En 30 secondes. Le « Second soir » des Entretiens sur la pluralité des mondes (1686) s’ouvre sur une thèse qui passe alors pour « une folie et une vision » : la Lune est « une terre comme celle-ci », et « apparemment elle est habitée ». Pour la faire admettre, Fontenelle ne sort ni télescope ni calcul : il raconte l’histoire d’un bourgeois de Paris qui, du haut des tours de Notre-Dame, refuse de croire que Saint-Denis soit habité parce qu’il n’y voit personne. « Notre Saint-Denis c’est la Lune, et chacun de nous est ce bourgeois de Paris. » L’extrait est le modèle du raisonnement par analogie qui fait toute la méthode du livre, et le cœur du parcours « Le goût de la science ».

Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Les Entretiens se lisent gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac des Entretiens rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Pour l’ouverture galante du livre, voyez notre explication linéaire du Premier soir.

Situer le passage

Le Premier soir a exposé le système de Copernic : la Terre tourne sur elle-même et autour du Soleil. Le Second soir, intitulé « Que la Lune est une Terre habitée », franchit un pas de plus. Le lendemain, après une journée de visites de voisins « selon l’ennuyeuse coutume de la campagne », le philosophe et la Marquise retrouvent le parc et la conversation reprend. La Marquise, qui les a « si bien conçus » de la veille, réclame « quelque chose de nouveau » : ce sera la Lune habitée, hypothèse que le public mondain tenait pour une extravagance.

L’extrait est l’entrée en matière de ce Second soir : la thèse, la position prudente du philosophe, l’apologue de Paris et Saint-Denis, la première réaction de la Marquise.

Problématique possible : comment Fontenelle rend-il vraisemblable une hypothèse jugée folle, et quelle idée du raisonnement scientifique propose-t-il ainsi ?

Mouvements :

  1. Une thèse audacieuse et une prudence affichée (« Eh bien donc… du côté des habitants de la Lune »).
  2. L’apologue du bourgeois de Paris (« Supposons… qui n’est jamais sorti de sa ville »).
  3. La Marquise résiste, puis cède au raisonnement (« Ah ! interrompit la Marquise… qui me fait déjà peur »).

Le texte

Orthographe modernisée. L’édition disponible sur Vinteuil conserve la graphie ancienne (« avoit », « pourroit », « ménagemens »).

Eh bien donc, lui dis-je, puisque le Soleil, qui est présentement immobile, a cessé d’être planète, et que la Terre, qui se meut autour de lui, a commencé d’en être une, vous ne serez pas si surprise d’entendre dire que la Lune est une terre comme celle-ci, et qu’apparemment elle est habitée. Je n’ai pourtant jamais ouï parler de la Lune habitée, dit-elle, que comme d’une folie et d’une vision. C’en est peut-être une aussi, répondis-je. Je ne prends parti dans ces choses-là que comme on en prend dans les guerres civiles, où l’incertitude de ce qui peut arriver fait qu’on entretient toujours des intelligences dans le parti opposé, et qu’on a des ménagements avec ses ennemis mêmes. Pour moi, quoique je croie la Lune habitée, je ne laisse pas de vivre civilement avec ceux qui ne le croient pas, et je me tiens toujours en état de me pouvoir ranger à leur opinion avec honneur, si elle avait le dessus ; mais en attendant qu’ils aient sur nous quelque avantage considérable, voici ce qui m’a fait pencher du côté des habitants de la Lune.

Supposons qu’il n’y ait jamais eu nul commerce entre Paris et Saint-Denis, et qu’un bourgeois de Paris, qui ne sera jamais sorti de sa ville, soit sur les tours de Notre-Dame, et voie Saint-Denis de loin ; on lui demandera s’il croit que Saint-Denis soit habité comme Paris. Il répondra hardiment que non ; car, dira-t-il, je vois bien les habitants de Paris, mais ceux de Saint-Denis je ne les vois point, on n’en a jamais entendu parler. Il y aura quelqu’un qui lui représentera qu’à la vérité, quand on est sur les tours de Notre-Dame, on ne voit pas les habitants de Saint-Denis, mais que l’éloignement en est cause ; que tout ce qu’on peut voir de Saint-Denis ressemble fort à Paris, que Saint-Denis a des clochers, des maisons, des murailles, et qu’il pourrait bien encore ressembler à Paris d’en être habité. Tout cela ne gagnera rien sur mon bourgeois, il s’obstinera toujours à soutenir que Saint-Denis n’est point habité, puisqu’il n’y voit personne. Notre Saint-Denis c’est la Lune, et chacun de nous est ce bourgeois de Paris, qui n’est jamais sorti de sa ville.

Ah ! interrompit la Marquise, vous nous faites tort, nous ne sommes point si sots que votre bourgeois ; puisqu’il voit que Saint-Denis est tout fait comme Paris, il faut qu’il ait perdu la raison pour ne le pas croire habité ; mais la Lune n’est point du tout faite comme la Terre. Prenez garde, Madame, repris-je, car s’il faut que la Lune ressemble en tout à la Terre, vous voilà dans l’obligation de croire la Lune habitée. J’avoue, répondit-elle, qu’il n’y aura pas moyen de s’en dispenser, et je vous vois un air de confiance qui me fait déjà peur.

Le Second soir se poursuit par la démonstration que la Terre, vue de la Lune, est elle aussi un astre lumineux, puis par la description des « pays » de la Lune. Le texte entier est dans l’édition intégrale gratuite ; gardez le découpage de votre descriptif.

Premier mouvement : une thèse audacieuse, une prudence affichée

Le philosophe enchaîne sur la leçon de la veille par un raisonnement en cascade : « puisque le Soleil […] a cessé d’être planète, et que la Terre […] a commencé d’en être une, vous ne serez pas si surprise d’entendre dire que la Lune est une terre comme celle-ci ». La conjonction puisque présente la nouvelle thèse comme la conséquence logique de l’ancienne : si la Terre est une planète parmi d’autres, rien ne distingue plus la Lune d’une terre. L’adverbe « apparemment » et la modalisation « vous ne serez pas si surprise » ménagent cependant la thèse la plus forte : « elle est habitée ».

La Marquise oppose l’opinion commune : la Lune habitée, « une folie et une vision ». Loin de protester, le philosophe concède : « C’en est peut-être une aussi. » Fontenelle file alors une comparaison politique : prendre parti sur la Lune, c’est comme prendre parti « dans les guerres civiles », où l’on « entretient toujours des intelligences dans le parti opposé ». Le vocabulaire des factions (partis, intelligences, ménagements, ennemis), familier à des lecteurs qui ont connu la Fronde, est appliqué à une querelle d’astronomes, ce qui fait sourire, mais il dit une chose sérieuse : l’hypothèse n’est pas un dogme. Le philosophe se tient « en état de me pouvoir ranger à leur opinion avec honneur, si elle avait le dessus ». C’est la définition même de l’esprit scientifique moderne, qui croit à proportion des preuves et accepte de changer d’avis. Puis l’annonce : « voici ce qui m’a fait pencher », verbe de la balance, non de la certitude.

Deuxième mouvement : l’apologue du bourgeois de Paris

Le philosophe ne démontre pas : il raconte. « Supposons » ouvre une fiction expérimentale, une expérience de pensée avant la lettre. Les données sont posées avec précision : « nul commerce entre Paris et Saint-Denis », un bourgeois « qui ne sera jamais sorti de sa ville », posté « sur les tours de Notre-Dame », voyant « Saint-Denis de loin ». Chaque détail a une fonction dans l’analogie : Paris est la Terre, Saint-Denis la Lune, les tours de Notre-Dame le point d’observation, l’absence de « commerce » l’impossibilité du voyage. Deux lieux familiers rendent le raisonnement visualisable : c’est le principe de la vulgarisation chez Fontenelle, ramener l’inconnu au connu.

Le discours du bourgeois est rapporté au style direct : « je vois bien les habitants de Paris, mais ceux de Saint-Denis je ne les vois point, on n’en a jamais entendu parler ». L’argument repose sur une confusion : ne pas voir n’est pas prouver l’absence. L’adverbe « hardiment » et la tournure « on n’en a jamais entendu parler » caractérisent une assurance fondée sur l’ignorance. Face à lui, « quelqu’un » (double du philosophe) avance la bonne méthode : « l’éloignement en est cause » ; et surtout l’analogie des apparences, « Saint-Denis a des clochers, des maisons, des murailles », donc « il pourrait bien encore ressembler à Paris d’en être habité ». Le conditionnel « pourrait » est celui de l’hypothèse probable, non de la certitude : ce qui ressemble en tout ce que l’on voit est vraisemblablement semblable en ce que l’on ne voit pas.

Mais « tout cela ne gagnera rien sur mon bourgeois, il s’obstinera toujours ». Le possessif « mon » et le verbe « s’obstiner » font du bourgeois un type comique, cousin des bourgeois de Molière. Et la chute retourne l’apologue contre le lecteur : « Notre Saint-Denis c’est la Lune, et chacun de nous est ce bourgeois de Paris, qui n’est jamais sorti de sa ville. » Le passage du « mon » au « notre » et à « chacun de nous » est décisif : le ridicule dont on riait de loin devient le nôtre. La phrase, brève et symétrique, se retient comme une maxime et contient une leçon d’humilité : notre incrédulité n’est qu’un effet de notre position.

Troisième mouvement : la Marquise résiste, puis cède

La Marquise « interrompt », comme souvent : elle n’est pas une élève passive. Son objection est d’abord une protestation d’amour-propre, « vous nous faites tort, nous ne sommes point si sots que votre bourgeois », puis une vraie contre-attaque logique : elle accepte l’analogie dans le cas de Saint-Denis, « tout fait comme Paris », mais en conteste la prémisse dans le cas de la Lune, « la Lune n’est point du tout faite comme la Terre ». C’est exactement la faille que doit combler le philosophe : l’analogie ne vaut que si la ressemblance est établie. La Marquise a ici le rôle de l’objection rationnelle, non de la naïveté.

La réplique du philosophe est un piège rhétorique : « Prenez garde, Madame, […] car s’il faut que la Lune ressemble en tout à la Terre, vous voilà dans l’obligation de croire la Lune habitée. » En contestant seulement la ressemblance, la Marquise a implicitement admis la validité du raisonnement ; il ne restera qu’à prouver la ressemblance, ce que fera la suite du soir (la Terre aussi renvoie la lumière du Soleil). Le vocabulaire du contrat (« obligation », « s’en dispenser ») fait de la discussion un engagement : « J’avoue », la Marquise est prise. Sa dernière phrase, « je vous vois un air de confiance qui me fait déjà peur », mêle plaisir du jeu et inquiétude : le vertige des mondes commence, sur le ton de la galanterie.

Conclusion

Ce début du Second soir est une leçon de méthode autant qu’une leçon d’astronomie. Fontenelle y fait passer une hypothèse tenue pour folle en la présentant avec une prudence ostensible, en la fondant sur un apologue familier plutôt que sur un calcul, et en laissant la Marquise en éprouver la solidité par ses objections. L’analogie Paris/Saint-Denis reste le plus célèbre exemple de raisonnement par comparaison de la littérature de vulgarisation : elle enseigne que l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence et que la ressemblance des apparences autorise une conjecture. Le « goût de la science », ici, c’est le plaisir d’un raisonnement qui piège son lecteur pour mieux l’élever.

Ouverture. On rapprochera le passage des États et Empires de la Lune de Cyrano de Bergerac (1657), où le narrateur voyage lui-même jusqu’à la Lune et y découvre des habitants qui le prennent pour un animal : là où Cyrano fait le voyage par la fiction, Fontenelle le fait par le raisonnement. On pensera aussi à Micromégas de Voltaire (1752), qui renverse le point de vue : ce sont les habitants d’autres mondes qui observent la Terre et jugent ses « bourgeois ».

Question de grammaire probable

Le passage est un terrain idéal pour la subordination circonstancielle. « Puisque le Soleil […] a cessé d’être planète, et que la Terre […] a commencé d’en être une » : deux subordonnées de cause coordonnées, la seconde introduite par que qui reprend puisque. « S’il faut que la Lune ressemble en tout à la Terre, vous voilà dans l’obligation » : subordonnée d’hypothèse en si + présent, avec principale au présent, valeur de conséquence nécessaire. « Il s’obstinera toujours à soutenir que Saint-Denis n’est point habité, puisqu’il n’y voit personne » : cause présentée comme évidente, avec une ironie car cette cause est précisément fausse. Autre piste, la négation : « je ne les vois point », « on n’en a jamais entendu parler », « la Lune n’est point du tout faite comme la Terre » (négations totales renforcées), et « je ne laisse pas de vivre civilement » (tournure ancienne : « je ne cesse pas de », donc « je vis tout de même civilement »).

Pour l’entretien

Si l’on vous demande ce qu’est un raisonnement par analogie, répondez que l’on conclut d’une ressemblance connue à une ressemblance inconnue, et que Fontenelle en montre à la fois la force (il rend l’hypothèse vraisemblable) et la limite (la Marquise rappelle qu’il faut d’abord établir la ressemblance). Si l’on vous demande si le philosophe est sûr de lui, citez la comparaison des guerres civiles : il croit la Lune habitée mais se tient prêt à changer d’avis « avec honneur ». Si l’on vous demande pourquoi le texte fait rire, parlez du bourgeois obstiné et du retournement final qui fait de « chacun de nous » ce bourgeois.

Questions fréquentes

De quoi parle le Second soir des Entretiens sur la pluralité des mondes ?

Son titre le dit : « Que la Lune est une Terre habitée ». Le philosophe y soutient que la Lune ressemble à la Terre (elle est solide, elle renvoie la lumière du Soleil, elle a des montagnes et des « pays ») et qu’elle est donc vraisemblablement habitée. Le soir se termine sur la question du voyage vers la Lune.

Que signifie l’analogie de Paris et Saint-Denis ?

Un bourgeois qui n’a jamais quitté Paris refuse de croire Saint-Denis habité parce qu’il n’en voit pas les habitants du haut de Notre-Dame. Fontenelle applique l’image à la Lune : nous ne voyons pas ses habitants à cause de la distance, mais ce que nous voyons lui ressemble, donc l’hypothèse est raisonnable. « Notre Saint-Denis c’est la Lune. »

Quels procédés citer dans ce passage ?

Le raisonnement introduit par « puisque », la comparaison avec les guerres civiles, l’apologue au « Supposons », le discours direct du bourgeois, le conditionnel « pourrait bien », le retournement de « mon bourgeois » en « chacun de nous », l’objection de la Marquise et la réplique-piège « Prenez garde, Madame ».

Le Second soir est-il au programme en voie technologique ?

Oui. En voie technologique, l’œuvre au programme du bac 2027 se limite aux trois premiers soirs, dont le Second. Le texte entier se lit gratuitement sur Vinteuil, sans compte, avec la fiche bac qui l’accompagne.

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