En 30 secondes. Avant les six soirs de conversation, Fontenelle prend la parole en son nom dans la Préface des Entretiens sur la pluralité des mondes (1686). Il y annonce un livre d’un genre nouveau : « J’ai voulu traiter la philosophie d’une manière qui ne fût point philosophique ». Il se compare à Cicéron traduisant la philosophie grecque en latin, définit deux publics, les savants et les gens du monde, et choisit pour lectrice idéale une femme, à qui il ne demande « que la même application qu’il faut donner à La Princesse de Clèves ». C’est le manifeste de la vulgarisation, et le meilleur point d’entrée du parcours « Le goût de la science ».
Cette page donne le texte modernisé, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Les Entretiens se lisent gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac des Entretiens rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Pour les soirs eux-mêmes, voyez le Premier soir, le Second soir et le Troisième soir.
Situer le passage
En 1686, Fontenelle a vingt-neuf ans. Il n’est pas encore le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences qu’il deviendra en 1697, mais un homme de lettres mondain, neveu des Corneille. Les Entretiens exposent le système de Copernic et l’hypothèse des mondes habités sous la forme de conversations nocturnes entre un philosophe et une marquise. La Préface précède la dédicace « À Monsieur L… » et le Premier soir : c’est le seul endroit du livre où l’auteur parle sans masque, pour expliquer ce qu’il a voulu faire et répondre d’avance à ses critiques.
Problématique possible : comment Fontenelle définit-il, dans cette préface, une nouvelle manière d’écrire la science, et quel lecteur invente-t-il pour elle ?
Mouvements :
- Le modèle de Cicéron (« Je suis à peu près dans le même cas… presque pareille à la sienne »).
- Le projet de vulgarisation et ses deux publics (« J’ai voulu traiter la philosophie… que de l’agrément »).
- Le lecteur idéal : la Marquise et les dames (« J’ai mis dans ces Entretiens une femme… il ne leur en sera rien échappé »).
- Le plaisir et la rigueur (« Comme je n’ai pas prétendu faire un système en l’air… fait exprès pour elle »).
Le texte
Orthographe modernisée. L’édition disponible sur Vinteuil conserve la graphie ancienne (« avoient », « disoit », « Savans », « systême », « Cleves »).
Je suis à peu près dans le même cas où se trouva Cicéron, lorsqu’il entreprit de mettre en sa langue des matières de philosophie, qui jusque-là n’avaient été traitées qu’en grec. Il nous apprend qu’on disait que ses ouvrages seraient fort inutiles, parce que ceux qui aiment la philosophie, s’étant bien donné la peine de la chercher dans les livres grecs, négligeraient après cela de la voir dans des livres latins qui ne seraient pas originaux ; et que ceux qui n’avaient pas de goût pour la philosophie ne se souciaient de la voir ni en latin, ni en grec.
À cela il répond qu’il arriverait tout le contraire ; que ceux qui n’étaient pas philosophes seraient tentés de le devenir par la facilité de lire les livres latins ; et que ceux qui l’étaient déjà par la lecture des livres grecs seraient bien aises de voir comment ces choses-là avaient été maniées en latin.
Cicéron avait raison de parler ainsi. L’excellence de son génie et la grande réputation qu’il avait déjà acquise lui garantissaient le succès de cette nouvelle sorte d’ouvrages qu’il donnait au public ; mais moi, je suis bien éloigné d’avoir les mêmes sujets de confiance dans une entreprise presque pareille à la sienne. J’ai voulu traiter la philosophie d’une manière qui ne fût point philosophique ; j’ai tâché de l’amener à un point où elle ne fût ni trop sèche pour les gens du monde, ni trop badine pour les savants. Mais on me dit, à peu près comme à Cicéron, qu’un pareil ouvrage n’est propre ni aux savants qui n’y peuvent rien apprendre, ni aux gens du monde qui n’auront point d’envie d’y rien apprendre, je n’ai garde de répondre ce qu’il répondit. Il se peut bien faire qu’en cherchant un milieu où la philosophie convînt à tout le monde, j’en aie trouvé un où elle ne convienne à personne : les milieux sont trop difficiles à tenir, et je ne crois pas qu’il me prenne envie de me mettre une seconde fois dans la même peine.
Je dois avertir ceux qui liront ce livre, et qui ont quelque connaissance de la physique, que je n’ai point du tout prétendu les instruire, mais seulement les divertir en leur présentant, d’une manière un peu plus agréable et plus égayée, ce qu’ils savent déjà plus solidement. J’avertis ceux à qui ces matières sont nouvelles, que j’ai cru pouvoir les instruire et les divertir tout ensemble. Les premiers iront contre mon intention, s’ils cherchent ici de l’utilité ; et les seconds, s’ils n’y cherchent que de l’agrément.
[…] J’ai mis dans ces Entretiens une femme que l’on instruit, et qui n’a jamais ouï parler de ces choses-là. J’ai cru que cette fiction me servirait à rendre l’ouvrage plus susceptible d’agrément, et à encourager les dames par l’exemple d’une femme, qui ne sortant jamais des bornes d’une personne qui n’a nulle teinture de science, ne laisse pas d’entendre ce qu’on lui dit, et de ranger dans sa tête, sans confusion, les tourbillons et les mondes. Pourquoi des femmes céderaient-elles à cette Marquise imaginaire, qui ne conçoit que ce qu’elle ne peut se dispenser de concevoir ?
À la vérité, elle s’applique un peu ; mais qu’est-ce ici que s’appliquer ? Ce n’est pas pénétrer à force de méditation une chose obscure d’elle-même, ou expliquée obscurément ; c’est seulement ne point lire sans se représenter nettement ce qu’on lit. Je ne demande aux dames, pour tout ce système de philosophie, que la même application qu’il faut donner à La Princesse de Clèves, si on veut en suivre bien l’intrigue, et en connaître toute la beauté. Il est vrai que les idées de ce livre-ci sont moins familières à la plupart des femmes que celles de La Princesse de Clèves, mais elles n’en sont pas plus obscures, et je suis sûr qu’à une seconde lecture tout au plus, il ne leur en sera rien échappé.
Comme je n’ai pas prétendu faire un système en l’air, et qui n’eût aucun fondement, j’ai employé de vrais raisonnements de physique, et j’en ai employé autant qu’il a été nécessaire. Mais il se trouve heureusement dans ce sujet, que les idées de physique y sont riantes d’elles-mêmes, et que dans le même temps qu’elles contentent la raison, elles donnent à l’imagination un spectacle qui lui plaît autant que s’il était fait exprès pour elle.
La Préface se poursuit par la justification des « digressions », à l’exemple de Virgile et d’Ovide, puis par la réponse aux objections religieuses. Le texte entier est dans l’édition intégrale gratuite ; gardez le découpage de votre descriptif.
Premier mouvement : le modèle de Cicéron
La Préface s’ouvre sur un « Je » et une comparaison : « Je suis à peu près dans le même cas où se trouva Cicéron ». Fontenelle ne se présente pas en savant mais en écrivain, et son précédent est un orateur qui « entreprit de mettre en sa langue des matières de philosophie, qui jusque-là n’avaient été traitées qu’en grec ». Le parallèle est exact : ce que le grec était pour les Romains, le latin et la géométrie le sont pour les mondains de 1686, une langue réservée.
L’objection faite à Cicéron prend la forme d’un dilemme balancé : ceux « qui aiment la philosophie » n’ont pas besoin d’une traduction, ceux qui n’ont « pas de goût pour la philosophie » n’en veulent « ni en latin, ni en grec ». Le mot goût apparaît ici pour la première fois, et il est l’objet même du parcours : un livre de vulgarisation ne réussit que s’il crée le goût qui lui manque. La réponse de Cicéron vient en miroir (les non-philosophes « seraient tentés de le devenir par la facilité »). Mais la comparaison se retourne : « Cicéron avait raison », mais « moi, je suis bien éloigné d’avoir les mêmes sujets de confiance ». Le pronom tonique « moi » creuse l’écart. Cette modestie est une figure de rhétorique, la captatio benevolentiae, mais elle a un sens : sans le « génie » ni la « réputation » de son modèle, Fontenelle n’a que son livre, et c’est au livre seul de convaincre.
Deuxième mouvement : le projet de vulgarisation et ses deux publics
La phrase-programme arrive au centre du troisième paragraphe : « J’ai voulu traiter la philosophie d’une manière qui ne fût point philosophique ». Le paradoxe est calculé. « Philosophie » désigne ici la physique et l’astronomie, la science ; « philosophique » désigne la manière des savants, sèche, technique, latine. Le subjonctif « fût » exprime un but, une manière encore à inventer, et la double négation symétrique fixe l’équilibre : « ni trop sèche pour les gens du monde, ni trop badine pour les savants ». Fontenelle applique alors à lui-même l’objection faite à Cicéron, mais refuse sa réponse : « je n’ai garde de répondre ce qu’il répondit ». Il concède, avec une ironie désabusée, qu’en cherchant « un milieu où la philosophie convînt à tout le monde », il en a peut-être « trouvé un où elle ne convienne à personne ». Dire les choses en feignant de ne pas y croire est déjà la manière du philosophe des soirs, qui présentera sa thèse comme une « folie ».
Le quatrième paragraphe partage le public en deux. Aux lecteurs « qui ont quelque connaissance de la physique », l’auteur promet non de les « instruire » mais de les « divertir » ; aux novices, de « les instruire et les divertir tout ensemble ». La formule reprend l’idéal classique du placere et docere, mais la distribue selon les lecteurs, et le chiasme final (« utilité » pour les uns, « agrément » pour les autres) scelle le contrat. Le paragraphe coupé ici vante, avec une fausse modestie de plus, « la matière la plus capable de piquer la curiosité », savoir « s’il y a d’autres mondes semblables, et qui soient habités aussi », avant une chute désinvolte : « s’inquiète de tout cela qui veut ». La science est offerte comme un luxe, non comme un devoir.
Troisième mouvement : le lecteur idéal, la Marquise et les dames
Le cinquième paragraphe expose le dispositif du livre : « J’ai mis dans ces Entretiens une femme que l’on instruit ». Le mot « fiction » est assumé : la Marquise est un personnage, choisi pour « rendre l’ouvrage plus susceptible d’agrément » et « encourager les dames ». Son portrait repose sur une concession : elle « n’a nulle teinture de science », et pourtant « ne laisse pas d’entendre ce qu’on lui dit, et de ranger dans sa tête, sans confusion, les tourbillons et les mondes ». Le verbe « ranger » définit une intelligence d’ordre, non d’érudition. La question rhétorique « Pourquoi des femmes céderaient-elles à cette Marquise imaginaire… ? » lance un défi aux lectrices : le personnage est un exemple, non une exception. Fontenelle prend ainsi position, sans revendication explicite, dans le débat de son siècle sur l’éducation des femmes, tenues à l’écart des collèges et du latin.
Le sixième paragraphe mesure l’effort demandé. « Qu’est-ce ici que s’appliquer ? » Ce n’est pas « pénétrer à force de méditation une chose obscure », c’est « seulement ne point lire sans se représenter nettement ce qu’on lit » : la clarté est du côté de l’auteur, l’attention du côté du lecteur. Vient alors la comparaison célèbre : « Je ne demande aux dames, pour tout ce système de philosophie, que la même application qu’il faut donner à La Princesse de Clèves ». Le roman de Madame de Lafayette (1678) est le grand succès mondain de la génération ; le placer sur le même plan qu’un « système de philosophie » abolit la frontière entre lecture de plaisir et lecture d’étude. Les idées de physique sont « moins familières » mais « pas plus obscures » qu’une intrigue, et la promesse finale, « à une seconde lecture tout au plus, il ne leur en sera rien échappé », traite la science comme une histoire que l’on relit.
Quatrième mouvement : le plaisir et la rigueur
Le dernier paragraphe prévient un malentendu : l’agrément n’est pas la facilité. « Comme je n’ai pas prétendu faire un système en l’air, et qui n’eût aucun fondement, j’ai employé de vrais raisonnements de physique ». L’expression « en l’air » et l’adjectif « vrais » opposent la fantaisie à la démonstration. Puis vient l’argument qui fonde tout le livre : « les idées de physique y sont riantes d’elles-mêmes ». L’adjectif « riantes », que l’on retrouvera dans le Premier soir (l’idée des mondes « s’est placée dans mon esprit d’une manière riante »), dit que le plaisir n’est pas ajouté du dehors : il est dans la science même. La phrase finale distribue les rôles : « dans le même temps qu’elles contentent la raison, elles donnent à l’imagination un spectacle qui lui plaît autant que s’il était fait exprès pour elle ». Raison et imagination ne sont plus rivales ; l’astronomie est à la fois une démonstration et un « spectacle ». C’est la définition la plus juste du « goût de la science » chez Fontenelle.
Conclusion
La Préface des Entretiens est un manifeste, écrit avec la légèreté qu’il annonce. Fontenelle s’y donne un modèle antique pour mieux marquer sa nouveauté, définit son projet par un paradoxe, une philosophie « point philosophique », invente son lecteur, une femme sans science mais capable d’ordre et d’attention, et ose mesurer l’effort demandé à celui que réclame un roman. Enfin il refuse de choisir entre la raison et l’imagination. En quelques paragraphes, il fonde un genre, la vulgarisation scientifique, et un ton, celui de la conversation, que les six soirs vont mettre en scène.
Ouverture. On rapprochera cette Préface de l’article « Encyclopédie » de Diderot (1755), qui assigne au dictionnaire des Lumières la tâche de « changer la façon commune de penser » en rendant les connaissances accessibles : le projet de Fontenelle, à l’échelle d’un salon, annonce celui de l’Encyclopédie. On pensera aussi aux Éléments de la philosophie de Newton de Voltaire (1738), même pari d’exposer une physique difficile en français clair, dédiés à Madame du Châtelet : une femme y est, cette fois, non la lectrice mais la savante.
Question de grammaire probable
Le passage se prête à une question sur le subjonctif dans les subordonnées relatives. « Une manière qui ne fût point philosophique », « un point où elle ne fût ni trop sèche… », « un milieu où la philosophie convînt à tout le monde », « un système en l’air, et qui n’eût aucun fondement » : chaque relative décrit non une réalité existante mais une qualité recherchée, un but ou une virtualité, ce qui appelle le subjonctif (ici l’imparfait, par concordance avec le passé de la principale). On opposera l’indicatif de « une femme… qui n’a jamais ouï parler de ces choses-là », qui pose un fait. Autre piste, la concordance des temps dans le discours indirect : « on disait que ses ouvrages seraient fort inutiles », conditionnel à valeur de futur dans le passé.
Pour l’entretien
Si l’on vous demande ce que signifie « traiter la philosophie d’une manière qui ne fût point philosophique », expliquez que « philosophie » désigne la science et « philosophique » la manière des savants, et que Fontenelle cherche un « milieu » entre sécheresse et badinage. Si l’on vous demande si la comparaison avec La Princesse de Clèves est condescendante envers les femmes, nuancez : elle affirme qu’une lectrice de roman peut comprendre un système du monde, prise de position en faveur de l’intelligence des femmes en 1686, même si le ton reste galant et la Marquise cantonnée à « ce qu’elle ne peut se dispenser de concevoir ».
Questions fréquentes
Pourquoi Fontenelle compare-t-il son livre à celui de Cicéron ?
Parce que Cicéron avait fait passer la philosophie grecque en latin, pour des Romains qui ne lisaient pas le grec. Fontenelle veut de même faire passer la physique et l’astronomie du latin savant au français des salons, tout en avouant, avec ironie, qu’il n’a pas l’autorité de son modèle.
Que veut dire « traiter la philosophie d’une manière qui ne fût point philosophique » ?
Exposer la science (la « philosophie » au sens du XVIIe siècle, qui inclut la physique) sans le ton technique des savants, sous la forme agréable de la conversation, tout en évitant le badinage. C’est la définition même de la vulgarisation.
Pourquoi Fontenelle parle-t-il de La Princesse de Clèves dans sa préface ?
Pour mesurer l’effort demandé aux lectrices : suivre l’intrigue du roman de Madame de Lafayette demande autant d’attention que suivre le « système de philosophie » des Entretiens. La comparaison met la science au niveau d’une lecture de plaisir et affirme que les femmes, exclues des études, peuvent la comprendre.
Où lire la préface des Entretiens sur la pluralité des mondes gratuitement ?
Le texte intégral, préface comprise, se lit gratuitement sur Vinteuil, sans compte, avec la fiche bac qui l’accompagne. L’édition conserve la graphie ancienne (« avoient », « étoit »), à moderniser dans vos citations.
À lire aussi : préparer l’oral sur les Entretiens, les sujets de dissertation, l’explication linéaire du Premier soir et la méthode de la lecture linéaire.

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