En 30 secondes. Au chapitre II de Pot-Bouille (1882), à deux heures du matin, madame Josserand fait le procès de Berthe : elle a encore « raté » un mariage, parce qu’un prétendant l’a embrassée et qu’elle l’a « poussé contre un meuble ». Suit une leçon de séduction, « on pêche un mari », une répétition où la mère tourne sa fille « comme une poupée de carton », et une gifle. Pour le parcours « Dévoiler les rouages de la société », c’est la scène clé : le mariage bourgeois est une chasse et un marché, et la mère une stratège qui enseigne l’hypocrisie comme une méthode.

Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le roman se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac de Pot-Bouille rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Voir aussi l’incipit et l’excipit dans la cour des bonnes.

Situer le passage

Les Josserand occupent le quatrième étage de la maison de la rue de Choiseul. Le père, caissier, gagne huit mille francs par an et passe ses nuits à écrire des bandes d’adresses ; la mère, née Bachelard, tient à recevoir pour marier ses deux filles, Hortense et Berthe. Au chapitre II, au retour d’une soirée chez les Dambreville, une dispute a opposé les époux sur l’argent et sur la dot que l’oncle Bachelard a « promis » à Berthe ; Hortense a défendu son projet d’épouser l’avocat Verdier, puis a quitté la pièce. Reste Berthe : « son tour était venu ». Le passage va de « Tu entends, reprit madame Josserand » à la gifle finale, en présence d’un père muet.

Problématique possible : comment cette leçon de séduction donnée par une mère à sa fille dévoile-t-elle les rouages du mariage bourgeois, où l’amour n’a aucune part ?

Mouvements :

  1. L’interrogatoire : un mariage « raté » comme une affaire manquée (« Tu entends… pas le sou »).
  2. L’aveu de Berthe et la morale renversée (« Et la dot… vos parents ? »).
  3. La leçon de chasse (« C’est fini, je désespère… comme une bête ! »).
  4. La répétition : Berthe, « poupée de carton » (« Voyons, essuie tes yeux… flambé, ma chère »).
  5. La gifle : le narrateur et la satire (« Deux heures sonnaient… les hommes ont raison ! »).

Le texte

— Tu entends, reprit madame Josserand en revenant sur sa fille. Marche droit et tâche de nous donner des satisfactions… Comment as-tu encore raté ce mariage ?

Berthe comprit que son tour était venu.

— Je ne sais pas, maman, murmura-t-elle.

— Un sous-chef de bureau, continuait la mère ; pas trente ans, un avenir superbe. Tous les mois, ça vous apporte son argent ; c’est solide, il n’y a que ça… Tu as encore fait quelque bêtise, comme avec les autres ?

— Je t’assure que non, maman… Il se sera renseigné, il aura su que je n’avais pas le sou.

Mais madame Josserand se récriait.

— Et la dot que ton oncle doit te donner ! Tout le monde la connaît, cette dot… Non, il y a autre chose, il a rompu trop brusquement… En dansant, vous avez passé dans le petit salon.

Berthe se troubla.

— Oui, maman… Et même, comme nous étions seuls, il a voulu de vilaines choses, il m’a embrassée, en m’empoignant comme ça. Alors, j’ai eu peur, je l’ai poussé contre un meuble…

Sa mère l’interrompit, reprise de fureur.

— Poussé contre un meuble, ah ! la malheureuse, poussé contre un meuble !

— Mais, maman, il me tenait…

— Après ?… Il vous tenait, la belle affaire ! Mettez donc ces cruches-là en pension ! Qu’est-ce qu’on vous apprend, dites !

Un flot de sang avait envahi les épaules et les joues de la jeune fille. Des larmes lui montaient aux yeux, dans une confusion de vierge violentée.

— Ce n’est pas ma faute, il avait l’air si méchant… Moi, j’ignore ce qu’il faut faire.

— Ce qu’il faut faire ! elle demande ce qu’il faut faire !… Eh ! ne vous ai-je pas dit cent fois le ridicule de vos effarouchements. Vous êtes appelée à vivre dans le monde. Quand un homme est brutal, c’est qu’il vous aime, et il y a toujours moyen de le remettre à sa place d’une façon gentille… Pour un baiser, derrière une porte ! en vérité, est-ce que vous devriez nous parler de ça, à nous, vos parents ? […]

Elle prit un air doctoral, elle continua :

— C’est fini, je désespère, vous êtes stupide, ma fille… Il faudrait tout vous seriner, et cela devient gênant. Puisque vous n’avez pas de fortune, comprenez donc que vous devez prendre les hommes par autre chose. On est aimable, on a des yeux tendres, on oublie sa main, on permet les enfantillages, sans en avoir l’air ; enfin, on pêche un mari… Si vous croyez que ça vous arrange les yeux, de pleurer comme une bête !

[…] — Voyons, essuie tes yeux, regarde-moi comme si j’étais un monsieur en train de te faire la cour… Tu souris, tu laisses tomber ton éventail, pour que le monsieur, en le ramassant, effleure tes doigts… Ce n’est pas ça. Tu te rengorges, tu as l’air d’une poule malade… […] Un homme qui va trop loin, est flambé, ma chère.

Deux heures sonnaient à la pendule du salon ; et, dans l’excitation de cette veille prolongée, dans son désir devenu furieux d’un mariage immédiat, la mère s’oubliait à penser tout haut, tournant et retournant sa fille comme une poupée de carton. Celle-ci, molle, sans volonté, s’abandonnait ; mais elle avait le cœur très gros, une peur et une honte la serraient à la gorge. Brusquement, au milieu d’un rire perlé que sa mère la forçait à essayer, elle éclata en sanglots, le visage bouleversé, balbutiant :

— Non ! non ! ça me fait de la peine !

Madame Josserand demeura une seconde outrée et stupéfaite. Depuis sa sortie de chez les Dambreville, sa main était chaude, il y avait des claques dans l’air. Alors, à toute volée, elle gifla Berthe.

— Tiens ! tu m’embêtes à la fin !… Quel pot ! Ma parole, les hommes ont raison !

Les coupures (l’intervention du père, la fin de la répétition) se lisent dans l’édition intégrale gratuite. Gardez le découpage de votre descriptif.

Premier mouvement : un mariage « raté » comme une affaire manquée

La scène s’ouvre sur un ordre militaire : « Marche droit et tâche de nous donner des satisfactions ». Le pluriel « nous » dit que le mariage de Berthe est l’affaire de la famille entière. Puis vient le mot décisif : « Comment as-tu encore raté ce mariage ? » L’adverbe et le verbe rater font du mariage un coup manqué ; l’amour n’est pas mentionné une seule fois.

Le narrateur intervient d’une phrase brève, en focalisation interne : « Berthe comprit que son tour était venu. » C’est la formule d’un tribunal : Hortense a été jugée, c’est le tour de la cadette. Le bilan du prétendant perdu est comptable : « Un sous-chef de bureau, continuait la mère ; pas trente ans, un avenir superbe. Tous les mois, ça vous apporte son argent ; c’est solide, il n’y a que ça ». Le pronom ça, appliqué à un homme, le réduit à un traitement mensuel ; et Berthe a intégré la logique : « il aura su que je n’avais pas le sou ». Dans cette famille, on ne se demande pas si l’on plaît, mais ce que l’on vaut.

Deuxième mouvement : l’aveu de Berthe et la morale renversée

Madame Josserand refuse l’explication financière, parce que la dot est une pièce du dispositif : « Tout le monde la connaît, cette dot ». Le lecteur, qui vient d’entendre le père parier que Bachelard « ne donnera pas un sou », mesure l’ironie : la dot est un bruit que la mère fait courir. Puis elle mène l’enquête, en stratège qui surveille tout.

L’aveu de Berthe est celui d’une jeune fille : « il a voulu de vilaines choses, il m’a embrassée, en m’empoignant comme ça ». Or la reprise en écho de la mère, « Poussé contre un meuble, ah ! la malheureuse, poussé contre un meuble ! », inverse les valeurs : la faute n’est pas d’avoir été « empoignée », mais d’avoir résisté. Le passage du tutoiement au vouvoiement marque la colère : « Il vous tenait, la belle affaire ! Mettez donc ces cruches-là en pension ! » Le narrateur, lui, prend le parti de Berthe par une notation forte, « une confusion de vierge violentée » : la violence est aussi celle de la mère, qui reproche à sa fille de ne pas s’être laissé faire.

Suit la maxime centrale, bâtie comme un proverbe : « Quand un homme est brutal, c’est qu’il vous aime ». Le désir masculin est un signal à exploiter, la pudeur un « ridicule ». Et le comble : « est-ce que vous devriez nous parler de ça, à nous, vos parents ? » La respectabilité consiste à ignorer ce qui se passe « derrière une porte ».

Troisième mouvement : la leçon de chasse

« Elle prit un air doctoral » : la mère devient professeur. La leçon part d’une prémisse économique : « Puisque vous n’avez pas de fortune, comprenez donc que vous devez prendre les hommes par autre chose. » Prendre est le verbe de la capture ; « autre chose », c’est le corps, que la mère ne nomme pas.

Vient la phrase la plus célèbre du chapitre, une énumération au pronom indéfini on : « On est aimable, on a des yeux tendres, on oublie sa main, on permet les enfantillages, sans en avoir l’air ; enfin, on pêche un mari ». Le on fait de la séduction une recette impersonnelle ; la gradation va du regard à la main, puis aux « enfantillages », euphémisme pour les privautés que Berthe vient de refuser. Le tout aboutit à la métaphore de la pêche, qui fonde ce que l’on appelle la chasse au mari : l’homme est un poisson, la jeune fille un appât, la mère tient la ligne. « Sans en avoir l’air » est la clé du parcours : les rouages doivent rester cachés, l’hypocrisie est la technique elle-même.

La chute ramène le corps au rang d’outil : « Si vous croyez que ça vous arrange les yeux, de pleurer comme une bête ! » Les larmes ne sont pas un chagrin, mais un dommage sur la marchandise.

Quatrième mouvement : Berthe, « poupée de carton »

La théorie devient travaux pratiques. La mère se fait metteur en scène : « regarde-moi comme si j’étais un monsieur en train de te faire la cour ». Le présent de l’indicatif prend une valeur d’injonction, comme une chorégraphie : « Tu souris, tu laisses tomber ton éventail, pour que le monsieur, en le ramassant, effleure tes doigts… » Le contact des « doigts » est prévu, faussement accidentel. Les corrections tombent comme celles d’un maître de danse, et l’animalisation continue (« poule malade », après « cruches » et « bête »). La leçon se clôt sur une maxime de joueur : « Un homme qui va trop loin, est flambé, ma chère. » Flambé, c’est perdu : l’homme qui se compromet doit épouser. La séduction est un piège dont le mariage est la fermeture.

Cinquième mouvement : la gifle, le narrateur et la satire

Le dernier paragraphe rend la parole au narrateur. Le « désir devenu furieux d’un mariage immédiat » de la mère est décrit comme une fièvre, et l’image qui résume la scène est celle de la marionnette : « tournant et retournant sa fille comme une poupée de carton ». Berthe est un objet sans consistance. Mais Zola rétablit aussitôt une intériorité : « Celle-ci, molle, sans volonté, s’abandonnait ; mais elle avait le cœur très gros, une peur et une honte la serraient à la gorge. » La conjonction sépare la docilité apparente et la honte réelle ; « Non ! non ! ça me fait de la peine ! » est le seul mot de dignité du passage.

Le narrateur glisse alors dans la tête de la mère par un discours indirect libre d’une ironie féroce : « Depuis sa sortie de chez les Dambreville, sa main était chaude, il y avait des claques dans l’air. » La formule familière est celle de madame Josserand, reprise par le récit sans guillemets, comme si la violence était un phénomène météorologique. La gifle tombe « à toute volée », et le mot de la fin est un cri de vaincue : « Quel pot ! Ma parole, les hommes ont raison ! » Le « pot », c’est la malchance, mais le mot fait aussi entendre le titre du roman ; et la mère donne raison aux maris qui fuient ses filles. La satire se referme sur elle.

Conclusion

En une scène de dialogue, Zola démonte les rouages du mariage bourgeois. Le vocabulaire est celui du commerce (« ça vous apporte son argent », « flambé ») et de la chasse (« prendre les hommes », « on pêche un mari »), jamais celui du sentiment ; la mère enseigne l’hypocrisie comme une technique (« sans en avoir l’air ») et transforme sa fille en « poupée de carton » ; le narrateur, par de brèves notations sur le corps de Berthe et par un discours indirect libre moqueur, désigne la violence sans la commenter. C’est le programme du parcours « Dévoiler les rouages de la société ». On comprend pourquoi le mariage de Berthe avec Auguste Vabre, plus loin dans le roman, sera lui aussi une affaire, et finira dans l’adultère.

Ouverture. On rapprochera cette leçon de celle de madame de Beauséant dans Le Père Goriot de Balzac, qui apprend à Rastignac que le monde se conquiert par le calcul ; ou d’Eugénie Grandet, où la jeune fille est une dot que se disputent les Cruchot et les des Grassins. Zola déplace la scène de l’argent au corps : c’est la fille qu’il faut vendre, et c’est la mère qui tient boutique.

Question de grammaire probable

La phrase « On est aimable, on a des yeux tendres, on oublie sa main, on permet les enfantillages, sans en avoir l’air ; enfin, on pêche un mari » se prête à une question sur le pronom indéfini on : valeur générale, mais il désigne en réalité Berthe, ce qui fait de la maxime un ordre déguisé ; la juxtaposition des cinq indépendantes (asyndète) et l’adverbe conclusif enfin construisent la gradation. Autre piste : l’interrogation « Comment as-tu encore raté ce mariage ? » (interrogation partielle avec inversion du sujet), ou la subordonnée circonstancielle de cause « Puisque vous n’avez pas de fortune », où puisque présente la cause comme évidente.

Pour l’entretien

Si l’on vous demande pourquoi cette scène est comique, répondez qu’elle l’est par le décalage entre l’« air doctoral » de la mère et le contenu de sa leçon, et par la chute (« les hommes ont raison ! »), mais que Zola en fait sentir la cruauté par la « confusion de vierge violentée ». Si l’on vous interroge sur madame Josserand, dites qu’elle a fait du mariage de ses filles une entreprise, où elle sacrifie son mari, ses filles et sa dignité. Si l’on vous demande le lien avec le titre, rappelez que la pot-bouille est la cuisine ordinaire d’un ménage : cette salle à manger nocturne en est l’image.

Questions fréquentes

Où se situe la « chasse au mari » dans Pot-Bouille ?

Au chapitre II, la nuit du retour d’une soirée chez les Dambreville. Madame Josserand interroge Berthe sur le prétendant qu’elle a fait fuir, lui donne une leçon de séduction et la gifle. Le chapitre se clôt sur Saturnin, le frère, qui console Berthe.

Qui est madame Josserand ?

Née Bachelard, mère de Léon, d’Hortense, de Berthe et de Saturnin, elle tient à paraître riche pour marier ses filles et déclare que « dans la vie, il n’y a que les plus honteux qui perdent ». Elle réussira à marier Berthe à Auguste Vabre.

Quels procédés citer dans cette scène ?

Le lexique du commerce et de la chasse (« ça vous apporte son argent », « on pêche un mari », « flambé »), la maxime au pronom on, l’animalisation de Berthe (« cruches », « poule malade »), la comparaison « comme une poupée de carton » et le discours indirect libre ironique (« il y avait des claques dans l’air »).

Où lire Pot-Bouille gratuitement pour le bac ?

Le roman entier se lit gratuitement sur Vinteuil, sans compte, avec la fiche bac qui l’accompagne.

À lire aussi : préparer l’oral sur Pot-Bouille, les sujets de dissertation, l’explication linéaire de l’incipit et la méthode de la lecture linéaire.