Un récit qui commence par une convocation

Publié en 1902, L'Immoraliste s'ouvre sur un dispositif étrange : trois amis ont fait le voyage jusqu'en Algérie pour écouter Michel, qui a quelque chose à confesser. Toute l'histoire tiendra dans ce récit nocturne — un homme raconte comment il s'est libéré, et son récit ressemble de plus en plus à l'aveu d'un naufrage. Gide tenait ce cadre du récit enchâssé pour essentiel : nous n'entendons pas la vérité, nous entendons la version de Michel. Au lecteur de juger — l'auteur, lui, se garde bien de le faire.

Le résumé en trois mouvements

La maladie. Michel, jeune savant austère qui n'a vécu que dans les livres, épouse Marceline sans amour véritable et part en voyage de noces en Afrique du Nord. À Biskra, la tuberculose le terrasse. Face à la mort, quelque chose bascule : il décide de vivre, et découvre dans la convalescence une volupté inédite — le soleil, les corps, la santé des enfants qui l'entourent, tout ce que sa vie d'érudit avait ignoré.

La renaissance. Guéri, Michel rentre en France transformé. Sur le domaine familial de La Morinière, en Normandie, il délaisse ses cours et ses chartes pour les fermiers, les braconniers, la terre. À Paris, il rencontre Ménalque, figure de l'aventurier nietzschéen, qui met des mots sur ce qu'il éprouve : la culture est un vernis, l'« authentique » est en dessous, et la possession — maison, situation, ménage — est le contraire de la vie.

La chute. Marceline tombe malade à son tour. Au lieu du repos qu'il lui doit, Michel lui impose un voyage insensé, à rebours de leur voyage de noces, vers le sud qui l'a guéri lui. Elle meurt à Touggourt. Le récit s'achève où il a commencé : Michel, libre de tout, ne sait plus que faire de sa liberté.

Une liberté qui coûte la vie d'une autre

Tout le trouble du livre est là : la libération de Michel est réelle, presque enthousiasmante — et elle se paie de la mort de Marceline. Gide construit un récit où chaque conquête du héros est une abdication de sa responsabilité, sans jamais l'écrire explicitement. Le titre fait de Michel un « immoraliste », mais le texte ne le condamne nulle part : c'est au lecteur d'éprouver le malaise, et ce malaise est précisément le projet du livre. « Je ne veux pas prouver, je veux troubler », disait en substance son auteur.

Nietzsche, le désir, et ce que le livre tait

Le personnage de Ménalque importe moins par ce qu'il fait que par ce qu'il autorise : derrière lui se lit la vulgate nietzschéenne du tournant du siècle — dépassement de la morale héritée, méfiance envers la pitié, culte de l'intensité. Mais Gide complique le schéma : Michel n'est pas un surhomme, c'est un convalescent qui confond force et fuite.

Le texte est aussi traversé par un désir homosexuel jamais nommé — les enfants de Biskra, le braconnier Moktir, les fermiers normands. En 1902, Gide ne peut l'écrire qu'en creux ; il le fera frontalement plus tard. Cette tension entre l'aveu et le silence donne au récit sa vibration particulière : L'Immoraliste est un livre sur ce qu'on ne peut pas dire, écrit par un homme qui apprenait à le dire.

Pourquoi le lire aujourd'hui

Parce que la question de Michel est devenue la nôtre : que vaut l'injonction à « devenir soi-même » quand elle s'exerce aux dépens des autres ? Le développement personnel avant l'heure, avec son angle mort — ceux qui paient le prix de notre authenticité. Et parce que c'est court, tendu, d'une prose classique et limpide : le récit gidien dans sa forme la plus pure, à mettre en regard du Portrait de Dorian Gray, autre roman où l'esthétique de soi vire au désastre moral.

Gide fut aussi l'homme d'un célèbre remords éditorial — c'est lui qui refusa le manuscrit de Proust à la NRF, avant de s'en excuser toute sa vie ; notre guide Comment lire Proust raconte la suite.

L'Immoraliste est dans le domaine public : le texte intégral se lit gratuitement sur Vinteuil, et les autres œuvres d'André Gide disponibles l'accompagnent.