En 30 secondes. À l’acte I, scène 5, Dorante, arrivé à Paris depuis la veille, entend Alcippe et Philiste parler d’une fête galante donnée sur l’eau la nuit précédente. Il s’en attribue aussitôt la paternité et improvise un récit somptueux : « J’avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster », quatre chœurs de musique, un cinquième bateau tapissé de rameaux et de jasmin, « douze plats » et « six services », « mille et mille fusées », une danse « jusqu’au jour ». Tout est faux, et Cliton, à ses côtés, « enrage de [se] taire et d’entendre mentir ». Premier grand mensonge de la pièce, la tirade est au cœur du parcours « Mensonge et comédie » : mentir, c’est faire du théâtre, et le menteur est un poète que son public applaudit.
Cette page donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. La pièce se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve.
Situer le passage
Le Menteur (1644) est une comédie en cinq actes et en alexandrins, adaptée d’une pièce espagnole d’Alarcón, La Vérité suspecte. Dorante, jeune homme qui a quitté ses études de droit à Poitiers, arrive à Paris avec son valet Cliton (scène 1). Aux Tuileries, il rencontre Clarice et Lucrèce et se fait passer pour un guerrier revenu d’Allemagne (scène 3), en croyant que la plus belle s’appelle Lucrèce alors qu’il a parlé à Clarice : c’est le quiproquo de toute la pièce. À la scène 5, Alcippe et Philiste discutent d’« une galanterie » : quelqu’un a « donné musique à quelque dame » sur l’eau, « hier au soir ». Alcippe, qui courtise Clarice, soupçonne que la dame est elle. Dorante, qui n’est à Paris que depuis la veille, s’empare de la fête et la raconte comme la sienne, sans savoir qu’il rend Alcippe fou de jalousie.
Problématique possible : comment Corneille fait-il du mensonge de Dorante un spectacle, à la fois brillant et comique, qui révèle les ressorts de la comédie elle-même ?
Mouvements :
- La mise en scène du récit : les cinq bateaux et l’orchestre flottant (« Comme à mes chers amis… les douceurs infinies »).
- Le bateau de la fête : décor, dame et festin (« Le cinquième était grand… nos quatre concerts »).
- Le feu d’artifice et l’aube jalouse : le mensonge devient poème (« Après qu’on eut mangé… finit nos plaisirs »).
- Les réactions : l’admiration, la jalousie et le doute (« Certes, vous avez grâce… le reste n’est rien »).
Le texte
Dorante, revenant à eux.
Comme à mes chers amis je vous veux tout conter.
J’avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster ;
Les quatre contenaient quatre chœurs de musique
Capables de charmer le plus mélancolique ;
Au premier, violons ; en l’autre, luths et voix ;
Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois,
Qui tour à tour dans l’air poussaient des harmonies
Dont on pouvait nommer les douceurs infinies.
Le cinquième était grand, tapissé tout exprès
De rameaux enlacés pour conserver le frais,
Dont chaque extrémité portait un doux mélange
De bouquets de jasmin, de grenade et d’orange.
Je fis de ce bateau la salle du festin :
Là je menai l’objet qui fait seul mon destin ;
De cinq autres beautés la sienne fut suivie,
Et la collation fut aussitôt servie.
Je ne vous dirai point les différents apprêts,
Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets :
Vous saurez seulement qu’en ce lieu de délices
On servit douze plats, et qu’on fit six services,
Cependant que les eaux, les rochers et les airs
Répondaient aux accents de nos quatre concerts.
Après qu’on eut mangé, mille et mille fusées,
S’élançant vers les cieux, ou droites ou croisées,
Firent un nouveau jour, d’où tant de serpenteaux
D’un déluge de flamme attaquèrent les eaux,
Qu’on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,
Tout l’élément du feu tombait du ciel en terre.
Après ce passe-temps, on dansa jusqu’au jour,
Dont le soleil jaloux avança le retour :
S’il eût pris notre avis, sa lumière importune
N’eût pas troublé sitôt ma petite fortune ;
Mais n’étant pas d’humeur à suivre nos désirs,
Il sépara la troupe, et finit nos plaisirs.Alcippe.
Certes, vous avez grâce à conter ces merveilles ;
Paris, tout grand qu’il est, en voit peu de pareilles.Dorante.
J’avais été surpris ; et l’objet de mes vœux
Ne m’avait tout au plus donné qu’une heure ou deux.Philiste.
Cependant l’ordre est rare, et la dépense belle.Dorante.
Il s’est fallu passer à cette bagatelle :
Alors que le temps presse, on n’a pas à choisir.Alcippe.
Adieu : nous nous verrons avec plus de loisir.Dorante.
Faites état de moi.Alcippe, à Philiste, en s’en allant.
Je meurs de jalousie !Philiste, à Alcippe.
Sans raison toutefois votre âme en est saisie :
Les signes du festin ne s’accordent pas bien.Alcippe, à Philiste.
Le lieu s’accorde, et l’heure ; et le reste n’est rien.
Selon le descriptif de votre professeur, l’extrait peut commencer plus haut, quand Dorante revendique la fête (« Je ris de vous voir étonné / D’un divertissement que je me suis donné »). Le texte intégral est dans l’édition gratuite.
Premier mouvement : l’orchestre flottant
La didascalie « revenant à eux » signale que Dorante vient de rabrouer Cliton (« Tais-toi ») : le valet, seul à savoir la vérité, est réduit au silence. Le premier vers pose la situation d’énonciation : « Comme à mes chers amis je vous veux tout conter. » L’adresse « mes chers amis » est une flatterie, et le verbe « conter » annonce un conte, au sens propre. Le mot « tout » promet une confidence complète ; l’ironie est que ce « tout » n’existe pas.
Dorante commence par le chiffre : « J’avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster ». Le nombre précis donne de la crédibilité, et « ajuster » présente le menteur comme un organisateur méticuleux. Suit une énumération distributive, un instrument par bateau : « Au premier, violons ; en l’autre, luths et voix ; / Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois ». La syntaxe elliptique (pas de verbe, des groupes nominaux séparés par des points-virgules) imite la vitesse d’un inventaire ; le menteur improvise, et l’alexandrin lui sert de moule. L’hyperbole « capables de charmer le plus mélancolique » et le vers « Dont on pouvait nommer les douceurs infinies » relèvent du registre précieux : Dorante parle comme un poète galant, et c’est ce qui séduit son public.
Deuxième mouvement : le bateau de la fête et le festin
« Le cinquième était grand » : après les quatre bateaux de musiciens, le cinquième est le lieu de la fête, décrit avec un luxe de détails sensoriels. Le décor végétal (« tapissé tout exprès / De rameaux enlacés pour conserver le frais ») et les « bouquets de jasmin, de grenade et d’orange » convoquent l’odorat et la vue ; « un doux mélange » fait écho aux « douceurs infinies ». Puis le passé simple à la première personne : « Je fis de ce bateau la salle du festin ». Le « je » s’affirme comme créateur : Dorante est le metteur en scène de sa propre fête, comme Corneille est celui de la pièce.
La dame est nommée par une périphrase précieuse : « l’objet qui fait seul mon destin ». Dorante ne dit pas de nom, et pour cause : il croit à tort que la belle des Tuileries s’appelle Lucrèce. Le vague de la périphrase est une nécessité du mensonge, mais il a un effet dramatique redoutable : Alcippe, qui soupçonne Clarice, remplit le blanc avec le nom qu’il redoute. « De cinq autres beautés la sienne fut suivie » : encore le chiffre cinq, en écho aux cinq bateaux, comme si l’imagination de Dorante fonctionnait par symétrie.
Vient le festin, avec une prétérition : « Je ne vous dirai point les différents apprêts, / Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets ». En refusant de détailler, Dorante suggère qu’il pourrait le faire, et se contente du chiffre : « On servit douze plats, et qu’on fit six services ». Douze plats, six services, quatre concerts : Dorante compte, car les nombres font vrai. Les vers « Cependant que les eaux, les rochers et les airs / Répondaient aux accents de nos quatre concerts » reprennent un cliché de la poésie de cour, la nature entière faisant écho à la musique ; le possessif « nos » installe le menteur au centre de son invention.
Troisième mouvement : le feu d’artifice et l’aube jalouse
Le récit monte en intensité avec l’hyperbole « mille et mille fusées ». Le feu d’artifice est décrit dans un style baroque : les fusées « s’élançant vers les cieux, ou droites ou croisées » font « un nouveau jour », les « serpenteaux » attaquent les eaux « d’un déluge de flamme », oxymore qui mêle les éléments. L’amplification finale, « Qu’on crut que, pour leur faire une plus rude guerre, / Tout l’élément du feu tombait du ciel en terre », est presque épique : le mot « guerre » rappelle que Dorante se fait aussi passer pour un soldat, et le mensonge reste cohérent avec le personnage construit depuis la scène 3.
La fin du récit est la plus littéraire : « on dansa jusqu’au jour, / Dont le soleil jaloux avança le retour ». La personnification du « soleil jaloux » est un topos de la poésie amoureuse (l’aube qui sépare les amants), que Dorante exploite en badinant : « S’il eût pris notre avis, sa lumière importune / N’eût pas troublé sitôt ma petite fortune ». « Fortune » désigne ici une bonne aventure galante, et « petite » lui donne une modestie affectée. Le récit se clôt sur un alexandrin bien coupé, « Il sépara la troupe, et finit nos plaisirs », qui a l’allure d’une chute de conte : le menteur sait finir, comme un dramaturge sait finir un acte. Ironie supplémentaire, l’adjectif « jaloux », prêté au soleil, est exactement ce qu’éprouve Alcippe en écoutant.
Quatrième mouvement : admiration, jalousie et doute
La première réaction est celle d’un public de théâtre : « Certes, vous avez grâce à conter ces merveilles ». Alcippe complimente le conteur, non la fête : il salue l’art du récit, comme on salue une œuvre. « Paris, tout grand qu’il est, en voit peu de pareilles » : l’hyperbole du spectateur répond à celle du menteur. Dorante en rajoute avec une fausse modestie : « J’avais été surpris ; et l’objet de mes vœux / Ne m’avait tout au plus donné qu’une heure ou deux. » Tout cela aurait été organisé en deux heures. Philiste relève poliment l’invraisemblance (« Cependant l’ordre est rare, et la dépense belle »), et Dorante répond par une litote de grand seigneur : « Il s’est fallu passer à cette bagatelle ». L’excès d’aisance trahit le mensonge, mais il fait aussi rire le spectateur, qui connaît la vérité depuis la scène 1.
Les apartés qui suivent renversent la perspective. Alcippe, « en s’en allant », lâche : « Je meurs de jalousie ! » Le mensonge, qui ne visait qu’à briller, a fait de Dorante, aux yeux d’Alcippe, le rival qui a courtisé Clarice : de là la querelle de l’acte II. Philiste, spectateur lucide, doute : « Les signes du festin ne s’accordent pas bien. » Il lit le récit comme un texte dont les indices ne concordent pas avec la fête réelle. Mais Alcippe balaie l’objection : « Le lieu s’accorde, et l’heure ; et le reste n’est rien. » La jalousie ne retient que ce qui la confirme. Corneille pose ainsi la loi de sa comédie : un mensonge n’a pas besoin d’être vraisemblable, il suffit qu’il rencontre le désir ou la peur de celui qui l’écoute.
Conclusion
Le récit du festin est une tirade de virtuose : à partir de trois indices entendus (une musique, sur l’eau, hier au soir), Dorante improvise une fête complète, chiffrée, décorée, mise en musique et couronnée d’un feu d’artifice. Corneille fait entendre à la fois le plaisir de la parole inventive, qui charme jusqu’à Alcippe, et le comique du mensonge, que le spectateur mesure grâce à Cliton. Mais la scène est aussi un rouage dramatique : le mensonge gratuit devient un malentendu qui lance l’intrigue. Pour le parcours « Mensonge et comédie », le passage est exemplaire : le menteur est un auteur de comédie, et sa création lui échappe.
Ouverture. À la scène 6, Cliton, enfin autorisé à parler, nomme le procédé : « J’appelle rêveries / Ce qu’en d’autres qu’un maître on nomme menteries. » Et à l’acte II, scène 3, Alcippe retourne le récit contre Clarice, presque mot pour mot : « Six services de rang, douze plats à chacun ? » Le mensonge circule comme une monnaie, et sa précision même le rend indéracinable. On peut aussi comparer avec Tartuffe, où le mensonge est une hypocrisie intéressée ; celui de Dorante est d’abord un jeu.
Question de grammaire probable
Les propositions subordonnées relatives sont le moteur de l’amplification : « des hautbois, / Qui tour à tour dans l’air poussaient des harmonies » (relative introduite par « qui », sujet), « des harmonies / Dont on pouvait nommer les douceurs infinies » (relative introduite par « dont », complément du nom « douceurs »), « l’objet qui fait seul mon destin ». On peut aussi vous interroger sur la négation restrictive « Ne m’avait tout au plus donné qu’une heure ou deux » (ne… que) ou sur le système hypothétique « S’il eût pris notre avis, sa lumière importune / N’eût pas troublé sitôt ma petite fortune » : subordonnée en « si » et principale au plus-que-parfait du subjonctif à valeur de conditionnel passé, l’irréel du passé.
Pour l’entretien
Si l’on vous demande pourquoi Dorante ment alors qu’il n’a rien à y gagner, répondez qu’il ment par plaisir et par vanité : il veut être le héros de toute histoire, et il le théorise à la scène 6 (« On s’introduit bien mieux à titre de vaillant »). Si l’on vous demande le lien avec le parcours, montrez que le récit fonctionne comme une pièce dans la pièce, avec son auteur, son décor, sa musique et son public, Cliton tenant le rôle du spectateur informé. Si l’on vous demande ce que devient ce mensonge, expliquez qu’il déclenche la jalousie d’Alcippe et la querelle de l’acte II, avant le dénouement par le mariage de Dorante et de Lucrèce.
Questions fréquentes
Où se trouve le récit du festin dans Le Menteur ?
À l’acte I, scène 5 (Dorante, Alcippe, Philiste, Cliton), dans une tirade d’une trentaine de vers qui commence par « Comme à mes chers amis je vous veux tout conter ».
À qui Dorante raconte-t-il ce mensonge ?
À Alcippe et Philiste ; Clarice et Lucrèce ne sont pas présentes. Cliton, son valet, assiste au récit et souffre en silence : « J’enrage de me taire et d’entendre mentir ! »
Quels procédés citer dans la tirade de Dorante ?
L’énumération chiffrée (cinq bateaux, quatre chœurs, douze plats, six services), la prétérition (« Je ne vous dirai point… »), les hyperboles (« mille et mille fusées », « déluge de flamme »), la personnification du « soleil jaloux », la périphrase « l’objet qui fait seul mon destin », la litote « cette bagatelle » et les apartés finaux.
Où lire Le Menteur gratuitement ?
Le texte intégral se lit gratuitement sur Vinteuil, sans compte ; la fiche bac résume la pièce et donne les citations essentielles pour le parcours « Mensonge et comédie ».
À lire aussi : préparer l’oral sur Le Menteur, les sujets de dissertation et la méthode de la lecture linéaire.

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