La Symphonie pastorale est le plus court des grands récits de Gide, et le plus cruel. Publié en 1919, il tient en deux cahiers du journal d'un pasteur suisse — et l'essentiel du livre est dans ce que ce journal ne dit pas. Il est disponible chez nous en livre audio intégral, dans une version de 1 heure et 37 minutes.
Le récit
Un pasteur recueille une adolescente aveugle, muette et quasi sauvage, trouvée près du cadavre de la vieille femme qui l'élevait. Il la nomme Gertrude, l'éduque, lui apprend le langage, la musique, le monde. Il l'emmène à un concert où elle entend la Symphonie pastorale de Beethoven, et c'est par là qu'elle se figure la beauté.
Il croit accomplir une œuvre charitable. Sa femme Amélie, qui ne dit presque rien, voit tout. Son fils Jacques tombe amoureux de Gertrude ; le pasteur l'écarte au nom de la morale, sans admettre un instant qu'il agit par jalousie.
Une opération rend la vue à Gertrude. Elle voit alors le visage d'Amélie, comprend la souffrance qu'elle a causée sans le savoir, et découvre que celui qu'elle aimait n'était pas celui qu'elle croyait. La fin est brève et sans recours.
Le vrai sujet : la mauvaise foi
Le titre est un piège. L'aveugle du livre n'est pas Gertrude, c'est le narrateur. Gide construit tout son texte sur l'écart entre ce que le pasteur écrit et ce que le lecteur comprend : chaque page où il se justifie le condamne un peu plus, et il ne s'en aperçoit jamais.
Le procédé est celui du narrateur non fiable, mené ici avec une rigueur exemplaire. Le pasteur cite l'Évangile pour couvrir son désir, oppose la lettre à l'esprit, s'invente une théologie de l'innocence — et Gide, protestant élevé dans cette langue-là, sait exactement quels versets faire choisir à son personnage.
C'est aussi le pendant de L'Immoraliste : là, un homme qui s'autorise tout ; ici, un homme qui s'interdit tout et se ment sur le reste. Gide appelait ces textes des « récits », par opposition à ses romans — des démonstrations menées à partir d'un cas, sans que l'auteur prenne parti.
Pour le lycée
Sa brièveté en fait une lecture cursive fréquente. Les axes qui reviennent : le narrateur non fiable et l'ironie dramatique, le rapport entre religion et désir, la métaphore de la cécité (qui voit, qui ne voit pas, et à quel moment), et la forme du journal intime, qui interdit tout point de vue extérieur.
Le contresens à éviter est de lire le livre comme une charge contre la religion. Gide ne s'en prend pas à la foi du pasteur : il s'en prend à l'usage qu'un homme fait d'un vocabulaire noble pour ne pas nommer ce qu'il veut. La méthode d'ensemble est reprise dans notre guide du commentaire composé.
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