En 30 secondes. À la fin de l’acte II (scène 5), Perdican, blessé par Camille qui refuse de l’aimer et veut retourner au couvent, lui lance la tirade la plus célèbre de la pièce : « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux… toutes les femmes sont perfides… mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. » Puis la phrase que tout le monde retient : « On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime. » Ce plaidoyer pour l’amour imparfait est le cœur du parcours « Les jeux du cœur et de la parole » : une parole sincère et magnifique, mais qui reste un jeu, puisque Perdican sort sans attendre la réponse et ira, par dépit, séduire Rosette.

Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. La pièce se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil et s’écoute en livre audio ; la fiche bac rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve.

Situer le passage

On ne badine pas avec l’amour (1834) est un « proverbe » en trois actes, écrit par Musset à vingt-trois ans, après sa rupture avec George Sand. Perdican, qui revient de Paris docteur, et Camille, qui sort du couvent, étaient promis l’un à l’autre. Mais Camille, instruite par les nonnes de l’inconstance des hommes, refuse le mariage et annonce son retour au couvent. La scène 5 de l’acte II est leur grande confrontation près de la fontaine : Camille interroge Perdican sur l’amour, il répond avec de plus en plus de violence, jusqu’à cette tirade finale qui précède la sortie de scène.

Problématique possible : comment cette tirade fait-elle de la parole amoureuse à la fois une profession de foi sincère et un jeu dangereux ?

Mouvements :

  1. L’attaque contre les nonnes et le « masque de plâtre » (« Sais-tu ce que c’est que des nonnes… le ciel n’est pas pour elles »).
  2. Le tableau noir de l’humanité : hommes, femmes, monde (« Tous les hommes sont menteurs… montagnes de fange »).
  3. Le retournement : « mais il y a au monde une chose sainte et sublime » et la profession de foi (« On est souvent trompé en amour… ennui »).

Le texte

Perdican. — Sais-tu ce que c’est que des nonnes, malheureuse fille ? Elles qui te représentent l’amour des hommes comme un mensonge, savent-elles qu’il y a pis encore, le mensonge de l’amour divin ? Savent-elles que c’est un crime qu’elles font, de venir chuchoter à une vierge des paroles de femme ? Ah ! comme elles t’ont fait la leçon ! Comme j’avais prévu tout cela quand tu t’es arrêtée devant le portrait de notre vieille tante ! Tu voulais partir sans me serrer la main ; tu ne voulais revoir ni ce bois, ni cette pauvre petite fontaine qui nous regarde tout en larmes ; tu reniais les jours de ton enfance, et le masque de plâtre que les nonnes t’ont plaqué sur les joues me refusait un baiser de frère ; mais ton cœur a battu ; il a oublié sa leçon, lui qui ne sait pas lire, et tu es revenue t’asseoir sur l’herbe où nous voilà. Eh bien ! Camille, ces femmes ont bien parlé ; elles t’ont mise dans le vrai chemin ; il pourra m’en coûter le bonheur de ma vie ; mais dis-leur cela de ma part : le ciel n’est pas pour elles.

Camille. — Ni pour moi, n’est-ce pas ?

Perdican. — Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu’on te fera de ces récits hideux qui t’ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux ou lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. (Il sort.)

Selon le descriptif de votre professeur, l’extrait peut commencer plus tôt dans la scène. Le texte intégral est dans l’édition gratuite.

Premier mouvement : contre les nonnes

La tirade commence par une question rhétorique, agressive : « Sais-tu ce que c’est que des nonnes, malheureuse fille ? » Le tutoiement, l’apostrophe « malheureuse fille » (à la fois « pauvre enfant » et « fille égarée ») placent Perdican en position de maître qui corrige. Il retourne l’argument des religieuses : elles « représentent l’amour des hommes comme un mensonge », mais « il y a pis encore, le mensonge de l’amour divin ». L’accusation est violente pour l’époque : l’amour de Dieu, enseigné au couvent, serait le vrai mensonge. Musset fait de Perdican un porte-parole du romantisme contre la religion qui détourne de la vie.

Suit un récit de la scène, au passé : Camille « voulait partir sans me serrer la main », elle « reniait les jours de [son] enfance ». Les lieux de l’enfance sont personnifiés : « cette pauvre petite fontaine qui nous regarde tout en larmes ». Le décor pleure à la place des personnages. La métaphore centrale est celle du « masque de plâtre que les nonnes t’ont plaqué sur les joues » : l’éducation religieuse est un masque, une fausse peau, opposée au « cœur » qui « a battu ». La formule « lui qui ne sait pas lire » est un trait d’esprit : le cœur, illettré, ne peut pas apprendre la leçon des nonnes ; il obéit à la nature.

Le mouvement se ferme sur une malédiction ironique : « ces femmes ont bien parlé ; elles t’ont mise dans le vrai chemin » (antiphrase), puis « le ciel n’est pas pour elles ». Perdican renverse la condamnation : ce ne sont pas les amants qui sont damnés, ce sont celles qui refusent d’aimer. La réplique de Camille, « Ni pour moi, n’est-ce pas ? », est brève, blessée : elle a compris qu’elle est visée.

Deuxième mouvement : le tableau noir

« Adieu, Camille, retourne à ton couvent » : Perdican fait mine de renoncer et de la renvoyer. Mais il lui confie une réponse à réciter aux nonnes, « ce que je vais te dire », et cette réponse est d’abord un réquisitoire universel. Deux énumérations symétriques : « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux ou lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ». Neuf adjectifs pour les hommes, cinq pour les femmes, tous péjoratifs, en asyndète, avec l’adjectif totalisant « tous / toutes ». Perdican concède tout aux nonnes, et même davantage : il inclut les hommes, donc lui-même, dans la condamnation.

Puis l’image du monde : « le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ». Métaphore hyperbolique, presque baroque : l’égout, la fange, les phoques informes, un bestiaire de la laideur. La restriction « n’est qu’un » enferme le monde dans cette image. Le registre est celui du dégoût, et l’on croirait un sermon sur la corruption de la créature. Perdican parle le langage des nonnes, pour le retourner.

Troisième mouvement : « mais on aime »

Le retournement tient en une conjonction : « mais ». « Mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. » Le vocabulaire religieux (« sainte », « sublime ») est transféré de Dieu à l’amour humain : c’est le renversement du premier mouvement, accompli. L’amour n’est pas sublime malgré l’imperfection des êtres, il l’est parce qu’il unit des êtres imparfaits. La reprise de « si imparfaits et si affreux » assume tout ce qui précède.

Vient alors la phrase la plus citée du théâtre de Musset : « On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime ». Le rythme est celui d’une gradation en trois temps, scandée par l’anaphore de « souvent », puis d’une chute brève de trois mots, « mais on aime ». Le pronom « on » universalise : ce n’est plus Perdican, c’est tout homme. Le mouvement se prolonge par la projection au « bord de sa tombe » : l’amour est jugé depuis la mort, et le bilan tient en une phrase au passé composé, « J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé », où « souvent » et « quelquefois » minimisent les torts et où le troisième « mais » emporte tout. La dernière phrase oppose le vivant et le « factice » : « C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. » Ne pas aimer, c’est ne pas vivre ; c’est se fabriquer un personnage par orgueil, comme Camille se fabrique une vocation.

Et Perdican sort. La didascalie « Il sort » est brutale : il ne laisse pas à Camille le temps de répondre. La parole la plus sincère de la pièce est aussi une sortie de scène, un effet. Perdican a parlé en amoureux, mais aussi en orateur qui veut avoir le dernier mot. Et l’acte III montrera ce que vaut ce discours : par dépit, il courtisera Rosette, la sœur de lait de Camille, « pour » Camille, et Rosette en mourra. Le titre de la pièce est la réponse à la tirade : on ne badine pas avec l’amour.

Conclusion

La tirade de Perdican est le sommet lyrique de la pièce : un plaidoyer pour l’amour humain contre la peur de souffrir, construit sur une série de renversements, du mensonge divin au cœur qui « ne sait pas lire », du tableau noir de l’humanité à la « chose sainte et sublime ». Mais Musset ne la donne pas comme une vérité pure : c’est une parole de théâtre, prononcée par un homme blessé qui sort sans écouter, et dont la suite de la pièce révélera l’orgueil. Le parcours « Les jeux du cœur et de la parole » se joue exactement là : la parole dit le cœur, et en même temps elle joue.

Ouverture. On comparera cette profession de foi avec les vers de La Nuit d’août (1836), où Musset écrit : « Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé ». Et l’on pensera au dénouement : la dernière réplique de la pièce, « Adieu, Perdican ! », répond à cet « Adieu, Camille » ; entre les deux, une morte.

Question de grammaire probable

Les interrogations du premier mouvement sont un classique : « Sais-tu ce que c’est que des nonnes ? » (interrogation directe totale, par inversion du sujet, contenant une interrogative indirecte « ce que c’est que des nonnes ») ; « savent-elles qu’il y a pis encore… ? » (interrogation directe, subordonnée complétive). Autre piste, la négation : « le monde n’est qu’un égout sans fond » (négation restrictive ne… que), « le ciel n’est pas pour elles » (négation totale), « et non pas un être factice » (négation portant sur un groupe nominal, sans verbe). On peut aussi vous demander de commenter la gradation « souvent trompé, souvent blessé, souvent malheureux », qui relève de la stylistique plus que de la grammaire.

Pour l’entretien

Si l’on vous demande si Perdican est sincère, répondez oui et non : sincère dans ce qu’il dit de l’amour, mais orgueilleux dans sa manière de le dire et de sortir, et la suite le prouve. Si l’on vous demande le lien avec le titre, expliquez que la tirade est la thèse et la mort de Rosette la démonstration. Si l’on vous demande pourquoi la pièce s’appelle un « proverbe », dites que le genre, à la mode au XIXe siècle, consiste à illustrer une maxime par une petite comédie ; Musset en fait un drame.

Questions fréquentes

Où se trouve « On est souvent trompé en amour » dans la pièce ?

À la fin de l’acte II, scène 5, dans la dernière tirade de Perdican avant sa sortie, juste après la confrontation avec Camille près de la fontaine.

Que signifie « le masque de plâtre que les nonnes t’ont plaqué sur les joues » ?

Une métaphore de l’éducation religieuse : les nonnes ont donné à Camille une fausse figure, rigide et blanche comme du plâtre, qui cache son vrai visage et son cœur.

Quels procédés citer dans la tirade de Perdican ?

Les questions rhétoriques, l’antiphrase (« ces femmes ont bien parlé »), les énumérations symétriques d’adjectifs péjoratifs, la métaphore de l’égout et de la fange, le renversement par « mais », la gradation et l’anaphore de « souvent », le transfert du vocabulaire religieux (« sainte », « sublime ») à l’amour humain.

Où lire et écouter On ne badine pas avec l’amour gratuitement ?

La pièce se lit gratuitement sur Vinteuil, sans compte ; la version livre audio (1 h 16) propose un extrait gratuit, l’intégrale avec Premium ou à l’unité.

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