En 30 secondes. Aux scènes 6 et 7 de l’acte V, Le Menteur se dénoue. Clarice et Lucrèce, qui savent tout, tendent un dernier piège à Dorante ; lui, qui vient d’apprendre de Cliton qu’il s’est trompé de nom depuis le premier acte, retourne la situation d’un vers : « Il faut vous dire vrai, je n’aime que Lucrèce. » Il fait passer ses mensonges pour une vengeance calculée, Clarice n’y croit pas (« Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse »), Lucrèce s’en remet à la parole des pères, et les deux mariages se concluent en symétrie. Cliton, resté seul, ferme la pièce sur une adresse au public : « Par un si rare exemple apprenez à mentir. » Un dénouement heureux qui ne punit pas le menteur.

Cette page donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. La pièce se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Les deux grands mensonges de Dorante ont leur propre explication linéaire : le récit du festin (acte I) et le mariage inventé (acte II).

Situer le passage

Le Menteur (1644) est une comédie en cinq actes et en alexandrins, adaptée de La Vérité suspecte d’Alarcón. Tout repose sur une erreur de nom : dès l’acte I, Dorante prend Clarice pour Lucrèce. L’acte V accumule les démentis : Philiste révèle à Géronte que « cette Orphise, Armédon, et Pyrandre » n’existent pas (scène 1), le père demande à son fils « Êtes-vous gentilhomme ? » (scène 3), Sabine annonce que Lucrèce ne l’aimera que « Quand elle vous croira » (scène 5). La scène 6 réunit Clarice, Lucrèce, Dorante, Sabine et Cliton : les deux amies, complices, écoutent Dorante déclarer son amour à Clarice en croyant parler à Lucrèce. Cliton, en aparté, révèle enfin l’erreur à son maître (« Clarice sous son nom parlait à sa fenêtre »), et Dorante décide : « Sans changer de discours changeons de batterie. » L’extrait commence après que Clarice lui a demandé pourquoi il a feint « un hymen en l’air ». Dans le découpage en sept scènes, que nous suivons, le dénouement occupe la fin de la scène 6 et la scène 7 ; certaines éditions numérotent autrement le début de l’acte, vérifiez la vôtre.

Problématique possible : comment Corneille dénoue-t-il par un dernier mensonge une comédie du mensonge, et quelle leçon en tire-t-il pour le spectateur ?

Mouvements :

  1. La résolution du quiproquo : Dorante se retourne vers Lucrèce (« J’aime de ce courroux… je m’en suis vengé »).
  2. Le retournement de Dorante : le mensonge réécrit en stratégie (« Mais que disiez-vous hier… j’aperçois mon père »).
  3. La morale ambiguë : deux mariages en symétrie (« Nos parents sont d’accord… on s’en peut passer »).
  4. L’adresse finale de Cliton au public (« Comme en sa propre fourbe… apprenez à mentir »).

Le texte

Dorante, à Lucrèce.
J’aime de ce courroux les principes cachés :
Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.
Mais j’ai moi-même enfin assez joué d’adresse :
Il faut vous dire vrai, je n’aime que Lucrèce.

Clarice, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe ? et peux-tu l’écouter ?

Dorante, à Lucrèce.
Quand vous m’aurez ouï, vous n’en pourrez douter.
Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre,
Clarice m’a fait pièce, et je l’ai su connaître ;
Comme en y consentant vous m’avez affligé,
Je vous ai mise en peine, et je m’en suis vengé.

Lucrèce.
Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ?

Dorante.
Clarice fut l’objet de mes galanteries…

Clarice, à Lucrèce.
Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur ?

Dorante, à Lucrèce.
Elle avait mes discours, mais vous aviez mon cœur,
Où vos yeux faisaient naître un feu que j’ai fait taire,
Jusqu’à ce que ma flamme ait eu l’aveu d’un père :
Comme tout ce discours n’était que fiction,
Je cachais mon retour et ma condition.

Clarice, à Lucrèce.
Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse
Et ne fait que jouer des tours de passe-passe.

Dorante, à Lucrèce.
Vous seule êtes l’objet dont mon cœur est charmé.

Lucrèce, à Dorante.
C’est ce que les effets m’ont fort mal confirmé.

Dorante.
Si mon père à présent porte parole au vôtre,
Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre ?

Lucrèce.
Après son témoignage il faudra consulter
Si nous aurons encor quelque lieu d’en douter.

Dorante, à Lucrèce.
Qu’à de telles clartés votre erreur se dissipe.
(À Clarice.)
Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ;
Sans l’hymen de Poitiers il ne tenait plus rien ;
Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;
Mais entre vous et moi vous savez le mystère.
Le voici qui s’avance, et j’aperçois mon père.

Scène 7. Géronte, Dorante, Alcippe, Clarice, Lucrèce, Isabelle, Sabine, Cliton.

Alcippe, sortant de chez Clarice et parlant à elle.
Nos parents sont d’accord, et vous êtes à moi.

Géronte, sortant de chez Lucrèce et parlant à elle.
Votre père à Dorante engage votre foi.

Alcippe, à Clarice.
Un mot de votre main, l’affaire est terminée.

Géronte, à Lucrèce.
Un mot de votre bouche achève l’hyménée.

Dorante, à Lucrèce.
Ne soyez pas rebelle à seconder mes vœux.

Alcippe.
Êtes-vous aujourd’hui muettes toutes deux ?

Clarice.
Mon père a sur mes vœux une entière puissance.

Lucrèce.
Le devoir d’une fille est dans l’obéissance.

Géronte, à Lucrèce.
Venez donc recevoir ce doux commandement.

Alcippe, à Clarice.
Venez donc ajouter ce doux consentement.

(Alcippe rentre chez Clarice avec elle et Isabelle, et le reste rentre chez Lucrèce.)

Sabine, à Dorante, comme il rentre.
Si vous vous mariez, il ne pleuvra plus guères.

Dorante.
Je changerai pour toi cette pluie en rivières.

Sabine.
Vous n’aurez pas loisir seulement d’y penser.
Mon métier ne vaut rien quand on s’en peut passer.

Cliton, seul.
Comme en sa propre fourbe un menteur s’embarrasse !
Peu sauraient comme lui s’en tirer avec grâce.
Vous autres qui doutiez s’il en pourrait sortir,
Par un si rare exemple apprenez à mentir.

L’extrait compte cinquante vers. Selon le descriptif de votre professeur, il peut commencer plus haut, à l’aparté de Cliton (« Vous en tenez, Monsieur : Lucrèce est la plus belle ») ou à la reprise de Clarice (« Pourquoi, si vous m’aimez, feindre un hymen en l’air ») ; le texte intégral est dans l’édition gratuite.

Premier mouvement : la résolution du quiproquo

Dorante répond d’abord à la colère de Lucrèce par un raisonnement de galant : « J’aime de ce courroux les principes cachés : / Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez. » La colère devient une preuve d’amour, avec le vocabulaire de la logique (« principes », « puisque »). Puis vient le vers pivot : « Mais j’ai moi-même enfin assez joué d’adresse : / Il faut vous dire vrai, je n’aime que Lucrèce. » « Jouer d’adresse » est l’expression même de Dorante à l’acte II, avant d’inventer son mariage ; il la reprend pour annoncer la fin du jeu. Or ce « dire vrai » est encore une manœuvre : un instant plus tôt, il déclarait son amour à Clarice, et c’est Cliton qui vient de lui apprendre son erreur. La restriction « je n’aime que Lucrèce » est vraie au moment où elle est dite, et fausse depuis quatre actes : Dorante ment en disant vrai, et seul le spectateur, qui sait tout, peut en juger.

Clarice tient le rôle du chœur incrédule : « Est-il un plus grand fourbe ? et peux-tu l’écouter ? » Le mot « fourbe », qui désigne au XVIIe siècle la ruse autant que le rusé, revient trois fois dans sa bouche. Dorante fournit une explication rétrospective : « Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre, / Clarice m’a fait pièce, et je l’ai su connaître ». C’est exact pour la scène de la fenêtre à l’acte III, où Clarice parlait bien sous le nom de Lucrèce ; mais Dorante ne l’a « su connaître » que par Sabine et Cliton, et il s’attribue une lucidité qu’il n’a jamais eue. La chute « Je vous ai mise en peine, et je m’en suis vengé » transforme la maladresse en vengeance : le quiproquo n’est pas résolu par un aveu, mais réécrit comme une intention.

Deuxième mouvement : le retournement de Dorante

Lucrèce ne cède pas sans preuve : « Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ? » La question renvoie à l’acte I, où le quiproquo est né. Dorante commence une concession que les points de suspension laissent inachevée, « Clarice fut l’objet de mes galanteries… », puis trouve la formule qui sépare les mots du cœur : « Elle avait mes discours, mais vous aviez mon cœur ». L’antithèse « discours »/« cœur », soulignée par le parallélisme des hémistiches, admet le fait tout en le vidant de sens. Le « feu » que « vos yeux faisaient naître » relève du langage précieux, et l’excuse est habile : il aurait « fait taire » sa flamme en attendant « l’aveu d’un père ». Le vers le plus audacieux suit : « Comme tout ce discours n’était que fiction, / Je cachais mon retour et ma condition. » Dorante avoue que ses récits étaient des fictions, mais en fait des précautions d’amoureux : le mensonge devient une politesse.

Clarice dit ce que voit le spectateur : « Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse / Et ne fait que jouer des tours de passe-passe. » Le verbe « entasser » rappelle la barricade de l’acte II (« nous entassons… Bancs, tables, coffres, lits ») ; le mensonge s’empile comme du mobilier, et « tours de passe-passe » fait de Dorante un bateleur. Lucrèce, pourtant, exige des « effets », et Dorante offre la seule garantie qui vaille dans cette comédie : « Si mon père à présent porte parole au vôtre ». La parole du père remplace celle du fils, discréditée. Lucrèce ne dit pas oui : il « faudra consulter / Si nous aurons encor quelque lieu d’en douter ». Le doute est différé, non levé. Dorante règle enfin le sort de Clarice : « Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ». « Sans l’hymen de Poitiers il ne tenait plus rien » désigne le mariage inventé de l’acte II, qui a rompu les fiançailles avec Géronte et rendu Clarice à Alcippe : le mensonge a, sans le vouloir, arrangé les affaires de tous. Le dernier vers, « Le voici qui s’avance, et j’aperçois mon père », annonce l’entrée des pères comme un signal de dénouement.

Troisième mouvement : la morale ambiguë

La scène 7 est construite en miroir. Alcippe sort « de chez Clarice », Géronte « de chez Lucrèce », et leurs répliques se répondent vers pour vers : « Un mot de votre main » / « Un mot de votre bouche », « Venez donc recevoir ce doux commandement » / « Venez donc ajouter ce doux consentement ». Ce parallélisme fait des deux mariages une mécanique de comédie plus qu’une conclusion sentimentale. Lucrèce n’a d’ailleurs jamais répondu à Dorante : la réponse vient d’un père absent de la scène, et « Un mot de votre bouche » suffit, comme « d’un seul mot » Dorante avait changé « la tempête en bonace » dans son récit d’Orphise. Les deux jeunes filles répondent par une maxime chacune : « Mon père a sur mes vœux une entière puissance », « Le devoir d’une fille est dans l’obéissance ». Lucrèce ne dit ni qu’elle croit Dorante ni qu’elle l’aime : Corneille laisse la question ouverte. Le menteur obtient ce qu’il voulait sans avoir été démasqué en public ni puni.

La brève passe avec Sabine fait descendre la scène du côté des valets. « Si vous vous mariez, il ne pleuvra plus guères » : la « pluie » est l’argent que Dorante faisait tomber sur la suivante à l’acte IV pour porter ses lettres, et « Je changerai pour toi cette pluie en rivières » relance l’hyperbole. La maxime de Sabine, « Mon métier ne vaut rien quand on s’en peut passer », dit que l’intermédiaire vit de l’intrigue amoureuse : le mariage, qui la rend inutile, marque la fin du jeu.

Quatrième mouvement : l’adresse finale de Cliton au public

Le plateau se vide, et la didascalie « seul » donne le dernier mot au valet. Le premier vers est une exclamation de moraliste : « Comme en sa propre fourbe un menteur s’embarrasse ! » Le verbe « s’embarrasse » était celui du récit de l’acte II (« Avec mon pistolet le cordon s’embarrasse ») ; il décrit maintenant le menteur pris dans ses propres fils, ce qui est la leçon de l’intrigue. Mais le deuxième vers renverse le jugement : « Peu sauraient comme lui s’en tirer avec grâce. » « Grâce » est un mot d’esthétique, non de morale ; Cliton n’admire pas la vérité, il admire l’art.

Les deux derniers vers s’adressent à la salle : « Vous autres qui doutiez s’il en pourrait sortir, / Par un si rare exemple apprenez à mentir. » Le « Vous autres » rompt l’illusion théâtrale et rappelle au public qu’il a été, depuis le premier acte, le témoin des mensonges de Dorante. L’impératif « apprenez » parodie la fonction morale de la comédie, qui devait instruire en plaisant : l’enseignement est ici de mentir, non de dire vrai, et « un si rare exemple » fait de Dorante un modèle plutôt qu’un repoussoir. La pointe est ironique, mais elle pose la question du parcours « Mensonge et comédie » : si le mensonge est ce qui fait la pièce, peut-on le condamner sans condamner le plaisir qu’on vient d’en prendre ?

Conclusion

Le dénouement du Menteur ne résout pas le quiproquo par la vérité mais par un dernier mensonge, le plus efficace de tous, puisqu’il présente les précédents comme des ruses volontaires. Dorante se retourne vers Lucrèce sans perdre la face, Clarice retrouve Alcippe grâce au mariage inventé, les pères concluent deux unions symétriques, et Cliton remplace la morale attendue par son contraire. Le menteur est un artiste de la parole, et la comédie, qui vit de la même matière, ne peut le punir qu’en le mariant. C’est ce qui distingue Corneille de son modèle espagnol, où le menteur perdait celle qu’il aimait.

Ouverture. Dans La Suite du Menteur (1645), Corneille reprend Dorante, qui a fui ce mariage, et un Cliton qui lui rappelle ses exploits ; le menteur y ment désormais pour sauver autrui. On peut aussi comparer ce dernier mot avec la fin du Tartuffe de Molière (1669), où le mensonge est puni par l’intervention du roi : deux réponses opposées à la même question, celle de la morale des comédies.

Question de grammaire probable

L’interrogation est la question la plus probable, tant les interrogatives abondent dans l’extrait. Vous devrez distinguer l’interrogation totale, par inversion du sujet (« Est-il un plus grand fourbe ? », « en voudrez-vous quelque autre ? », « Êtes-vous aujourd’hui muettes toutes deux ? »), de l’interrogation partielle introduite par un mot interrogatif (« Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ? »), et repérer l’interrogation indirecte dans « Si nous aurons encor quelque lieu d’en douter » ou « Vous autres qui doutiez s’il en pourrait sortir ». On peut aussi vous interroger sur l’expression de la cause et de la conséquence : « puisque vous vous fâchez » (cause présentée comme évidente), « Comme en y consentant vous m’avez affligé » et « Comme tout ce discours n’était que fiction » (cause en tête de phrase), ou sur les subordonnées circonstancielles de condition (« Si mon père à présent porte parole au vôtre », « Si vous vous mariez »).

Pour l’entretien

Si l’on vous demande si Dorante est puni, répondez que non : il obtient Lucrèce, personne ne le confond publiquement, et Cliton le donne en « exemple ». Si l’on vous demande pourquoi Corneille change le dénouement d’Alarcón, expliquez que le sujet de la pièce est le plaisir du mensonge, et qu’une punition aurait démenti ce plaisir. Si l’on vous demande ce que pense Lucrèce, montrez qu’elle ne répond jamais oui : elle renvoie au « témoignage » du père et se rend au « devoir ». Enfin, si l’on vous demande le rôle de Cliton, rappelez qu’il a été dupé à l’acte II et qu’il devient ici le porte-parole du public.

Questions fréquentes

Quelle est la dernière réplique du Menteur ?

Cliton, seul en scène, dit : « Comme en sa propre fourbe un menteur s’embarrasse ! / Peu sauraient comme lui s’en tirer avec grâce. / Vous autres qui doutiez s’il en pourrait sortir, / Par un si rare exemple apprenez à mentir. »

Le dénouement est-il à la scène 6 ou à la scène 7 de l’acte V ?

Cela dépend de l’édition. Dans le découpage en sept scènes, la scène 6 réunit Clarice, Lucrèce, Dorante, Sabine et Cliton, et la scène 7, très courte, fait entrer Géronte et Alcippe ; d’autres éditions numérotent autrement, le contenu est le même.

Dorante dit-il enfin la vérité ?

Il annonce « Il faut vous dire vrai », mais il réécrit ses erreurs en vengeance et en précaution (« Je vous ai mise en peine, et je m’en suis vengé », « tout ce discours n’était que fiction »). C’est un dernier mensonge, sur les mensonges précédents.

Où lire Le Menteur gratuitement ?

Le texte intégral se lit gratuitement sur Vinteuil, sans compte ; la fiche bac résume la pièce et donne les citations essentielles pour le parcours « Mensonge et comédie ».

À lire aussi : préparer l’oral sur Le Menteur, les sujets de dissertation, l’explication linéaire du récit du festin, l’explication linéaire du mariage inventé et la méthode de la lecture linéaire.