En 30 secondes. Tartufe, c’est l’hypocrite de Molière, celui qui cache ses appétits sous la dévotion. Rimbaud, quinze ans, le reprend dans un sonnet et le punit à sa façon : « un Méchant » lui tire l’oreille, lui arrache sa « chaste robe noire » et le laisse « nu du haut jusques en bas ». Le châtiment est un dévoilement : ce que la robe cachait (une peau moite, des habits déboutonnés, un chapelet de péchés) paraît au grand jour. Portrait-charge, satire anticléricale et sonnet bousculé : l’émancipation passe ici par le rire contre une figure d’autorité.

Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le recueil se lit sur Vinteuil (extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai)) ; la fiche bac des Cahiers de Douai rassemble les 22 poèmes, le parcours et les citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Nous avons déjà consacré une explication linéaire à « Vénus Anadyomène », le sonnet qui suit celui-ci dans le recueil.

Situer le poème

Rimbaud, né le 20 octobre 1854, a quinze ans. À Douai, en septembre-octobre 1870, il recopie ce sonnet avec vingt et un autres poèmes et confie l’ensemble au poète Paul Demeny : ce sont les Cahiers de Douai. « Le Châtiment de Tartufe » appartient au premier cahier ; le texte reproduit ici ne porte pas de date.

Le titre associe deux références. Tartuffe est le faux dévot de la comédie de Molière (1669), qui convoite la femme de son hôte sous des dehors de sainteté ; son nom est devenu un nom commun, que Rimbaud écrit avec un seul f. Le mot « Châtiment » fait penser aux Châtiments de Victor Hugo (1853), grand recueil satirique du siècle : il annonce une poésie qui punit. Chez Molière, l’hypocrite est démasqué ; ici, l’image est prise au pied de la lettre, on le déshabille.

La forme est un sonnet en alexandrins, mais irrégulier. Les quatrains sont à rimes croisées et ne partagent pas leurs rimes (sous / gantée / doux / édentée, puis Méchant / benoite / arrachant / moite), alors que le sonnet strict veut deux rimes embrassées, reprises d’un quatrain à l’autre. Les tercets enchaînent trois paires de rimes plates : déboutonnés / pardonnés, pâle / râle, rabats / bas. La syntaxe déborde aussi le cadre : les deux quatrains ne forment qu’une seule phrase.

Problématique possible : comment Rimbaud fait-il du sonnet l’instrument d’une mise à nu, au sens propre comme au sens figuré, de l’hypocrisie religieuse ?

Mouvements :

  1. Premier quatrain (v. 1-4) : le portrait-charge du dévot en promenade.
  2. Second quatrain (v. 5-8) : l’irruption du « Méchant » et la robe arrachée.
  3. Les deux tercets (v. 9-14) : le châtiment, ou Tartufe mis à nu.

Le texte

Tisonnant, tisonnant son cœur amoureux sous
Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée,
Un jour qu’il s’en allait, effroyablement doux,
Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,

Un jour qu’il s’en allait, « Orémus », — un Méchant
Le prit rudement par son oreille benoite
Et lui jeta des mots affreux, en arrachant
Sa chaste robe noire autour de sa peau moite !

Châtiment !... Ses habits étaient déboutonnés,
Et le long chapelet des péchés pardonnés
S’égrenant dans son cœur, Saint Tartufe était pâle !...

Donc, il se confessait, priait, avec un râle !
L’homme se contenta d’emporter ses rabats...
— Peuh ! Tartufe était nu du haut jusques en bas !

Le texte varie légèrement d’une édition à l’autre (ponctuation surtout). Gardez le texte de votre descriptif. L’adjectif du vers 6, notamment, s’écrit avec ou sans accent circonflexe selon les éditions.

Premier mouvement : le dévot en promenade (v. 1-4)

Le sonnet s’ouvre sur un participe présent répété : « Tisonnant, tisonnant ». Tisonner, c’est remuer les braises pour ranimer le feu. Le cœur est donc un foyer, et Tartufe entretient lui-même ce qui le brûle ; la répétition dit l’insistance, presque la manie. L’adjectif « amoureux » reste vague, mais le geste, caché, est déjà équivoque. Le vers 1 se termine sur une préposition, que l’enjambement sépare de son complément : « sous / Sa chaste robe noire ». Finir un alexandrin sur un mot-outil est une audace, et elle a un sens : le vers lui-même dissimule ce qu’il y a dessous. L’adjectif « chaste » qualifie la robe, non l’homme (c’est une hypallage) : la vertu n’est qu’un tissu.

Le portrait procède ensuite par touches juxtaposées : « heureux, la main gantée », « effroyablement doux », « Jaune ». La main gantée ne touche rien à nu : c’est l’image de l’hypocrisie. La formule « Un jour qu’il s’en allait » a le ton d’un début de fable. L’oxymore « effroyablement doux » est le centre du portrait : l’adverbe, long de cinq syllabes, écrase l’adjectif, et la douceur devient inquiétante. « Jaune », détaché en tête du vers 4, donne un teint malade. Enfin « bavant la foi de sa bouche édentée » fait de la prière une salive : un verbe du corps reçoit un complément spirituel, et la foi coule d’une bouche en ruine. La rime « gantée » / « édentée » oppose l’extérieur soigné à l’intérieur délabré. À la fin du quatrain, la phrase n’a toujours pas de verbe principal : le lecteur attend.

Deuxième mouvement : l’irruption du « Méchant » (v. 5-8)

Le second quatrain répète mot pour mot le début du vers 3 : « Un jour qu’il s’en allait ». La reprise relance la phrase, comme un conteur qui reprend son souffle. « Orémus », entre guillemets, est le seul mot de Tartufe cité directement : c’est du latin d’église (prions), une formule machinale. Le tiret coupe la prière et fait surgir le sujet attendu depuis le premier vers : « un Méchant ». La majuscule en fait un personnage d’allégorie, et le mot appartient au point de vue du dévot : pour Tartufe, celui qui l’attaque ne peut être qu’un méchant. L’ironie est là, puisque ce méchant fait œuvre de justice.

Les verbes passent au passé simple, « prit », « jeta » : après l’imparfait de la promenade, l’action est brutale. « Le prit rudement par son oreille benoite » : on tire l’oreille aux enfants pris en faute, et le dévot est traité en garnement. L’adverbe « rudement » répond à « doux » ; « benoite » signifie à la fois bénie et doucereuse. Le rythme est heurté : la sixième syllabe tombe sur la préposition « par », où la césure ne peut pas se poser. Les « mots affreux » ne sont pas rapportés, et l’adjectif est encore le jugement de la victime. Le gérondif « en arrachant », à la rime, enjambe sur le vers 8 et déchire la strophe : « Sa chaste robe noire autour de sa peau moite ! ». Le premier hémistiche du vers 2 revient à l’identique, mais ce qui couvrait est maintenant ôté. La rime « benoite » / « moite » associe l’onction et la sueur : sous la robe, il y a une peau.

Troisième mouvement : Tartufe mis à nu (v. 9-14)

« Châtiment !... » : le mot du titre revient seul, en phrase nominale exclamative. C’est la voix du narrateur, qui annonce une morale avec une solennité moqueuse. Suit un constat : « Ses habits étaient déboutonnés ». L’imparfait décrit un état, non une action : sous la robe arrachée, la tenue était déjà défaite, ce qui laisse entendre à quoi s’occupait la main du premier quatrain. Les vers 10-11 reviennent au « cœur » du vers 1, mais le feu y est remplacé par un objet de piété : « le long chapelet des péchés pardonnés / S’égrenant dans son cœur ». Le chapelet sert à compter les prières ; ici il compte les fautes, grain après grain. L’allitération en [p] (« péchés pardonnés », puis « pâle ») martèle la fin des vers, et le participe « pardonnés » dit le confort de cette religion : pécher, se faire absoudre, recommencer. « Saint Tartufe » est une canonisation par antiphrase. Le teint a changé : « Jaune » au vers 4, il est maintenant « pâle », de peur.

Le second tercet commence par « Donc », mot de raisonnement qui singe la logique : pris sur le fait, Tartufe fait ce qu’il sait faire. Dans « il se confessait, priait », les deux imparfaits juxtaposés montrent des gestes réflexes, et « avec un râle » réduit la prière à un bruit de gorge. La rime « pâle » / « râle », à cheval sur les deux tercets, les soude. Au vers 13, le « Méchant » devient simplement « L’homme » : le narrateur lui rend son vrai nom, face au faux « Saint ». Il « se contenta d’emporter ses rabats », ces pièces d’étoffe que les ecclésiastiques portent au col : pas de coups, mais un trophée, l’insigne de la fonction.

La pointe tient dans le dernier vers : « — Peuh ! Tartufe était nu du haut jusques en bas ! » L’interjection « Peuh ! » est familière et méprisante : après la fausse solennité de « Châtiment ! », le ton retombe dans la rue. Le nom a perdu son « Saint ». L’adjectif « nu » est le mot vers lequel tout le sonnet se dirigeait : la robe, deux fois dite « chaste », a disparu, et la vérité du personnage est son corps. La forme ancienne « jusques », nécessaire au compte des douze syllabes, vient de Molière : dans Le Tartuffe (acte III, scène 2), la servante Dorine lance à l’hypocrite qu’elle le verrait « nu du haut jusques en bas » sans être tentée. Rimbaud prend la réplique au mot. Le poème se termine sur « bas » : celui qui se donnait pour un saint finit au plus bas, et le rire remplace le sermon.

Conclusion

Le sonnet raconte une histoire simple, un hypocrite déshabillé en chemin, et en fait une démonstration : l’hypocrisie est un vêtement, il suffit de l’arracher. Rimbaud y parvient par le portrait-charge (« Jaune », « bouche édentée », « peau moite »), par l’ironie des mots pieux retournés (« chaste », « benoite », « Saint ») et par une forme qui mime le geste : enjambements, césure bousculée, chute familière. Pour le parcours « Émancipations créatrices », c’est le poème d’une libération par le rire : un adolescent s’en prend à une figure d’autorité et choisit pour cela la forme la plus respectable, qu’il malmène au passage.

Ouverture. Dans le recueil, « Le Mal » prolonge la critique : la cible n’est plus un homme mais un Dieu « qui rit aux nappes damassées / Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or », pendant que la guerre tue. On peut aussi remonter à la source : chez Molière, il faut une ruse (Orgon caché sous une table) puis l’intervention du roi pour confondre et arrêter l’hypocrite ; chez Rimbaud, un passant suffit.

Question de grammaire probable

Les vers 10-11 se prêtent à une question sur la proposition subordonnée participiale : « le long chapelet des péchés pardonnés / S’égrenant dans son cœur ». Elle a un sujet propre, « le long chapelet des péchés pardonnés », distinct du sujet de la principale (« Saint Tartufe »), et son noyau est un participe présent, « S’égrenant ». Elle n’est introduite par aucun mot subordonnant et occupe la fonction de complément circonstanciel : elle exprime une circonstance simultanée, que l’on peut aussi lire comme la cause de la pâleur. Ne la confondez pas avec les participes du premier quatrain (« Tisonnant », « bavant »), qui n’ont pas de sujet exprimé : ils se rapportent à Tartufe, désigné par « il » au vers 3. Autre question possible, les temps du récit : l’imparfait (« s’en allait », « étaient », « se confessait ») pose l’arrière-plan et les états, le passé simple (« prit », « jeta », « se contenta ») porte les actions de premier plan.

Pour l’entretien

Si l’on vous demande qui est le « Méchant », répondez que le texte ne lui donne ni nom ni visage : il est « un Méchant » pour Tartufe, « L’homme » pour le narrateur, et c’est ce changement de nom qui compte. Si l’on vous demande ce que Rimbaud doit à Molière, distinguez : il garde le nom et le vice (la sensualité sous la dévotion), mais son Tartufe porte la robe noire et les rabats, dit « Orémus » et se confesse : c’est un homme d’Église, alors que celui de Molière est un laïc. La satire en devient plus directement anticléricale. Si l’on vous interroge sur la forme, montrez que le sonnet est à la fois tenu (quatorze alexandrins, une pointe) et bousculé (rimes croisées, vers 1 terminé sur « sous », césure du vers 6).

Questions fréquentes

Qui est Tartufe ?

Le personnage vient de la comédie de Molière : un faux dévot qui affiche sa piété pour mieux satisfaire ses désirs. Son nom est devenu synonyme d’hypocrite.

Quelle est la forme du « Châtiment de Tartufe » ?

Un sonnet en alexandrins, irrégulier : deux quatrains à rimes croisées sur quatre rimes différentes, puis deux tercets en rimes plates (schéma ABAB CDCD EEF FGG).

En quoi consiste le châtiment de Tartufe ?

Tartufe n’est ni battu ni tué : il est déshabillé. Le « Méchant » arrache sa robe, emporte ses rabats et le laisse « nu du haut jusques en bas ». La punition de l’hypocrite est d’être vu tel qu’il est.

Où lire les Cahiers de Douai pour le bac ?

Les 22 poèmes se lisent sur Vinteuil : extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai), et s’écoutent en livre audio (extrait gratuit, intégrale avec Premium).

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