En 30 secondes. Acte III, scène 3, dans « le petit bois ». Camille, qui vient de recevoir un billet de Perdican lui donnant rendez-vous « près de la petite fontaine », se cache derrière un arbre en le voyant arriver avec Rosette, sa sœur de lait. Perdican parle alors « à haute voix, de manière que Camille l’entende » : il déclare son amour à Rosette, lui passe sa chaîne d’or au cou, puis jette dans la fontaine la bague que Camille lui avait donnée. Rosette, sincère, répond qu’elle l’aimera « comme elle pourra ». Pour le parcours « Les jeux du cœur et de la parole », c’est la scène où la parole amoureuse devient une arme : Perdican joue une déclaration vraie à une fille qui la croit, pour blesser celle qui écoute.
La pièce se lit sur Vinteuil (extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai)) et s’écoute en livre audio (extrait gratuit, intégrale avec Premium) ; la fiche bac rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Voir aussi nos explications de la scène d’exposition (I, 1), de la tirade de Perdican (II, 5) et du dénouement (III, 8).
Situer le passage
À la fin de l’acte II, Perdican et Camille se sont affrontés près de cette même fontaine : Camille a annoncé son retour au couvent, Perdican a répondu par sa grande tirade sur l’amour et l’orgueil. Au début de l’acte III, Perdican intercepte la lettre où Camille raconte à une religieuse qu’elle l’a « réduit au désespoir ». Blessé dans son amour-propre, il se venge : il donne à Camille un second rendez-vous à la fontaine et s’y rend avec Rosette, la paysanne qu’il a embrassée devant elle à l’acte II. La scène repose sur le dispositif du personnage caché : Camille écoute, Perdican sait qu’elle écoute, Rosette seule ignore tout.
Problématique possible : comment Musset fait-il d’une déclaration d’amour, la parole la plus intime du théâtre, un spectacle joué pour un tiers, et que révèle cette mise en scène de la cruauté du jeu amoureux ?
Mouvements :
- L’installation du piège : Camille cachée, Perdican qui parle pour être entendu (jusqu’à la didascalie « de manière que Camille l’entende »).
- Les deux gages : la chaîne donnée, la bague jetée dans la fontaine (jusqu’à « Il a jeté ma bague dans l’eau »).
- La déclaration à double sens : l’éloge de Rosette qui attaque Camille (jusqu’à « c’est tout ce qu’il faut à Dieu »).
- La promesse de mariage et la nature complice (jusqu’à « Il sort avec Rosette »).
Le texte
Camille, lisant. — Perdican me demande de lui dire adieu, avant de partir, près de la petite fontaine où je l’ai fait venir hier. Que peut-il avoir à me dire ? Voilà justement la fontaine, et je suis toute portée. Dois-je accorder ce second rendez-vous ? Ah ! (Elle se cache derrière un arbre.) Voilà Perdican qui approche avec Rosette, ma sœur de lait. Je suppose qu’il va la quitter ; je suis bien aise de ne pas avoir l’air d’arriver la première.
(Entrent Perdican et Rosette, qui s’assoient.)
Camille, cachée, à part. — Que veut dire cela ? Il la fait asseoir près de lui ? Me demande-t-il un rendez-vous pour y venir causer avec une autre ? Je suis curieuse de savoir ce qu’il lui dit.
Perdican, à haute voix, de manière que Camille l’entende. — Je t’aime, Rosette ! toi seule au monde tu n’as rien oublié de nos beaux jours passés ; toi seule tu te souviens de la vie qui n’est plus ; prends ta part de ma vie nouvelle ; donne-moi ton cœur, chère enfant ; voilà le gage de notre amour. (Il lui pose sa chaîne sur le cou.)
Rosette. — Vous me donnez votre chaîne d’or ?
Perdican. — Regarde à présent cette bague. Lève-toi et approchons-nous de cette fontaine. Nous vois-tu tous les deux, dans la source, appuyés l’un sur l’autre ? Vois-tu tes beaux yeux près des miens, ta main dans la mienne ? Regarde tout cela s’effacer. (Il jette sa bague dans l’eau.) Regarde comme notre image a disparu ; la voilà qui revient peu à peu ; l’eau qui s’était troublée reprend son équilibre ; elle tremble encore ; de grands cercles noirs courent à sa surface ; patience, nous reparaissons ; déjà je distingue de nouveau tes bras enlacés dans les miens ; encore une minute, et il n’y aura plus une ride sur ton joli visage : regarde ! c’était une bague que m’avait donnée Camille.
Camille, à part. — Il a jeté ma bague dans l’eau.
Perdican. — Sais-tu ce que c’est que l’amour, Rosette ? Écoute ! le vent se tait ; la pluie du matin roule en perles sur les feuilles séchées que le soleil ranime. Par la lumière du ciel, par le soleil que voilà, je t’aime ! Tu veux bien de moi, n’est-ce pas ? On n’a pas flétri ta jeunesse ; on n’a pas infiltré dans ton sang vermeil les restes d’un sang affadi ? Tu ne veux pas te faire religieuse ; te voilà jeune et belle dans les bras d’un jeune homme. Ô Rosette, Rosette ! sais-tu ce que c’est que l’amour ?
Rosette. — Hélas ! monsieur le docteur, je vous aimerai comme je pourrai.
Perdican. — Oui, comme tu pourras ; et tu m’aimeras mieux, tout docteur que je suis et toute paysanne que tu es, que ces pâles statues fabriquées par les nonnes, qui ont la tête à la place du cœur, et qui sortent des cloîtres pour venir répandre dans la vie l’atmosphère humide de leurs cellules ; tu ne sais rien ; […] tu ne comprends même pas le sens des paroles que tu répètes, quand tu t’agenouilles au pied de ton lit ; mais tu comprends bien que tu pries, et c’est tout ce qu’il faut à Dieu.
Rosette. — Comme vous me parlez, monseigneur !
Perdican. — Tu ne sais pas lire ; mais tu sais ce que disent ces bois et ces prairies, ces tièdes rivières, ces beaux champs couverts de moissons, toute cette nature splendide de jeunesse. Tu reconnais tous ces milliers de frères, et moi pour l’un d’entre eux ; lève-toi, tu seras ma femme et nous prendrons racine ensemble dans la sève du monde tout-puissant. (Il sort avec Rosette.)
Nous omettons le court dialogue initial entre Camille et le paysan qui lui apporte la lettre, et une coupe […] abrège la tirade sur la prière ; selon votre descriptif, l’extrait peut commencer à l’entrée de Perdican. Texte intégral dans l’édition Vinteuil (extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai)).
Premier mouvement : le piège se met en place
La scène s’ouvre sur une lecture : « Perdican me demande de lui dire adieu ». Le mot « adieu » est un appât ; il laisse croire à une fin. Les questions de Camille (« Que peut-il avoir à me dire ? », « Dois-je accorder ce second rendez-vous ? ») démentent la froideur affichée à l’acte II : elle est venue, elle est « toute portée », et l’expression familière trahit son empressement. La didascalie « Elle se cache derrière un arbre » installe le dispositif : Camille devient spectatrice. Son commentaire, « je suis bien aise de ne pas avoir l’air d’arriver la première », révèle ce qui la gouverne : l’orgueil de ne pas paraître demandeuse. Ce même orgueil l’empêchera de sortir de sa cachette.
Le second aparté marque la surprise, presque la jalousie : « Il la fait asseoir près de lui ? », « pour y venir causer avec une autre ? ». Puis vient la didascalie décisive : Perdican parle « à haute voix, de manière que Camille l’entende ». Musset dit tout au lecteur, rien à Rosette. La déclaration qui suit a donc deux destinataires : Rosette qui l’écoute en face, Camille qui l’écoute de côté. C’est le principe de la double énonciation théâtrale (une parole dite à un personnage et entendue par le public) redoublé à l’intérieur de la fiction. Perdican est à la fois personnage et metteur en scène.
Deuxième mouvement : la chaîne et la bague, deux gages contraires
La déclaration commence par la formule la plus simple, « Je t’aime, Rosette ! », suivie d’un éloge qui isole la paysanne : « toi seule au monde », « toi seule tu te souviens ». La répétition de « toi seule » est une pierre lancée à Camille, qui, elle, a oublié « nos beaux jours passés » en revenant du couvent transformée. Les impératifs « prends ta part », « donne-moi ton cœur » imitent le langage de l’amour, mais « voilà le gage de notre amour » et la didascalie « Il lui pose sa chaîne sur le cou » donnent à la scène une allure de cérémonie. Rosette ne répond que par une question étonnée : « Vous me donnez votre chaîne d’or ? » Elle vouvoie, il tutoie ; elle voit d’abord l’or, c’est-à-dire l’écart des conditions. Sa simplicité contraste avec le lyrisme calculé de Perdican.
Le second gage inverse le premier. « Regarde à présent cette bague » : Perdican entraîne Rosette vers la fontaine et lui commande de regarder leur reflet, « appuyés l’un sur l’autre ». Puis, sur l’ordre « Regarde tout cela s’effacer », il jette la bague. La longue phrase qui suit est un morceau de poésie : les propositions juxtaposées suivent le mouvement de l’eau, « l’eau qui s’était troublée reprend son équilibre ; elle tremble encore ; de grands cercles noirs courent à sa surface ». L’image est double : le reflet effacé puis rendu, c’est le couple dont l’amour survit au trouble ; mais les « grands cercles noirs » évoquent aussi le deuil. Le sens véritable arrive en chute, après une dernière injonction (« regarde ! ») : « c’était une bague que m’avait donnée Camille. » La phrase, sèche après tant d’images, est la seule qui compte pour la spectatrice cachée, comme le confirme l’aparté : « Il a jeté ma bague dans l’eau. » Camille ne dit que cela, sans exclamation : la blessure est reçue en silence. Perdican a noyé le lien avec Camille dans l’eau même où, la veille, elle lui avait annoncé son départ.
Troisième mouvement : une déclaration à double fond
« Sais-tu ce que c’est que l’amour, Rosette ? » La question reprend la tournure de celle que Perdican posait à Camille à l’acte II (« Sais-tu ce que c’est que des nonnes ? ») ; il rejoue devant Rosette la scène qu’il a perdue devant Camille. L’impératif « Écoute ! » introduit un tableau de nature : « le vent se tait ; la pluie du matin roule en perles sur les feuilles séchées que le soleil ranime. » Le lyrisme est romantique, et pourtant le serment « Par la lumière du ciel, par le soleil que voilà, je t’aime ! » est prononcé à voix haute pour une autre. Perdican ment-il ? Il joue, ce qui n’est pas tout à fait mentir : l’émotion de la langue peut être vraie tandis que l’intention est cruelle.
Puis la déclaration change de cible. Les questions posées à Rosette décrivent Camille en creux : « On n’a pas flétri ta jeunesse ; on n’a pas infiltré dans ton sang vermeil les restes d’un sang affadi ? » Le « sang vermeil » de la paysanne s’oppose au « sang affadi » des religieuses, et le verbe « infiltré » fait de l’éducation du couvent un poison. « Tu ne veux pas te faire religieuse » n’est pas une question pour Rosette, qui n’y a jamais songé : c’est un reproche pour Camille, et « te voilà jeune et belle dans les bras d’un jeune homme » est une image offerte à la spectatrice cachée, presque une provocation.
La réponse de Rosette est le centre humain de la scène : « Hélas ! monsieur le docteur, je vous aimerai comme je pourrai. » Tout y est modeste : l’interjection « Hélas ! », le titre « monsieur le docteur » qui rappelle la distance sociale, le futur « je vous aimerai » qui engage, la restriction « comme je pourrai » qui avoue ses limites. Rosette ne joue pas ; elle est la seule des trois à parler pour dire ce qu’elle éprouve. Perdican rebondit sur ses mots (« Oui, comme tu pourras ») et attaque « ces pâles statues fabriquées par les nonnes, qui ont la tête à la place du cœur » : c’est Camille telle qu’il la voit, la raison ayant remplacé le sentiment. La métaphore de « l’atmosphère humide de leurs cellules » assimile le couvent à une maladie contagieuse. À l’inverse, l’ignorance de Rosette devient vertu : « tu ne sais rien », « mais tu comprends bien que tu pries, et c’est tout ce qu’il faut à Dieu ». L’éloge est réel mais condescendant : Perdican aime en Rosette ce qui la rend inoffensive, une foi sans mots contre la foi raisonneuse de Camille.
Quatrième mouvement : la promesse et la nature complice
Rosette n’a plus qu’une réplique, « Comme vous me parlez, monseigneur ! » Éblouie, un peu effrayée, elle ne mesure pas ce que ces paroles engagent. Perdican achève avec un hymne à la nature : « ces bois et ces prairies, ces tièdes rivières, ces beaux champs couverts de moissons ». L’énumération et les démonstratifs, qui désignent le paysage autour d’eux, composent une profession de foi romantique : la vraie connaissance n’est pas dans les livres (« Tu ne sais pas lire ») mais dans la vie, et le « docteur » de Paris se fait le frère des choses : « Tu reconnais tous ces milliers de frères, et moi pour l’un d’entre eux. »
La scène se clôt sur un engagement : « lève-toi, tu seras ma femme et nous prendrons racine ensemble dans la sève du monde tout-puissant. » Le futur « tu seras ma femme » est une promesse de mariage prononcée devant Camille cachée : c’est le coup final du jeu. Mais Perdican la fait à une fille qui la croit, et il ne pourra plus la reprendre sans la briser. La métaphore végétale est belle et terrible : Rosette va être plantée dans un monde qui n’est pas le sien. « Il sort avec Rosette » : Camille reste seule derrière son arbre, sans un mot ; à la scène 6, elle fera à son tour écouter Rosette, cachée derrière un rideau, ce que Perdican dira d’elle.
Conclusion
La scène 3 de l’acte III est le nœud de la pièce, parce qu’elle transforme le jeu de la parole en piège. Chaque phrase de Perdican a deux sens : une demande en mariage pour Rosette, une vengeance pour Camille ; les gestes eux-mêmes sont doubles, la chaîne donnée à l’une, la bague de l’autre jetée à l’eau. Pour le parcours « Les jeux du cœur et de la parole », le passage montre que la parole amoureuse, dès qu’elle est jouée, cesse d’appartenir à celui qui la dit : Perdican croit se venger de Camille et il engage sa vie envers Rosette. La seule réplique sans double fond, « je vous aimerai comme je pourrai », est celle de la victime ; celle qui n’a pas joué paiera pour les deux joueurs.
Ouverture. Dans Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux (1730), les maîtres se déguisent en valets pour s’observer, et le jeu finit par un double mariage : la parole travestie révèle le cœur au lieu de le blesser. Musset inverse le motif : chez lui, le déguisement n’est pas un costume mais une déclaration adressée à la mauvaise personne, et le badinage tue. La promesse « tu seras ma femme » trouve sa réponse dans la dernière scène, avec le cri de Rosette derrière l’autel.
Question de grammaire probable
La piste la plus naturelle est l’impératif et les phrases injonctives, tant Perdican commande le regard de Rosette : « prends ta part », « donne-moi ton cœur », « Regarde à présent cette bague », « Lève-toi et approchons-nous » (impératif à la première personne du pluriel, qui associe les deux personnages), « Écoute ! », « regarde ! », « lève-toi ». On demandera d’identifier le mode, la personne, la place du pronom complément (« donne-moi »), et de dire ce que ces ordres révèlent : Perdican dirige Rosette comme un metteur en scène dirige une actrice. Autre piste, les pronoms personnels et l’adresse : Perdican tutoie (« Je t’aime », « toi seule »), Rosette vouvoie (« Vous me donnez », « je vous aimerai »), et cette asymétrie dit l’écart social ; on relèvera aussi l’indéfini « on » (« On n’a pas flétri ta jeunesse »), qui désigne les religieuses sans les nommer.
Pour l’entretien
Si l’on vous demande pourquoi Perdican agit ainsi, rappelez la lettre interceptée au début de l’acte III : Camille s’y vantait de l’avoir « réduit au désespoir », et sa vengeance est une réponse d’orgueil à un orgueil. Si l’on vous demande s’il est sincère, ne tranchez pas trop vite : la didascalie « de manière que Camille l’entende » prouve le calcul, mais au dénouement il reconnaîtra devant Camille que tous deux ont voulu se tromper. Enfin, reliez la scène à la tirade de l’acte II, où Perdican défendait l’amour vrai contre l’orgueil : ici, c’est l’orgueil qui parle avec les mots de l’amour.
Questions fréquentes
Pourquoi Perdican jette-t-il la bague dans la fontaine ?
La bague lui avait été donnée par Camille. En la jetant dans l’eau devant Rosette, à voix haute pour que Camille cachée l’entende, il met en scène la rupture du lien qui l’unissait à sa cousine. Le geste est une réponse à la lettre où Camille se vantait de l’avoir réduit au désespoir.
Perdican aime-t-il vraiment Rosette dans cette scène ?
La didascalie « de manière que Camille l’entende » montre qu’il parle d’abord pour Camille ; mais l’éloge de la nature et de la simplicité de Rosette reprend des idées qu’il défendait sincèrement à l’acte II. Il joue une déclaration dont les mots ne sont pas tous faux, et c’est ce mélange qui la rend dangereuse.
Qu’est-ce que la double énonciation dans cette scène ?
Au théâtre, toute réplique est entendue par un personnage et par le public. Ici, Musset ajoute un troisième niveau : Perdican parle à Rosette, mais pour Camille cachée derrière un arbre, et le spectateur, prévenu par la didascalie, entend les deux sens à la fois. Rosette est la seule à ne pas savoir qu’elle est dans un jeu.
Où lire et écouter On ne badine pas avec l’amour ?
La pièce se lit sur Vinteuil (extrait gratuit, texte intégral avec Premium (1 mois d’essai)), sans compte ; la version livre audio (extrait gratuit, intégrale avec Premium) permet d’entendre la scène de la fontaine et de percevoir, dans la voix, le double sens de la déclaration.
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