En 30 secondes. Au « Troisième soir » des Entretiens sur la pluralité des mondes (1686), le philosophe a failli dépeupler la Lune (pas de nuages, donc pas d’eau), puis l’a « repeuplée » en lui donnant un air à elle. Reste une question que la Marquise brûle de poser : ira-t-on un jour là-haut ? La réponse de Fontenelle est une leçon de rigueur et de fantaisie mêlées : « chacun a pour prison l’air qu’il respire », un habitant de la Lune « se noierait » dans notre air comme un poisson hors de l’eau, et la Marquise, pour le plaisir de voir ces gens-là, accepterait d’être « pêchée » par eux dans leurs filets. L’extrait montre comment le « goût de la science » se nourrit d’une imagination qui accepte ses limites.
Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Les Entretiens se lisent gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac des Entretiens rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Pour les deux soirs précédents, voyez notre explication linéaire du Premier soir et notre explication linéaire du Second soir.
Situer le passage
Le Troisième soir s’intitule « Particularités du monde de la Lune. Que les autres planètes sont habitées aussi ». Il s’ouvre sur un coup de théâtre : le philosophe annonce avoir « pensé à une chose qui met ses habitants en péril ». Les taches de la Lune ne changent jamais de place : elle n’a donc pas de nuages, donc pas d’eau. La Marquise, qui a « pris pour eux une inclination », refuse de perdre les Lunaires ; le philosophe suppose alors que la Lune exhale des vapeurs différentes des nôtres, qui ne forment que des rosées, et qu’elle est enveloppée d’un air « en son particulier ».
Notre extrait commence là. La Marquise se dit « trop heureuse » qu’on lui ait rendu les habitants de la Lune ; le philosophe tire de ces « deux airs différents » une conséquence : le voyage d’un monde à l’autre est impossible. La conversation glisse alors vers une rêverie sur les Lunaires qui viendraient nous « pêcher », avant que le philosophe ne referme la porte : « voilà donc bien des barrières naturelles ». La fin du Second soir avait, au contraire, ouvert cette porte avec la comparaison des Américains découverts par les Européens et la formule « l’art de voler ne fait encore que de naître » ; le Troisième soir en tempère l’optimisme.
Problématique possible : comment Fontenelle transforme-t-il une impossibilité physique en jeu d’imagination, et que révèle ce jeu sur le rapport entre science et fiction dans les Entretiens ?
Mouvements :
- Le voyage impossible : deux airs, deux prisons (« C’est-à-dire… tomber mort sur la Terre »).
- La rêverie de la Marquise : naufrage et pêche aux humains (« Oh ! que j’aurais d’envie… ceux qui m’auraient pêchée »).
- Le retour au réel et les « barrières naturelles » (« Songez… de ce monde-là »).
Le texte
Orthographe modernisée. L’édition disponible sur Vinteuil conserve la graphie ancienne (« différens », « disois », « seroit », « pêchassent »).
C’est-à-dire, me dit la Marquise, que vous savez seulement que tout est bien, sans savoir comment il est ; c’est beaucoup d’ignorance sur bien peu de science ; mais il faut s’en consoler, je suis encore trop heureuse que vous ayez rendu à la Lune ses habitants. Je suis même fort contente que vous lui donniez un air qui l’enveloppe en son particulier, il me semblerait désormais que sans cela une planète serait trop nue.
Ces deux airs différents, repris-je, contribuent à empêcher la communication des deux planètes. S’il ne tenait qu’à voler, que savons-nous, comme je vous disais hier, si on ne volera pas fort bien quelque jour ? J’avoue pourtant qu’il n’y a pas beaucoup d’apparence. Le grand éloignement de la Lune à la Terre serait encore une difficulté à surmonter, qui est assurément considérable ; mais quand même elle ne s’y rencontrerait pas, il ne serait pas possible de passer de l’air de l’une dans l’air de l’autre. L’eau est l’air des poissons, ils ne passent jamais dans l’air des oiseaux, ni les oiseaux dans l’air des poissons ; ce n’est pas la distance qui les en empêche, c’est que chacun a pour prison l’air qu’il respire. Nous trouvons que le nôtre est mêlé de vapeurs plus épaisses et plus grossières que celui de la Lune. À ce compte, un habitant de la Lune qui serait arrivé aux confins de notre monde se noierait dès qu’il entrerait dans notre air, et nous le verrions tomber mort sur la Terre.
Oh ! que j’aurais d’envie, s’écria la Marquise, qu’il arrivât quelque grand naufrage qui répandît ici bon nombre de ces gens-là, dont nous irions considérer à notre aise les figures extraordinaires ! Mais, répliquai-je, s’ils étaient assez habiles pour naviguer sur la surface extérieure de notre air, et que de là, par la curiosité de nous voir, ils nous pêchassent comme des poissons, cela vous plairait-il ? Pourquoi non, répondit-elle en riant ? Pour moi, je me mettrais de mon propre mouvement dans leurs filets, seulement pour avoir le plaisir de voir ceux qui m’auraient pêchée.
Songez, répliquai-je, que vous n’arriveriez que bien malade au haut de notre air, il n’est pas respirable pour nous dans toute son étendue, il s’en faut bien ; on dit qu’il ne l’est déjà presque plus au haut de certaines montagnes, et je m’étonne bien que ceux qui ont la folie de croire que des génies corporels habitent l’air le plus pur, ne disent aussi que ce qui fait que ces génies ne nous rendent que des visites et très rares et très courtes, c’est qu’il y en a peu d’entre eux qui sachent plonger, et que ceux-là même ne peuvent faire jusqu’au fond de cet air épais, où nous sommes, que des plongeons de très peu de durée. Voilà donc bien des barrières naturelles qui nous défendent la sortie de notre monde, et l’entrée de celui de la Lune. Tâchons du moins pour notre consolation de deviner ce que nous pourrons de ce monde-là.
Le Troisième soir se poursuit par la description de ce que voient les habitants de la Lune (un ciel d’une autre couleur, ni aurore ni arc-en-ciel, la Terre immobile au-dessus d’eux), puis par le « voyage » vers Vénus et les autres planètes, peuplées à coups de « pourquoi non ? ». Le texte entier est dans l’édition intégrale gratuite ; gardez le découpage de votre descriptif.
Premier mouvement : le voyage impossible, deux airs et deux prisons
La Marquise ouvre le passage par une formule qui résume avec humour ce qu’elle vient d’apprendre : « vous savez seulement que tout est bien, sans savoir comment il est ; c’est beaucoup d’ignorance sur bien peu de science ». L’antithèse « ignorance » / « science », soulignée par « beaucoup » et « bien peu », est une pointe contre le philosophe, mais aussi une définition honnête de la démarche du livre : on conjecture, on ne sait pas. Le verbe « rendu » rappelle que les habitants de la Lune lui avaient été ôtés au début du soir. Sa dernière remarque, « sans cela une planète serait trop nue », est un trait de coquetterie mondaine : l’air devient une parure, et l’astronomie est ramenée au registre galant des Entretiens.
Le philosophe reprend la main avec « repris-je » et enchaîne logiquement : « Ces deux airs différents […] contribuent à empêcher la communication des deux planètes. » Le raisonnement suit des étapes nettes. D’abord une concession : « S’il ne tenait qu’à voler, que savons-nous, comme je vous disais hier, si on ne volera pas fort bien quelque jour ? » L’interrogation « que savons-nous » et le renvoi à « hier » (le Second soir, où il affirmait que « l’art de voler ne fait encore que de naître ») laissent ouverte la possibilité technique. Puis deux obstacles, hiérarchisés par « encore » et « mais quand même » : l’« éloignement », « assurément considérable », et surtout l’incompatibilité des airs, « il ne serait pas possible de passer de l’air de l’une dans l’air de l’autre ». Le conditionnel domine tout le paragraphe (« serait », « se noierait », « verrions ») : mode de l’hypothèse examinée avec sérieux.
Pour faire comprendre cette incompatibilité, Fontenelle recourt à son procédé favori, l’analogie avec le familier : « L’eau est l’air des poissons, ils ne passent jamais dans l’air des oiseaux, ni les oiseaux dans l’air des poissons. » Le chiasme (poissons / oiseaux / oiseaux / poissons) rend visible la symétrie des deux milieux. La phrase suivante en tire une maxime frappante : « ce n’est pas la distance qui les en empêche, c’est que chacun a pour prison l’air qu’il respire ». L’opposition « ce n’est pas… c’est que » déplace l’obstacle de la distance à la nature de l’air, et la métaphore de la « prison » donne à la physique une résonance presque morale : chaque monde est enfermé en lui-même. La chute est d’un réalisme cruel et comique : un Lunaire « se noierait dès qu’il entrerait dans notre air, et nous le verrions tomber mort sur la Terre ». Le verbe « se noyer », appliqué à l’air, prolonge l’analogie du poisson.
Deuxième mouvement : la rêverie de la Marquise, naufrage et pêche aux humains
Loin de s’attrister, la Marquise s’empare de l’image : « Oh ! que j’aurais d’envie […] qu’il arrivât quelque grand naufrage qui répandît ici bon nombre de ces gens-là ». L’interjection, l’exclamation et les subjonctifs (« arrivât », « répandît ») traduisent un désir vif ; le mot « naufrage » est logique puisque, si l’air est une mer, les voyageurs lunaires sont des marins. Ce qu’elle veut, c’est « considérer à notre aise les figures extraordinaires » : curiosité de spectatrice devant des étrangers exotiques, qui évoque les récits de voyage et les cabinets de curiosités du temps. La Marquise a intégré la leçon (les Lunaires mourraient chez nous) et en fait un spectacle.
Le philosophe retourne alors le point de vue, comme il l’avait fait avec le bourgeois de Paris : « s’ils étaient assez habiles pour naviguer sur la surface extérieure de notre air, et que […] ils nous pêchassent comme des poissons, cela vous plairait-il ? » L’analogie est poussée jusqu’au bout : notre air devient un océan dont les Lunaires « naviguent » à la surface, et les hommes sont les « poissons » qu’on remonte. Le renversement est une leçon de relativité : ce que nous voudrions faire d’eux, ils pourraient le faire de nous, « par la curiosité de nous voir ». Sous la plaisanterie, une idée que Montesquieu et Voltaire reprendront : se voir par les yeux d’un étranger.
La réponse de la Marquise est le sommet comique du passage : « Pourquoi non, répondit-elle en riant ? Pour moi, je me mettrais de mon propre mouvement dans leurs filets, seulement pour avoir le plaisir de voir ceux qui m’auraient pêchée. » Le « Pourquoi non » annonce la formule qui, plus loin dans le soir, servira à peupler toutes les planètes (« ce pourquoi non a une vertu qui peuplera tout »). Le rire est noté par le narrateur, et la surenchère de la Marquise (elle se jetterait « de son propre mouvement » dans les filets) montre que la curiosité l’emporte chez elle sur la prudence : le « plaisir de voir » est le moteur de tout le livre.
Troisième mouvement : le retour au réel et les « barrières naturelles »
Le philosophe, comme souvent, tempère la rêverie : « Songez […] que vous n’arriveriez que bien malade au haut de notre air. » L’impératif « Songez » ramène à la réflexion, et l’argument est pris dans l’expérience : l’air « n’est pas respirable pour nous dans toute son étendue », et « on dit qu’il ne l’est déjà presque plus au haut de certaines montagnes ». Le « on dit » marque la prudence du vulgarisateur, qui rapporte une observation sans la garantir. L’idée que l’air se raréfie avec l’altitude, connaissance récente à l’époque, est mobilisée sans jargon.
Suit une longue phrase ironique contre « ceux qui ont la folie de croire que des génies corporels habitent l’air le plus pur ». Fontenelle ne réfute pas cette croyance aux esprits élémentaires, il la pousse à l’absurde : si ces génies vivent dans l’air pur, il faut qu’ils « sachent plonger » pour venir jusqu’à nous, d’où leurs « visites et très rares et très courtes ». Le vocabulaire aquatique (« plonger », « plongeons », « fond de cet air épais ») prolonge une dernière fois la métaphore de l’air-océan, et l’humour tient au sérieux apparent du raisonnement appliqué à une superstition : on rit de la « folie » des autres avec les armes de la raison.
La conclusion tombe, ferme : « Voilà donc bien des barrières naturelles qui nous défendent la sortie de notre monde, et l’entrée de celui de la Lune. » Le présentatif « Voilà donc » récapitule ; le pluriel « barrières » cumule les obstacles (distance, air, altitude) ; le balancement « la sortie de notre monde » / « l’entrée de celui de la Lune » enferme chaque monde dans sa « prison ». Mais la dernière phrase rouvre aussitôt un autre espace : « Tâchons du moins pour notre consolation de deviner ce que nous pourrons de ce monde-là. » « Deviner » et « consolation » disent le programme du livre : puisque le voyage est impossible, c’est l’imagination raisonnée qui le fera, et le « nous » y associe la Marquise et le lecteur.
Conclusion
Ce passage du Troisième soir tient en équilibre les deux pôles des Entretiens. D’un côté, le philosophe soumet le rêve du voyage lunaire à une physique de l’air rigoureuse, résumée par la maxime « chacun a pour prison l’air qu’il respire ». De l’autre, la Marquise et lui jouent avec cette impossibilité, imaginent des naufrages lunaires et une pêche aux humains, et transforment une déception en plaisir. Le renversement de point de vue (et si c’était nous, les poissons ?) est une leçon de relativité que le siècle des Lumières retiendra. Le « goût de la science », ici, ce n’est pas seulement savoir, c’est accepter de ne pas pouvoir aller voir, et « deviner » quand même.
Ouverture. On rapprochera le passage des États et Empires de la Lune de Cyrano de Bergerac (1657) : Cyrano fait voyager son narrateur jusqu’à la Lune par des machines fantaisistes, là où Fontenelle refuse le voyage et le remplace par le raisonnement ; mais chez l’un comme chez l’autre, l’étranger qui nous regarde nous rend étranges. On pensera aussi à Micromégas de Voltaire (1752), où c’est un habitant de Sirius qui « pêche » en quelque sorte les hommes, en ramassant un vaisseau de philosophes sur son ongle : le renversement esquissé par Fontenelle y devient conte philosophique.
Question de grammaire probable
Le passage se prête bien à une question sur l’interrogation. On distinguera l’interrogation directe totale par inversion du sujet, « cela vous plairait-il ? » (réponse attendue oui ou non), et l’interrogation indirecte introduite par si : « que savons-nous […] si on ne volera pas fort bien quelque jour ? », où la subordonnée interrogative « si on ne volera pas » est complément du verbe « savons » ; on notera la particularité du ne dans cette interrogative, proche d’un ne explétif, la question portant sur la possibilité de voler et non sur son contraire. « Pourquoi non » est une interrogation elliptique (sans verbe) qui vaut réponse affirmative. Autre piste possible, le conditionnel et ses valeurs : hypothèse (« il ne serait pas possible », « se noierait », « je me mettrais »), souhait atténué (« que j’aurais d’envie »), dans un système hypothétique complet, « s’ils étaient assez habiles […] et que […] ils nous pêchassent […], cela vous plairait-il ? », où la seconde subordonnée, introduite par que reprenant si, passe au subjonctif imparfait.
Pour l’entretien
Si l’on vous demande pourquoi le philosophe refuse le voyage vers la Lune alors qu’il l’avait envisagé la veille, répondez que le Second soir raisonnait sur le progrès des techniques (les Américains et les navires, « l’art de voler ne fait encore que de naître »), tandis que le Troisième soir découvre un obstacle de nature, l’incompatibilité des airs : le philosophe n’est pas contradictoire, il tient compte d’une hypothèse nouvelle. Si l’on vous demande ce qu’apporte la Marquise, dites qu’elle formule la phrase la plus lucide du passage (« beaucoup d’ignorance sur bien peu de science ») et pousse l’imagination plus loin que le philosophe, jusqu’à se jeter dans les filets des Lunaires. Si l’on vous demande en quoi le texte relève du parcours « Le goût de la science », insistez sur le va-et-vient entre démonstration (poissons et oiseaux, air raréfié en montagne) et jeu (naufrage, pêche), et sur la dernière phrase, « deviner ce que nous pourrons ».
Questions fréquentes
De quoi parle le Troisième soir des Entretiens sur la pluralité des mondes ?
Son titre annonce deux sujets : les « particularités du monde de la Lune » et l’idée que « les autres planètes sont habitées aussi ». Le philosophe manque d’abord de dépeupler la Lune, faute d’eau, puis la repeuple ; il montre que le voyage y est impossible à cause de la différence des airs, décrit ce que voient les Lunaires, puis peuple Vénus et les autres planètes par le raisonnement du « pourquoi non ? ».
Que signifie « chacun a pour prison l’air qu’il respire » ?
Comme les poissons ne peuvent vivre dans l’air ni les oiseaux dans l’eau, les habitants de la Lune ne pourraient respirer notre air, ni nous le leur : ce n’est pas la distance qui interdit le voyage, mais la nature du milieu. La formule fait de l’air un enclos dont chaque monde est prisonnier.
Le philosophe croit-il qu’on ira un jour sur la Lune ?
Il ne l’exclut pas techniquement (« que savons-nous […] si on ne volera pas fort bien quelque jour ? »), en écho au Second soir où il comparait l’aviation naissante aux débuts de la navigation. Mais il juge « qu’il n’y a pas beaucoup d’apparence » et conclut à des « barrières naturelles ». La suite du soir remplace le voyage réel par un voyage « en imagination » de planète en planète.
Le Troisième soir est-il au programme en voie technologique ?
Oui. En voie technologique, l’œuvre au programme du bac 2027 se limite aux trois premiers soirs, dont celui-ci. Le texte entier se lit gratuitement sur Vinteuil, sans compte, avec la fiche bac qui l’accompagne.
À lire aussi : préparer l’oral sur les Entretiens, les sujets de dissertation, l’explication linéaire du Premier soir, l’explication linéaire du Second soir et la méthode de la lecture linéaire.

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