En 30 secondes. Le « Premier soir » des Entretiens sur la pluralité des mondes (1686) commence comme une scène de roman galant : un philosophe et une marquise se promènent la nuit dans un parc, comparent la beauté du jour et celle de la nuit, les blondes et les brunes, puis la conversation glisse : « je me suis mis dans la tête que chaque étoile pourrait bien être un monde ». En quelques lignes, Fontenelle transforme le badinage en leçon d’astronomie et invente une manière de faire de la science : par le plaisir, la conversation et l’imagination. C’est exactement le parcours « Le goût de la science ».

Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Les Entretiens se lisent gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac des Entretiens rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve.

Situer le passage

Bernard Le Bovier de Fontenelle publie les Entretiens sur la pluralité des mondes en 1686, un an avant les Principia de Newton. Le livre expose le système de Copernic (la Terre tourne autour du Soleil) et l’hypothèse, alors audacieuse, que les autres planètes et les étoiles sont des mondes habités. Mais il le fait sous la forme de cinq (puis six) conversations nocturnes entre un philosophe et une marquise, dans le parc d’un château. Fontenelle s’en explique dans sa préface : il veut « traiter la philosophie d’une manière qui ne fût point philosophique », et s’adresser aux femmes, c’est-à-dire aux lecteurs sans latin ni géométrie.

Le Premier soir porte en titre sa thèse : « Que la Terre est une planète qui tourne sur elle-même, et autour du Soleil ». L’extrait est l’ouverture : avant la démonstration, la mise en scène.

Problématique possible : comment cette ouverture galante prépare-t-elle le lecteur à recevoir une leçon de science, et quelle idée de la science propose-t-elle ?

Mouvements :

  1. Un décor de rêverie : la nuit dans le parc (« Nous allâmes donc un soir… ne me permit pas de m’abandonner à la Lune et aux étoiles »).
  2. Le badinage : jour et nuit, blondes et brunes (« Ne trouvez-vous pas… la seule personne occupée à rêver »).
  3. La « folie » du philosophe : chaque étoile est un monde (« Peut-être aussi que le spectacle du jour… pourvu que j’y trouve du plaisir »).

Le texte

Orthographe modernisée. L’édition disponible sur Vinteuil conserve la graphie ancienne (« faisoit », « étoit »).

Nous allâmes donc un soir après souper nous promener dans le parc. Il faisait un frais délicieux, qui nous récompensait d’une journée fort chaude que nous avions essuyée. La lune était levée il y avait peut-être une heure, et ses rayons, qui ne venaient à nous qu’entre les branches des arbres, faisaient un agréable mélange d’un blanc fort vif, avec tout ce vert qui paraissait noir. Il n’y avait pas un nuage qui dérobât ou qui obscurcît la moindre étoile, elles étaient toutes d’un or pur et éclatant, et qui était encore relevé par le fond bleu où elles sont attachées. Ce spectacle me fit rêver ; et peut-être sans la Marquise eussé-je rêvé assez longtemps ; mais la présence d’une si aimable dame ne me permit pas de m’abandonner à la Lune et aux étoiles.

Ne trouvez-vous pas, lui dis-je, que le jour même n’est pas si beau qu’une belle nuit ? Oui, me répondit-elle, la beauté du jour est comme une beauté blonde qui a plus de brillant ; mais la beauté de la nuit est une beauté brune qui est plus touchante. Vous êtes bien généreuse, repris-je, de donner cet avantage aux brunes, vous qui ne l’êtes pas. […] Ce n’est rien que la beauté, répliqua-t-elle, si elle ne touche. […] Pourquoi les amants, qui sont bons juges de ce qui touche, ne s’adressent-ils jamais qu’à la nuit dans toutes les chansons et dans toutes les élégies que je connais ? Il faut bien que la nuit ait leurs remerciements, lui dis-je. Mais, reprit-elle, elle a aussi toutes leurs plaintes. Le jour ne s’attire point leurs confidences ; d’où cela vient-il ? C’est apparemment, répondis-je, qu’il n’inspire point je ne sais quoi de triste et de passionné. Il semble pendant la nuit que tout soit en repos. On s’imagine que les étoiles marchent avec plus de silence que le soleil, les objets que le ciel présente sont plus doux, la vue s’y arrête plus aisément ; enfin on en rêve mieux, parce qu’on se flatte d’être alors dans toute la nature la seule personne occupée à rêver.

Peut-être aussi que le spectacle du jour est trop uniforme, ce n’est qu’un soleil et une voûte bleue, mais il se peut que la vue de toutes ces étoiles semées confusément, et disposées au hasard en mille figures différentes, favorise la rêverie, et un certain désordre de pensées où l’on ne tombe point sans plaisir. J’ai toujours senti ce que vous me dites, reprit-elle, j’aime les étoiles, et je me plaindrais volontiers du soleil qui nous les efface. Ah ! m’écriai-je, je ne puis lui pardonner de me faire perdre de vue tous ces mondes. Qu’appelez-vous tous ces mondes ? me dit-elle, en me regardant, et en se tournant vers moi. Je vous demande pardon, répondis-je. Vous m’avez mis sur ma folie, et aussitôt mon imagination s’est échappée. Quelle est donc cette folie ? reprit-elle. Hélas ! répliquai-je, je suis bien fâché qu’il faille vous l’avouer, je me suis mis dans la tête que chaque étoile pourrait bien être un monde. Je ne jurerais pourtant pas que cela fût vrai, mais je le tiens pour vrai, parce qu’il me fait plaisir à croire. C’est une idée qui me plaît, et qui s’est placée dans mon esprit d’une manière riante. Selon moi, il n’y a pas jusqu’aux vérités auxquelles l’agrément ne soit nécessaire. Hé bien, reprit-elle, puisque votre folie est si agréable, donnez-la-moi, je croirai sur les étoiles tout ce que vous voudrez, pourvu que j’y trouve du plaisir.

Le Premier soir se poursuit par l’explication du système de Copernic. Le texte entier est dans l’édition intégrale gratuite ; gardez le découpage de votre descriptif.

Premier mouvement : un décor de rêverie

L’ouverture est narrative et sensuelle : « Nous allâmes donc un soir après souper nous promener dans le parc. » Le « donc » relie au récit-cadre de la préface (le philosophe est l’hôte de la Marquise) ; « après souper », « un frais délicieux », « une journée fort chaude » installent un confort mondain. Rien n’annonce un traité. Le paysage nocturne est peint comme un tableau : « un agréable mélange d’un blanc fort vif, avec tout ce vert qui paraissait noir », des étoiles « d’un or pur et éclatant », « relevé par le fond bleu où elles sont attachées ». Le vocabulaire est celui de la peinture (mélange, relevé, fond), et l’expression « où elles sont attachées » reprend, avec un sourire, la vieille image du ciel comme voûte solide, que la suite démentira.

Puis le narrateur avoue : « Ce spectacle me fit rêver ». La rêverie est le premier mot de la science chez Fontenelle : regarder le ciel donne envie de penser. Mais « la présence d’une si aimable dame ne me permit pas de m’abandonner à la Lune et aux étoiles » : la galanterie s’interpose, et la tension du livre est posée, entre le ciel et la Marquise, entre la contemplation et la conversation. Fontenelle choisira les deux : la science se fera en parlant à une femme.

Deuxième mouvement : le badinage

Le dialogue s’engage sur une question mondaine : « le jour même n’est pas si beau qu’une belle nuit ? » La Marquise répond par une comparaison précieuse, « la beauté du jour est comme une beauté blonde qui a plus de brillant ; mais la beauté de la nuit est une beauté brune qui est plus touchante ». On est dans le salon : antithèses, galanterie, allusion à la Marquise elle-même (« vous qui ne l’êtes pas »). Le philosophe flatte, la Marquise réplique : « Ce n’est rien que la beauté, si elle ne touche. » Cette maxime, apparemment frivole, est un programme : ce qui compte, c’est ce qui touche. La science, elle aussi, devra toucher.

Le badinage se déplace insensiblement vers l’observation. Pourquoi les amants chantent-ils la nuit ? Parce qu’elle inspire « je ne sais quoi de triste et de passionné », parce qu’« il semble pendant la nuit que tout soit en repos », que « les étoiles marchent avec plus de silence que le soleil ». Sous la galanterie, Fontenelle glisse des remarques de physique et de psychologie : les étoiles « marchent » (le mouvement des astres), « la vue s’y arrête plus aisément » (l’œil et la lumière), « on se flatte d’être alors dans toute la nature la seule personne occupée à rêver » (la solitude du penseur). La conversation est déjà une méthode : partir de l’expérience commune, la nuit, le sentiment, pour arriver à la connaissance.

Troisième mouvement : « chaque étoile pourrait bien être un monde »

Le philosophe oppose le jour, « trop uniforme, ce n’est qu’un soleil et une voûte bleue », aux étoiles « semées confusément, et disposées au hasard en mille figures différentes ». Le désordre du ciel « favorise la rêverie, et un certain désordre de pensées où l’on ne tombe point sans plaisir ». Deux mots reviennent et reviendront : rêverie et plaisir. Puis la phrase qui fait basculer la scène : « je ne puis lui pardonner de me faire perdre de vue tous ces mondes ». La Marquise relève le mot, « Qu’appelez-vous tous ces mondes ? », « en me regardant, et en se tournant vers moi » : le geste marque l’éveil de la curiosité, le passage de la galanterie à la question.

Le philosophe joue la comédie de l’aveu : « Vous m’avez mis sur ma folie », « je suis bien fâché qu’il faille vous l’avouer ». Cette fausse honte est une stratégie : présenter la thèse la plus audacieuse du livre comme une « folie » désarme l’objection et pique la curiosité. La thèse arrive alors : « je me suis mis dans la tête que chaque étoile pourrait bien être un monde ». Le conditionnel pourrait et la modalisation « je ne jurerais pourtant pas que cela fût vrai » donnent le ton de la science moderne : une hypothèse, pas un dogme. Et le critère est inattendu : « je le tiens pour vrai, parce qu’il me fait plaisir à croire ». Fontenelle formule ici sa règle, provocante et sérieuse à la fois : « il n’y a pas jusqu’aux vérités auxquelles l’agrément ne soit nécessaire ». Pour être reçue, une vérité doit plaire. C’est la justification de tout le livre, et de sa forme.

La Marquise conclut le pacte : « puisque votre folie est si agréable, donnez-la-moi, je croirai sur les étoiles tout ce que vous voudrez, pourvu que j’y trouve du plaisir ». Elle accepte la leçon à condition du plaisir. Le contrat de lecture est signé : les cinq soirs pourront commencer.

Conclusion

L’ouverture du Premier soir est une entrée en matière trompeuse et calculée. Fontenelle donne au lecteur ce qu’il attend d’un roman galant, un parc, la nuit, une marquise, des comparaisons précieuses, et il fait glisser cette scène, par la rêverie et la curiosité, vers la question scientifique. Le passage définit ainsi le « goût de la science » : un goût au sens propre, un plaisir, qui naît de l’étonnement devant le ciel et de la conversation entre deux esprits. Vulgariser, chez Fontenelle, ce n’est pas simplifier : c’est rendre désirable.

Ouverture. On rapprochera ce texte de la préface des Entretiens, où Fontenelle compare son entreprise à celle de Cicéron faisant passer la philosophie grecque en latin, et de l’article « Encyclopédie » de Diderot, un demi-siècle plus tard : rendre le savoir accessible est le programme des Lumières, et Fontenelle en est le premier grand artisan. On pensera aussi au Cinquième soir, où l’hypothèse des étoiles-soleils devient vertigineuse : « les étoiles fixes sont autant de soleils ».

Question de grammaire probable

Le passage abonde en propositions subordonnées relatives descriptives : « un frais délicieux, qui nous récompensait d’une journée fort chaude que nous avions essuyée » (deux relatives, l’une sujet qui, l’autre complément d’objet que), « ses rayons, qui ne venaient à nous qu’entre les branches ». On vous demandera de distinguer nature (subordonnée relative), fonction (complément de l’antécédent) et valeur (descriptive, elles peignent le décor). Autre piste, la négation : « le jour même n’est pas si beau qu’une belle nuit » (négation totale dans une comparaison), « ce n’est qu’un soleil » (restriction), « ne s’adressent-ils jamais qu’à la nuit » (négation restrictive renforcée par jamais).

Pour l’entretien

Si l’on vous demande pourquoi Fontenelle choisit une marquise comme interlocutrice, répondez qu’il s’adresse ainsi au public non savant, aux femmes exclues du latin et des collèges, et qu’il fait de l’ignorance curieuse la meilleure disposition pour apprendre. Si l’on vous demande ce que signifie « il n’y a pas jusqu’aux vérités auxquelles l’agrément ne soit nécessaire », expliquez que la vérité a besoin d’être aimable pour être acceptée, ce qui fonde le genre de la vulgarisation. Si l’on vous demande si le livre est encore scientifique aujourd’hui, dites que ses hypothèses (les mondes habités) sont datées mais que sa méthode, l’hypothèse plaisante que l’on discute, ne l’est pas.

Questions fréquentes

Qui est la Marquise des Entretiens sur la pluralité des mondes ?

Un personnage fictif, la marquise de G***, hôtesse du philosophe-narrateur. Curieuse, vive, sans formation scientifique, elle représente le lecteur que Fontenelle veut convaincre et pose les questions que tout le monde se pose.

Que signifie « chaque étoile pourrait bien être un monde » ?

C’est l’hypothèse de la pluralité des mondes : les étoiles seraient d’autres soleils, entourés de planètes peut-être habitées. Fontenelle la présente comme une « folie » plaisante, avant de la défendre par le raisonnement au fil des soirs.

Quels procédés citer dans le Premier soir ?

La description picturale de la nuit, les comparaisons galantes (beauté blonde, beauté brune), la maxime « Ce n’est rien que la beauté, si elle ne touche », le glissement du badinage à l’observation, la fausse modestie de l’« aveu » de la « folie », le conditionnel de l’hypothèse et la formule sur l’« agrément » nécessaire aux vérités.

Où lire les Entretiens sur la pluralité des mondes gratuitement pour le bac ?

Le texte entier se lit gratuitement sur Vinteuil, sans compte, avec la fiche bac qui l’accompagne. En voie technologique, le programme se limite aux trois premiers soirs.

À lire aussi : préparer l’oral sur les Entretiens, les sujets de dissertation et la méthode de la lecture linéaire.