En 30 secondes. La dernière page de Pot-Bouille (1882) n’appartient plus aux maîtres. Le lendemain de la soirée qui a réconcilié tout le monde, Zola descend dans « l’étroite cour » des cuisines, où les bonnes se parlent de fenêtre à fenêtre, et leur laisse le dernier mot. Le roman se ferme sur la phrase de la cuisinière Julie : « toutes les baraques se ressemblent […] C’est cochon et compagnie. » Pour le parcours « Dévoiler les rouages de la société », c’est l’excipit idéal : la façade de l’incipit est retournée, on voit l’égout.

Le roman se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac de Pot-Bouille rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve.

Situer le passage

Chapitre XVIII, le dernier. Deux ans ont passé depuis l’arrivée d’Octave rue de Choiseul. Il a épousé sa patronne, Mme Hédouin, devenue veuve, et revient dans la maison en invité, le soir du samedi des Duveyrier. Tous les ménages brouillés se sont recollés, et à une heure, quand M. Gourd éteint le gaz, « la maison tomba à la solennité des ténèbres, comme anéantie dans la décence de son sommeil ».

Mais pendant cette soirée, la bonne des Josserand, Adèle, a accouché seule dans sa chambre et abandonné l’enfant. Au matin, Zola rouvre le lieu qui a scandé tout le roman : la cour des cuisines, où les domestiques disent à voix haute ce que les salons taisent. L’extrait va de « Le lendemain matin » à la dernière phrase du livre.

Problématique possible : comment Zola, en donnant le dernier mot aux bonnes, fait-il de la cour des cuisines l’envers révélateur de la façade bourgeoise ?

Mouvements :

  1. Le dégel et l’égout (« Le lendemain matin… par cet égout de la maison »).
  2. Adèle interrogée : la vérité qui affleure (« Ce n’est pas moi… arriver des ennuis »).
  3. Le procès des maîtres (« Et, naturellement, on tomba sur les maîtres… danser devant vous »).
  4. La sentence de Julie (« Ah ! mademoiselle… C’est cochon et compagnie »).

Le texte

Le lendemain matin, après le départ de Trublot qui l’avait veillée avec une tendresse de père, Adèle se traîna jusqu’à sa cuisine, pour détourner les soupçons. Le dégel était venu pendant la nuit, et elle ouvrait la fenêtre, prise d’étouffement, lorsque la voix d’Hippolyte s’éleva furieuse, du fond de l’étroite cour.

— Tas de salopes ! qui est-ce qui vide encore ses eaux ?… La robe de madame est perdue !

[…] Alors, les bonnes, du haut en bas, parurent aux fenêtres, se disculpèrent violemment. La bonde était levée, un flot de mots abominables dégorgeait du cloaque. Dans les temps de dégel, les murs y ruisselaient d’humidité, une pestilence montait de la petite cour obscure, toutes les décompositions cachées des étages semblaient fondre et s’exhaler par cet égout de la maison.

— Ce n’est pas moi, dit Adèle en se penchant. J’arrive.

Lisa leva brusquement la tête.

— Tiens ! vous êtes sur vos pattes…. Eh bien ? quoi donc ? vous avez failli claquer ?

— Oh ! oui, j’ai eu des coliques, des coliques pas drôles, je vous en réponds !

Cela interrompit la querelle. […] Toutes se doutaient de quelque chose, car ce n’était pas naturel, de s’être ainsi tortillée en criant.

— Vous avez peut-être mangé des moules, dit Lisa.

— Taisez-vous, avec vos vilaines choses ! Je suis assez malade. Vous n’allez pas m’achever, n’est-ce pas ?

Non, bien sûr. Elle était bête comme trente-six mille pots et sale à répugner une paroisse ; mais on se tenait trop entre soi pour lui faire arriver des ennuis. Et, naturellement, on tomba sur les maîtres, on jugea la soirée de la veille avec des mines de répugnance profonde.

— Les voilà donc tous recollés ensemble ? demanda Victoire, qui sirotait son cassis trempé d’alcool.

Hippolyte, en train de laver la robe de madame, répondit :

— Ça n’a pas plus de cœur que mes souliers…. Quand ils se sont craché à la figure, ils se débarbouillent avec, pour faire croire qu’ils sont propres.

— Faut bien qu’ils s’entendent, dit Lisa. Autrement, ce ne serait pas long, notre tour viendrait.

[…] Et, du boyau noir, monta de nouveau la rancune de la domesticité, au milieu de l’empoisonnement fade du dégel. Il y eut un grand déballage du linge sale des deux années. Ça consolait de n’être pas des bourgeois, quand on voyait les maîtres vivre le nez là dedans, et s’y plaire, puisqu’ils recommençaient.

[…] Du coup, une joie féroce ébranla le puisard empesté. […] Cependant, Adèle, ahurie, et que la faiblesse endormait, avait tressailli. Elle répondait, au milieu des huées :

— Vous êtes des sans-cœur…. Quand vous mourrez, j’irai danser devant vous.

— Ah ! mademoiselle, reprit Lisa en se penchant pour s’adresser à Julie, que vous devez être heureuse de quitter dans huit jours une pareille baraque de maison !… Ma parole ! on y devient malhonnête malgré soi. Je vous souhaite de mieux tomber.

Julie, les bras nus, tout saignants d’un turbot qu’elle vidait pour le soir, était revenue s’accouder près du valet de chambre. Elle haussa les épaules et conclut par cette réponse philosophique :

— Mon Dieu ! mademoiselle, celle-ci ou celle-là, toutes les baraques se ressemblent. Au jour d’aujourd’hui, qui a fait l’une a fait l’autre. C’est cochon et compagnie.

Les passages coupés sont à lire dans l’édition intégrale gratuite.

Premier mouvement : le dégel et l’égout

« Le lendemain matin » : la lumière succède aux « ténèbres » de la veille, et le récit change d’étage. Adèle « se traîna jusqu’à sa cuisine, pour détourner les soupçons » : le verbe dit l’épuisement, le but dit la peur. Trublot l’a veillée « avec une tendresse de père » : double fond, puisqu’il est peut-être le père de l’enfant abandonné.

« Le dégel était venu pendant la nuit » : ce qui était gelé fond. La réplique d’Hippolyte, valet des Duveyrier, fixe le registre : « Tas de salopes ! qui est-ce qui vide encore ses eaux ?… La robe de madame est perdue ! » Insulte collective, eaux sales, et le comique du valet qui s’indigne pour la toilette de sa maîtresse.

« Les bonnes, du haut en bas, parurent aux fenêtres » : la verticalité de la façade de l’incipit est reprise à l’envers, dans le puits obscur. La métaphore filée de l’égout commence : « La bonde était levée, un flot de mots abominables dégorgeait du cloaque. » Zola pousse l’image jusqu’à la physiologie : « toutes les décompositions cachées des étages semblaient fondre et s’exhaler par cet égout de la maison ». Le mot cachées est celui du parcours : ce qui pourrit aux étages trouve ici sa sortie. La cour est l’organe par lequel la maison évacue ce qu’elle ne peut montrer.

Deuxième mouvement : Adèle interrogée

Le dialogue se joue à plusieurs fenêtres. Adèle se défend faiblement ; Lisa, la bonne des Campardon, attaque : « vous êtes sur vos pattes…. Eh bien ? quoi donc ? vous avez failli claquer ? » Langage populaire exact : pattes, claquer, phrases hachées. Adèle invente ses « coliques, des coliques pas drôles », et la répétition trahit celle qui ment mal. Le discours indirect libre conclut : « Toutes se doutaient de quelque chose, car ce n’était pas naturel, de s’être ainsi tortillée en criant. » Les bonnes savent : elles ont tout entendu à travers les cloisons, depuis deux ans.

La plaisanterie des « moules » déclenche « une nouvelle poussée d’ordures ». Adèle supplie : « Vous n’allez pas m’achever, n’est-ce pas ? » Le narrateur répond à sa place : « Non, bien sûr. Elle était bête comme trente-six mille pots et sale à répugner une paroisse ; mais on se tenait trop entre soi pour lui faire arriver des ennuis. » Deux hyperboles populaires, puis l’explication : la solidarité de classe. On se moque d’Adèle, on ne la dénonce pas ; cette loi de la cour vaut mieux que celle des salons, où l’on se sourit en se trahissant.

Troisième mouvement : le procès des maîtres

« Et, naturellement, on tomba sur les maîtres. » L’adverbe est ironique : médire des maîtres est la pente naturelle de l’office, mais c’est aussi la seule parole vraie du roman. Victoire pose la question du lecteur : « Les voilà donc tous recollés ensemble ? » Recollés dit tout : pas une réconciliation, un raccommodage.

La réponse d’Hippolyte est la formule la plus forte de l’extrait : « Ça n’a pas plus de cœur que mes souliers…. Quand ils se sont craché à la figure, ils se débarbouillent avec, pour faire croire qu’ils sont propres. » Le pronom ça réduit les maîtres à une chose ; « mes souliers » sort du métier du valet ; et le crachat qui sert à se laver retourne la « propreté froide » de l’incipit en son contraire. Lisa ajoute la lecture politique : « Faut bien qu’ils s’entendent. Autrement […] notre tour viendrait. » Les bourgeois se recollent pour tenir leur rang : la bonne a compris le rouage.

« Du boyau noir, monta de nouveau la rancune de la domesticité » : boyau, intestin de la maison, prolonge cloaque et égout. Zola résume alors le roman en une phrase : « Il y eut un grand déballage du linge sale des deux années. » Le linge sale, c’est le titre. Et le discours indirect libre des bonnes livre la morale : « Ça consolait de n’être pas des bourgeois, quand on voyait les maîtres vivre le nez là dedans, et s’y plaire, puisqu’ils recommençaient. » Recommençaient : la mécanique tourne, rien n’a été appris.

La scène culmine dans la cruauté : « une joie féroce ébranla le puisard empesté ». Le rire des bonnes est aussi laid que ce qu’il dénonce ; Zola n’en fait pas des saintes. Adèle lance sa malédiction : « Vous êtes des sans-cœur…. » Le mot cœur revient, appliqué cette fois aux bonnes : il n’y en a nulle part dans la maison.

Quatrième mouvement : la sentence de Julie

Lisa s’adresse à Julie, la cuisinière des Duveyrier, à qui Mme Duveyrier vient de donner ses huit jours : « que vous devez être heureuse de quitter dans huit jours une pareille baraque de maison !… Ma parole ! on y devient malhonnête malgré soi. » Lisa suppose encore que le mal est local, que l’on peut « mieux tomber » ailleurs.

Le portrait de Julie est d’une précision naturaliste saisissante : « les bras nus, tout saignants d’un turbot qu’elle vidait pour le soir ». Le sang du poisson rappelle l’accouchement nocturne ; « pour le soir » dit que les dîners continueront. Elle « haussa les épaules », geste du fatalisme, et le narrateur annonce « cette réponse philosophique » : ironie, mais c’est bien une philosophie de la société qu’énonce une cuisinière.

« Mon Dieu ! mademoiselle, celle-ci ou celle-là, toutes les baraques se ressemblent. Au jour d’aujourd’hui, qui a fait l’une a fait l’autre. C’est cochon et compagnie. » Trois phrases, trois coups. La première généralise : ce n’est pas la maison de la rue de Choiseul qui est pourrie, ce sont toutes les maisons bourgeoises ; Zola détruit l’illusion de l’exception. La deuxième, avec le pléonasme populaire « au jour d’aujourd’hui » et le tour proverbial « qui a fait l’une a fait l’autre », dit une bourgeoisie produite en série, comme les ornements « taillés à la grosse » de la façade. La troisième est la chute : « cochon et compagnie » parodie une raison sociale de commerce et soude la saleté à l’affaire.

L’excipit est circulaire : l’incipit montrait la façade par les yeux d’Octave, qui monte ; l’excipit montre l’envers par les voix des bonnes, qui restent en bas. Octave a réussi, la maison a repris « son grand air de dignité bourgeoise », mais ce n’est pas lui qui conclut. Zola donne le dernier mot à celles qui vident les poissons, parce qu’elles seules voient l’égout.

Conclusion

La dernière page de Pot-Bouille retourne le roman comme un gant. Après la soirée où la bourgeoisie s’est « recollée », Zola laisse parler les domestiques : la métaphore filée de l’égout (« bonde », « cloaque », « boyau », « puisard ») fait de la cour l’organe par où s’exhalent « les décompositions cachées des étages » ; le langage populaire, restitué sans indulgence, porte la seule vérité du livre ; et la sentence de Julie, « toutes les baraques se ressemblent », étend le diagnostic à toute la société. Dévoiler les rouages, c’est ici changer de point de vue : quitter l’escalier pour la fenêtre de l’office.

Ouverture. On relira l’incipit, avec sa cour qui « avait un grand air de propreté froide » et où « jamais le soleil ne devait descendre » : la cour finale en est la réponse exacte. Et l’on rappellera que Zola enchaîne aussitôt Au Bonheur des Dames (1883), où le même Octave devient le patron dévorant du grand magasin : au roman de la cuisine cachée succède celui de la vitrine.

Question de grammaire probable

La phrase « Quand ils se sont craché à la figure, ils se débarbouillent avec, pour faire croire qu’ils sont propres » offre une subordonnée circonstancielle de temps introduite par quand, puis une subordonnée complétive (« qu’ils sont propres ») complément du verbe croire. Autre piste : la négation « Ça n’a pas plus de cœur que mes souliers » (négation totale ne… pas portant sur une comparaison), ou la relative sans antécédent « qui a fait l’une a fait l’autre », où le groupe introduit par qui est sujet de la principale.

Pour l’entretien

Si l’on vous demande pourquoi le roman finit chez les bonnes, répondez que Zola oppose deux paroles : le salon, où l’on se ment, et la cour, où l’on dit tout, grossièrement mais vrai. Si l’on vous demande si les bonnes sont les héroïnes du roman, nuancez : leur « joie féroce » contre Adèle montre qu’elles ne valent pas mieux, mais elles voient clair parce qu’elles n’ont pas intérêt au mensonge. Sur le titre, rapprochez la pot-bouille, cuisine de tous les jours, du « linge sale des deux années » : la fin se passe littéralement dans les cuisines.

Questions fréquentes

Quelle est la dernière phrase de Pot-Bouille ?

La réponse de la cuisinière Julie : « toutes les baraques se ressemblent. […] C’est cochon et compagnie. » Le mot de la fin revient à une domestique, non à Octave.

Que s’est-il passé avant cette scène ?

La veille, chez les Duveyrier, les ménages brouillés se sont réconciliés en apparence, devant Octave revenu en invité avec Mme Hédouin. La même nuit, la bonne Adèle a accouché seule et abandonné l’enfant, ce que les autres bonnes devinent le matin.

Quels procédés citer dans l’excipit de Pot-Bouille ?

La métaphore filée de l’égout (« bonde », « cloaque », « égout de la maison », « boyau noir », « puisard empesté »), le langage populaire (« claquer », « bête comme trente-six mille pots », « au jour d’aujourd’hui »), le discours indirect libre, l’ironie du narrateur (« naturellement », « réponse philosophique ») et la chute « cochon et compagnie ».

Où lire Pot-Bouille gratuitement pour le bac ?

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