « extasiés » (ex-ta-si-és) pour compter douze syllabes : le mot s’allonge comme l’extase qu’il nomme. La « tourmente » est la tempête révolutionnaire, qui grandit ceux qui la traversent. Le vers 6 revient au peuple : « Vous dont les cœurs sautaient d’amour sous les haillons ». Le verbe « sautaient » est physique, presque familier ; les « haillons » complètent les « sabots ». Pauvreté du vêtement, grandeur du cœur : Rimbaud construit ses héros par contraste, avec les mots de la passion (« baiser », « amour »).
Les vers 7 et 8 mènent l’image jusqu’à la mort : « Ô soldats que la Mort a semés, noble Amante, / Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons ». La Mort, avec sa majuscule, est une allégorie, et l’apposition « noble Amante » en fait la dernière des amoureuses, après la liberté. Elle ne fauche pas, elle sème : la métaphore agricole change les corps en graines et les champs de bataille en « sillons ». Le pronom « les » annonce sans doute ces « vieux sillons », la vieille terre que le sang doit rendre de nouveau féconde ; « régénérer » est un mot cher aux révolutionnaires. Et dans « sillons », un lecteur français entend le refrain de La Marseillaise.
Deuxième mouvement : un million de Christs (v. 9-11)
Le premier tercet reprend la formule du vers 6 et la porte plus haut : « Vous dont le sang lavait toute grandeur salie ». Un sang qui lave est un paradoxe, et une image religieuse : celle du sacrifice qui rachète.
Le vers 10 est le sommet sonore du sonnet : « Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d’Italie ». Trois fois le mot du début, avec la majuscule, et trois noms de lieux : l’anaphore fait de l’alexandrin un appel aux morts, comme sur un monument. Le rythme change : le vers ne se coupe pas en deux moitiés (la sixième syllabe tombe sur « de »), mais en trois mesures de quatre syllabes. C’est un trimètre, cher aux romantiques, qui donne au vers l’allure d’une marche. L’ordre est chronologique, et l’espace s’élargit de la Champagne à la Belgique, puis à l’Italie.
Le vers 11 achève la montée : « Ô Million de Christs aux yeux sombres et doux ». L’hyperbole du nombre, étirée par une diérèse (Mil-li-on), rencontre la figure la plus sacrée : chaque soldat mort est un Christ, une victime dont la mort sauve les autres. L’image prolonge le sang qui « lavait », et elle est provocante : Rimbaud prend au christianisme sa figure centrale pour la donner aux soldats de la Révolution. Les « yeux sombres et doux » ajoutent un regard, grave et sans haine. Le point-virgule ferme enfin l’apostrophe : onze vers, et toujours pas de verbe principal.
Troisième mouvement : la pointe (v. 12-14)
La proposition principale arrive au vers 12, et le ton change : « Nous vous laissions dormir avec la République ». Un « Nous » entre en scène : les Français de 1870, les vivants, Rimbaud compris. Le verbe « dormir » est l’euphémisme habituel de la mort, mais il vaut aussi pour la République, couchée avec ses soldats : par deux fois, un Bonaparte y a mis fin. L’imparfait « laissions » avoue une passivité : on avait renoncé à leur héritage.
Le vers 13 est le plus dur : « Nous, courbés sous les rois comme sous une trique ». Le participe « courbés » rappelle le « joug » du vers 3 et s’oppose aux hommes « grands » du vers 5. Les pères brisaient le joug, les fils plient le dos. Le pluriel « les rois » range l’empereur parmi tous les maîtres qui ont suivi, et la comparaison fait chuter le registre : la « trique » est un gros bâton, un mot de la rue. Après « Christs » et « Amante », ce mot bas est un aveu de honte, et il rime avec « République ».
Deux points, un tiret, et la pointe : « — Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous ! » « Messieurs » est une politesse ironique ; le pluriel vise le père et le fils. Le verbe « reparlent » est volontairement plat : après l’épopée, un verbe de conversation, dont le préfixe dit le retour intéressé d’un sujet qu’on avait enterré. Le dernier mot, « vous », rime avec « doux » : ceux dont parlent les Cassagnac, ce sont les Christs du vers 11. Rimbaud n’explique pas : il laisse le lecteur mesurer l’écart entre onze vers de grandeur et un nom de journaliste. C’est l’art de la pointe, ce trait final qui retourne un sonnet.
Conclusion
Ce sonnet est un hommage et un pamphlet. L’hommage occupe onze vers : par l’apostrophe répétée, les allégories (la liberté qui embrasse, la Mort qui sème), les métaphores du joug, des sillons et du sang qui lave, Rimbaud fait des soldats pauvres de la Révolution des martyrs de l’humanité. Le pamphlet tient en trois vers et doit sa force à ce qui précède : plus les morts sont grands, plus est petit celui qui se sert d’eux. Pour le parcours « Émancipations créatrices », le poème montre un adolescent qui répond à un journal et à un régime avec la forme la plus surveillée, le sonnet, où il fait entrer une « trique » et le nom d’un polémiste. S’émanciper, ici, c’est refuser qu’on parle à sa place, et à la place des morts.
Ouverture. Le recueil contient d’autres poèmes nés de la guerre de 1870 : « Le Mal », où les bataillons tombent en masse sous les yeux d’un roi qui les raille, et « Le Dormeur du val », où un seul soldat semble dormir dans l’herbe : le même euphémisme qu’ici, mais sans gloire ni discours.
Question de grammaire probable
Le sonnet se prête à une question sur les propositions subordonnées relatives. Au vers 6, dans « Vous dont les cœurs sautaient d’amour sous les haillons », la relative a pour antécédent le pronom « Vous » ; le pronom relatif « dont » y est complément du nom « cœurs » (les cœurs de vous, vos cœurs). Au vers 7, « que la Mort a semés » a pour antécédent « soldats » ; « que » est complément d’objet direct de « a semés », et le participe passé, employé avec avoir, s’accorde avec ce COD placé avant lui : masculin pluriel. Autre question possible : les vers 1 à 11 sont des noms et des pronoms mis en apostrophe ; la proposition principale n’arrive qu’au vers 12.
Pour l’entretien
Sur l’épigraphe, répondez qu’elle fait du poème une réponse : sans elle, on prendrait les onze premiers vers pour un simple éloge patriotique. Si l’on vous demande si Rimbaud est contre la guerre, nuancez : il n’attaque pas les soldats, qu’il admire, mais ceux qui se servent de leur mémoire au profit d’un régime. Sur le registre, distinguez l’épique des vers 1 à 11 (apostrophes, hyperbole du « Million ») et le satirique du second tercet.
Questions fréquentes
Quelle est la forme du poème ?
Un sonnet en alexandrins : deux quatrains à rimes croisées, deux tercets en EEF GGF, le tout en une seule phrase. Le vers 10 est un trimètre (4/4/4).
Où lire les Cahiers de Douai pour le bac ?
Les 22 poèmes se lisent sur Vinteuil : extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai), et s’écoutent en livre audio (extrait gratuit, intégrale avec Premium).
À lire aussi : préparer l’oral sur les Cahiers de Douai, l’explication linéaire de « Ma Bohème » et les sujets de dissertation probables.

Avez-vous des questions ?
Nos experts vous répondent !
Connectez-vous pour poser votre question.
Se connecterChargement…