En 30 secondes. À l’acte II, scène 5, Géronte annonce à son fils Dorante qu’il l’a fiancé à Clarice : « l’affaire est conclue ». Dorante, qui croit aimer une certaine Lucrèce, se jette aux genoux de son père et invente qu’il est « donc marié » à Poitiers, avec une Orphise sortie de nulle part. Suit un récit de roman : une nuit dans la chambre de la belle, le père qui rentre, une montre qui sonne, un pistolet qui part tout seul, une épée qui « en trois morceaux rompit », une barricade de « bancs, tables, coffres, lits ». Géronte gobe tout et va « se dégager du père de Clarice ». Le mensonge, ici, a un but, et le vieillard crédule en est la première victime : un passage central pour le parcours « Mensonge et comédie ».
Cette page donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. La pièce se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Le premier grand mensonge de Dorante, le récit du festin, a sa propre explication linéaire.
Situer le passage
Le Menteur (1644) est une comédie en cinq actes et en alexandrins, adaptée de La Vérité suspecte d’Alarcón. À l’acte I, Dorante, arrivé de Poitiers, a menti deux fois (le guerrier d’Allemagne, le festin sur l’eau) et croit que la belle des Tuileries s’appelle Lucrèce, alors qu’il a parlé à Clarice. Au début de l’acte II, son père Géronte le propose en mariage à Clarice. La scène 5 réunit Géronte, Dorante et Cliton, qui reste muet du début à la fin. Géronte annonce : « Je te veux marier. » Dorante, à part (« Oh ! ma chère Lucrèce ! »), décide : « Il faut jouer d’adresse. » Il tombe aux genoux de son père : « Je suis donc marié, puisqu’il faut que j’achève. » Il nomme « Orphise, et son père, Armédon », noms que Géronte n’a « jamais ouï », et raconte six mois de cour secrète. L’extrait commence quand l’histoire bascule dans l’aventure.
Problématique possible : comment Corneille fait-il d’un mensonge intéressé un récit romanesque si bien construit qu’il trompe le père et amuse le spectateur ?
Mouvements :
- Le mensonge improvisé : la nuit chez Orphise et le retour du père (« Un soir… lors à souffrir »).
- L’art du détail vraisemblable : la montre qui sonne (« Par sa réponse adroite… mieux le soin »).
- Le pistolet, l’épée et la barricade : le mensonge tourne au roman (« Alors pour me la prendre… composer »).
- La crédulité du père et le plaidoyer du fils (« C’est-à-dire en français… trop chérir »).
- Le comique et la morale : la réponse de Géronte et l’aveu à Cliton (scène 6).
Le texte
Dorante.
Un soir que je venais de monter dans sa chambre…
(Ce fut, s’il m’en souvient, le second de septembre ;
Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé),
Ce soir même son père en ville avait soupé ;
Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle
Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle,
Ouvre enfin, et d’abord (qu’elle eut d’esprit et d’art !)
Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard,
Dérobe en l’embrassant son désordre à sa vue ;
Il se sied ; il lui dit qu’il veut la voir pourvue ;
Lui propose un parti qu’on lui venait d’offrir.
Jugez combien mon cœur avait lors à souffrir !
Par sa réponse adroite elle sut si bien faire,
Que sans m’inquiéter elle plut à son père.
Ce discours ennuyeux enfin se termina ;
Le bonhomme partait quand ma montre sonna ;
Et lui, se retournant vers sa fille étonnée :
« Depuis quand cette montre ? et qui vous l’a donnée ?
— Acaste, mon cousin, me la vient d’envoyer,
Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer,
N’ayant point d’horlogers au lieu de sa demeure :
Elle a déjà sonné deux fois en un quart d’heure.
— Donnez-la-moi, dit-il, j’en prendrai mieux le soin. »
Alors pour me la prendre elle vient en mon coin :
Je la lui donne en main ; mais, voyez ma disgrâce,
Avec mon pistolet le cordon s’embarrasse,
Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ;
Jugez de notre trouble à ce triste hasard.
Elle tombe par terre ; et moi, je la crus morte ;
Le père épouvanté gagne aussitôt la porte ;
Il appelle au secours, il crie à l’assassin :
Son fils et deux valets me coupent le chemin.
Furieux de ma perte, et combattant de rage,
Au milieu de tous trois je me faisais passage,
Quand un autre malheur de nouveau me perdit ;
Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.
Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise,
De sa frayeur première aucunement remise,
Sait prendre un temps si juste en son reste d’effroi,
Qu’elle pousse la porte et s’enferme avec moi.
Soudain, nous entassons, pour défenses nouvelles,
Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu’aux escabelles ;
Nous nous barricadons, et, dans ce premier feu,
Nous croyons gagner tout à différer un peu.
Mais comme à ce rempart l’un et l’autre travaille,
D’une chambre voisine on perce la muraille :
Alors, me voyant pris, il fallut composer.(Ici Clarice les voit de sa fenêtre ; et Lucrèce, avec Isabelle, les voit aussi de la sienne.)
Géronte.
C’est-à-dire en français qu’il fallut l’épouser ?Dorante.
Les siens m’avaient trouvé de nuit seul avec elle ;
Ils étaient les plus forts, elle me semblait belle,
Le scandale était grand, son honneur se perdait ;
À ne le faire pas ma tête en répondait ;
Ses grands efforts pour moi, son péril, et ses larmes,
À mon cœur amoureux étaient de nouveaux charmes :
Donc, pour sauver ma vie ainsi que son honneur,
Et me mettre avec elle au comble du bonheur,
Je changeai d’un seul mot la tempête en bonace,
Et fis ce que tout autre aurait fait en ma place.
Choisissez maintenant de me voir ou mourir,
Ou posséder un bien qu’on ne peut trop chérir.
La scène s’achève sur la réponse de Géronte, commentée dans le dernier mouvement. Selon le descriptif de votre professeur, l’extrait peut commencer plus haut, à « Je te veux marier » ou à « Je la vis presque à mon arrivée » ; le texte intégral est dans l’édition gratuite.
Premier mouvement : le mensonge improvisé
Le récit s’ouvre sur une phrase suspendue, « Un soir que je venais de monter dans sa chambre… », et la parenthèse qui suit est le premier signe de l’improvisation : « (Ce fut, s’il m’en souvient, le second de septembre ; / Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé) ». L’incise « s’il m’en souvient » mime l’effort de mémoire, et le « Oui » qui confirme la date joue la sincérité. Un menteur qui hésite avant de donner une date précise paraît plus vrai qu’un menteur assuré. Le mot « attrapé » est à double sens : Dorante prétend avoir été pris au piège, alors que c’est Géronte qui l’est.
Le récit passe au présent de narration : « Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle / Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle ». Le rejet de « elle », puis la gradation de quatre verbes donnent le rythme haletant d’une scène de comédie, et la « ruelle », espace entre le lit et le mur, précise le décor comme une didascalie. Orphise reçoit un caractère (« qu’elle eut d’esprit et d’art ! ») : le menteur prête à sa créature ses propres talents. Le père qui « propose un parti » reflète la situation réelle : Dorante réécrit dans la fiction la scène qu’il est en train de vivre, et « Jugez combien mon cœur avait lors à souffrir ! » prend Géronte à témoin de la souffrance d’un fils contrarié dans ses amours.
Deuxième mouvement : l’art du détail vraisemblable
Le mensonge se nourrit du concret. « Le bonhomme partait quand ma montre sonna » : la montre, objet coûteux au XVIIe siècle, est l’accessoire qui relance l’action, comme dans une pièce bien faite. Le mot familier « bonhomme » est celui que Dorante emploiera à la scène 6 pour Géronte lui-même : père fictif et père réel se confondent. Dorante insère alors un dialogue au discours direct, avec guillemets et incises (« Dit-elle », « dit-il ») : il joue les deux rôles et fait du théâtre dans le théâtre.
La réponse d’Orphise est un mensonge en abyme : « Acaste, mon cousin, me la vient d’envoyer, / Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer, / N’ayant point d’horlogers au lieu de sa demeure : / Elle a déjà sonné deux fois en un quart d’heure. » Un nom propre, un lien de parenté, une raison pratique et même le défaut de la montre, qui sonne trop : tout est là pour faire vrai. Corneille expose le procédé de Dorante : la vraisemblance tient au détail inutile. Le père fictif s’y laisse prendre (« Donnez-la-moi, dit-il »), comme Géronte se laissera prendre au récit entier.
Troisième mouvement : le pistolet, l’épée et la barricade
L’adresse « mais, voyez ma disgrâce » relance l’attention de Géronte avant le coup de théâtre, décrit avec une précision technique : « Avec mon pistolet le cordon s’embarrasse, / Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ». Trois propositions brèves en un seul vers : la syntaxe imite l’accident. Puis l’hyperbole tragique, « Elle tombe par terre ; et moi, je la crus morte ». Le père « crie à l’assassin », « son fils et deux valets » barrent le chemin, et Dorante se peint en héros de cape et d’épée, cohérent avec le soldat d’Allemagne de l’acte I : « Au milieu de tous trois je me faisais passage ». Un « autre malheur » le désarme, avec un chiffre encore : « Mon épée en ma main en trois morceaux rompit. »
Le récit culmine dans la barricade : « Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu’aux escabelles ». Ce vers presque entièrement composé de noms fait rire par son inventaire de mobilier, jusqu’aux petits tabourets ; le romanesque tourne au burlesque. Le lexique militaire (« défenses », « nous nous barricadons », « rempart », « on perce la muraille ») transforme la chambre en place forte, et la chute « Alors, me voyant pris, il fallut composer » emploie le mot de la capitulation. Cliton, présent, ne dit pas un mot de toute la scène : Corneille le garde pour la scène 6, où le valet avouera « Quoique bien averti, j’étais dans le panneau. » La didascalie « Ici Clarice les voit de sa fenêtre » multiplie les spectateurs du mensonge : Clarice et Lucrèce observent sans entendre, et le public, lui, voit et entend tout.
Quatrième mouvement : la crédulité du père et le plaidoyer du fils
Géronte traduit le récit en un seul alexandrin, avec l’humour d’un homme qui croit avoir compris : « C’est-à-dire en français qu’il fallut l’épouser ? » Loin de douter, le père complète lui-même le récit, signe qu’il y croit déjà. Dorante n’a plus qu’à justifier, et sa réplique est un plaidoyer en douze vers. Les causes d’abord, en parataxe : « Ils étaient les plus forts, elle me semblait belle, / Le scandale était grand, son honneur se perdait ». L’imparfait pose le tableau, et le raisonnement mêle la contrainte (« ma tête en répondait ») et le sentiment (« ses larmes », « de nouveaux charmes »).
Puis la conséquence, introduite par « Donc », avec une métaphore maritime précieuse : « Je changeai d’un seul mot la tempête en bonace ». Le « seul mot » est le « oui » du mariage, et la formule vante la puissance de la parole, aveu ironique pour un menteur : un mot suffit à tout changer. Enfin l’alternative « Choisissez maintenant de me voir ou mourir, / Ou posséder un bien qu’on ne peut trop chérir » enferme Géronte dans un dilemme, le mot « mourir » à la rime lui faisant peur comme le coup de pistolet au père d’Orphise. Dorante retourne la situation : c’est lui, désormais, qui pose les conditions.
Cinquième mouvement : le comique et la morale
La réponse de Géronte, qui termine la scène, le rend ridicule et touchant : « Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses, / Et trouve en ton malheur de telles circonstances, / Que mon amour t’excuse ». Les « circonstances » sont exactement ce que Dorante a fabriqué : des détails. Le vieillard ne blâme son fils que « de l’avoir trop caché », et fait ainsi la leçon de sincérité à un menteur. Il se veut « bon père », résume les qualités de l’épouse (« Tu l’aimes, elle t’aime ; il me suffit ») et part « se dégager du père de Clarice ». Le mensonge a atteint son but.
Mais Corneille ne laisse pas le spectateur sans jugement. Dès la scène 6, Dorante se vante (« Le bonhomme en tient-il ? m’en suis-je bien tiré ? ») et formule sa maxime : « Oh ! l’utile secret que mentir à propos ! » Cliton demande « Quoi ? la montre, l’épée, avec le pistolet… », et Dorante répond d’un mot : « Industrie. » L’ironie de l’intrigue est que ce mensonge « utile » se retourne contre lui : Dorante se dit marié pour échapper à Clarice, alors que Clarice est précisément la femme qu’il aime sous le nom de Lucrèce. Le mensonge le plus réussi est le plus contre-productif, et la morale de la comédie passe par le rire, non par la punition.
Conclusion
Le mariage inventé est le second grand récit de Dorante, et il diffère du récit du festin : il n’est plus gratuit, il sert à se soustraire à l’autorité paternelle. Corneille y déploie tout l’art du menteur (la date hésitante, la montre, le pistolet, l’épée brisée, la barricade, puis le plaidoyer) et en montre la victime, un père « touché » qui ne demande qu’à croire. Le passage illustre les deux faces du parcours « Mensonge et comédie » : le mensonge est un spectacle construit comme une pièce, avec ses accessoires, ses péripéties et son public, et il est en même temps le rouage d’un quiproquo qui prépare le dénouement.
Ouverture. En 1645, Corneille donne La Suite du Menteur, où Dorante, qui a fui le mariage conclu à la fin de la première pièce, retrouve Cliton et ment encore, mais pour protéger autrui. On peut aussi comparer avec Dom Juan de Molière (1665), où le fils, à l’acte V, joue devant son père Dom Louis la comédie de la conversion : le vieillard crédule, comme Géronte, bénit un fils qui le trompe.
Question de grammaire probable
Le discours rapporté est la question la plus évidente : le dialogue entre Orphise et son père est au discours direct, avec guillemets, tirets et incises (« Dit-elle », « dit-il »), alors que la demande du père est au discours indirect (« il lui dit qu’il veut la voir pourvue ») ; on peut vous demander de transposer l’un dans l’autre. Autre question possible, les temps verbaux : le présent de narration (« Il monte à son retour, il frappe à la porte »), le passé simple (« ma montre sonna », « il fallut composer ») et l’imparfait du plaidoyer (« Ils étaient les plus forts, elle me semblait belle »). Enfin, la négation « N’ayant point d’horlogers » (participe présent nié par ne… point) et l’interrogation « Depuis quand cette montre ? et qui vous l’a donnée ? » peuvent tomber.
Pour l’entretien
Si l’on vous demande en quoi ce mensonge diffère de celui du festin, répondez qu’il est intéressé et défensif : Dorante ment pour rester libre d’épouser celle qu’il croit être Lucrèce, et non plus pour briller. Si l’on vous demande pourquoi Géronte y croit, montrez que le récit lui donne ce qu’il attend, un fils amoureux et honorable, et que les détails concrets font office de preuves. Si l’on vous demande les conséquences, expliquez que Géronte rompt avec le père de Clarice, puis découvre le mensonge à l’acte V, avant que le mariage final avec Lucrèce ne referme la comédie.
Questions fréquentes
Où se trouve le mariage inventé dans Le Menteur ?
À l’acte II, scène 5 (Géronte, Dorante, Cliton), quand Dorante déclare « Je suis donc marié, puisqu’il faut que j’achève » et raconte la nuit chez Orphise, la montre, le pistolet et la barricade.
Cliton parle-t-il dans cette scène ?
Non : il est présent et muet. Sa réaction vient à la scène 6 : « Quoi ? ce que vous disiez n’est pas vrai ? »
Quels procédés citer dans le récit de Dorante ?
La parenthèse de fausse mémoire (« s’il m’en souvient »), la gradation « Transit, pâlit, rougit », le discours direct (la montre d’Acaste), l’énumération burlesque « Bancs, tables, coffres, lits », le lexique militaire de la barricade, la métaphore « la tempête en bonace » et le dilemme « me voir ou mourir ».
Où lire Le Menteur gratuitement ?
Le texte intégral se lit gratuitement sur Vinteuil, sans compte ; la fiche bac résume la pièce et donne les citations essentielles pour le parcours « Mensonge et comédie ».
À lire aussi : préparer l’oral sur Le Menteur, les sujets de dissertation, l’explication linéaire du récit du festin et la méthode de la lecture linéaire.

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