En 30 secondes. Dans la lettre XXXI des Lettres d’une Péruvienne (édition de 1747), Zilia s’attaque à la « façon de penser » des Français « sur les femmes » : « Ils les respectent, mon cher Aza, et en même temps ils les méprisent avec un égal excès. » Partant d’un duel approuvé dans tous les salons, elle montre une société qui laisse les femmes sans recours et conclut sur l’éducation : « L’impudence et l’effronterie sont les premiers sentiments que l’on inspire aux hommes, la timidité, la douceur et la patience sont les seules vertus que l’on cultive dans les femmes. » Pour le parcours « Un nouvel univers s’est offert à mes yeux », le regard étranger devient ici critique sociale. Attention : dans l’édition de 1752, celle du programme, cette critique est développée dans la lettre XXXIV, absente de l’édition de 1747 en ligne.
Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le roman se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac des Lettres d’une Péruvienne rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Nous avons déjà expliqué la lettre I : nous ne revenons pas ici sur la situation initiale.
Situer le passage
Au moment de la lettre XXXI, Zilia est à Paris depuis des mois, a appris le français, est reçue « dans le monde » avec Céline, la sœur de Déterville, et attend Aza, qu’elle sait vivant en Espagne. Après le luxe, la conversation et l’argent, la lettre ouvre un nouveau front : la condition des femmes. Elle commence par « les contradictions choquantes que les Étrangers remarquent en eux dès la première vue » : le regard étranger est revendiqué comme méthode.
Un point d’édition à connaître. Le roman a paru en 1747 (38 lettres) et Graffigny l’a augmenté en 1752 (41 lettres). Dans l’édition de 1752, celle du programme, la critique de la condition des femmes est développée dans la lettre XXXIV (éducation des filles, mariage, ignorance entretenue), absente de l’édition de 1747 mise en ligne sur Vinteuil. La lettre XXXI de 1747, expliquée ici, en est le noyau, et les phrases commentées se retrouvent dans le texte de 1752. Vérifiez la numérotation de votre descriptif.
Problématique possible : comment Zilia, à partir d’une contradiction observée et d’un fait divers, transforme-t-elle le regard étranger en réquisitoire contre l’éducation et le traitement réservés aux femmes ?
Mouvements :
- Le paradoxe respect/mépris (« Parmi le grand nombre… ni blâme ni punition »).
- L’anecdote du duel et son explication (« Je m’étais bien aperçue… pour le voir jamais abolir »).
- L’éducation différenciée et le retour à Aza (« L’impudence et l’effronterie… sur un frivole usage »).
Le texte
Orthographe modernisée. L’édition disponible sur Vinteuil conserve la graphie de 1747 (« connois », « seroit », « sentimens », « & »). Nous coupons deux paragraphes : celui sur le Pérou, mal restitué dans l’édition numérique, et le court paragraphe d’enquête qui le suit (« Je m’étais bien aperçue… parmi leurs défauts »), commenté plus bas.
Parmi le grand nombre de celles qui me frappent tous les jours, je n’en vois point de plus déshonorante pour leur esprit, que leur façon de penser sur les femmes. Ils les respectent, mon cher Aza, et en même temps ils les méprisent avec un égal excès.
La première loi de leur politesse, ou si tu veux de leur vertu (car je ne leur en connais point d’autre) regarde les femmes. L’homme du plus haut rang doit des égards à celle de la plus vile condition, il se couvrirait de honte et de ce qu’on appelle ridicule, s’il lui faisait quelque insulte personnelle. Et cependant l’homme le moins considérable, le moins estimé, peut tromper, trahir une femme de mérite, noircir sa réputation par des calomnies, sans craindre ni blâme ni punition. […]
[…] Dans toutes les maisons où nous sommes entrées depuis deux jours, on a raconté la mort d’un jeune homme tué par un de ses amis, et l’on approuvait cette action barbare, par la seule raison que le mort avait parlé au désavantage du vivant ; cette nouvelle extravagance me parut d’un caractère assez sérieux pour être approfondie. Je m’informai, et j’appris, mon cher Aza, qu’un homme est obligé d’exposer sa vie pour la ravir à un autre, s’il apprend que cet autre a tenu quelques discours contre lui ; ou à se bannir de la société s’il refuse de prendre une vengeance si cruelle. Il n’en fallut pas davantage pour m’ouvrir les yeux sur ce que je cherchais. Il est clair que les hommes naturellement lâches, sans honte et sans remords, ne craignent que les punitions corporelles, et que si les femmes étaient autorisées à punir les outrages qu’on leur fait de la même manière dont ils sont obligés de se venger de la plus légère insulte, tel que l’on voit reçu et accueilli dans la société, ne serait plus ; ou retiré dans un désert, il y cacherait sa honte et sa mauvaise foi : mais les lâches n’ont rien à craindre, ils ont trop bien fondé cet abus pour le voir jamais abolir.
L’impudence et l’effronterie sont les premiers sentiments que l’on inspire aux hommes, la timidité, la douceur et la patience sont les seules vertus que l’on cultive dans les femmes : comment ne seraient-elles pas les victimes de l’impunité ?
Ô mon cher Aza ! que les vices brillants d’une nation d’ailleurs charmante ne nous dégoûtent point de la naïve simplicité de nos mœurs ! N’oublions jamais, toi, l’obligation où tu es d’être mon exemple, mon guide et mon soutien dans le chemin de la vertu ; et moi celle où je suis de conserver ton estime et ton amour, en imitant mon modèle, en le surpassant même s’il est possible, en méritant un respect fondé sur le mérite et non pas sur un frivole usage.
La lettre entière est à lire dans l’édition intégrale gratuite.
Premier mouvement : le paradoxe respect/mépris
Le passage s’ouvre sur un superlatif : parmi les contradictions françaises, « je n’en vois point de plus déshonorante pour leur esprit, que leur façon de penser sur les femmes ». Puis la thèse, courte et symétrique : « Ils les respectent, mon cher Aza, et en même temps ils les méprisent avec un égal excès. » L’antithèse respect/mépris est encadrée par « en même temps » et « un égal excès » : non une alternance, mais une simultanéité, et les deux attitudes sont démesurées. L’apostrophe « mon cher Aza », au centre, rappelle que le destinataire est un homme d’un autre monde, appelé à juger.
Zilia argumente ensuite en deux temps. D’abord le respect : « La première loi de leur politesse, ou si tu veux de leur vertu (car je ne leur en connais point d’autre) regarde les femmes. » La parenthèse est une pique : la politesse est la seule vertu des Français. L’exemple joue sur l’extrême écart social, « l’homme du plus haut rang » et « celle de la plus vile condition », et la périphrase « ce qu’on appelle ridicule » marque la distance de l’étrangère devant un code qu’elle nomme sans l’adopter.
Puis le mépris, introduit par « Et cependant » : « l’homme le moins considérable, le moins estimé, peut tromper, trahir une femme de mérite, noircir sa réputation par des calomnies, sans craindre ni blâme ni punition ». Construction en miroir : les superlatifs s’inversent, et la gradation des verbes (« tromper, trahir, noircir ») s’achève sur la double négation « ni blâme ni punition ». La galanterie protège des insultes de salon, pas de la trahison réelle. Dans le paragraphe coupé, Zilia oppose les lois du Pérou, « conformes » à la nature, aux « dehors d’un respect purement imaginaire, toujours suivi de la plus mordante satire » : c’est de là que les commentateurs tirent l’idée d’un mépris déguisé en galanterie, et c’est avec ces mots-là qu’il faut la citer.
Deuxième mouvement : l’anecdote du duel
Après la thèse, l’enquête. Dans le paragraphe coupé, Zilia note que « la censure habituelle de la nation tombait principalement sur les femmes » et qu’un « accident » lui en a révélé la cause « parmi leurs défauts » : on note un fait, on cherche la raison. Le fait divers est rapporté avec sobriété : « la mort d’un jeune homme tué par un de ses amis », approuvée dans « toutes les maisons » parce que « le mort avait parlé au désavantage du vivant ». Le mot « duel » n’est jamais prononcé : Zilia décrit la chose sans en connaître le nom, procédé classique du regard étranger, qui rend absurde ce que l’habitude a rendu normal. Les jugements sont nets : « cette action barbare », « cette nouvelle extravagance ». « Barbare », le mot de la lettre I contre les Espagnols, frappe maintenant les Français policés. « Je m’informai », « j’appris » : la lettre prend l’allure d’une enquête.
L’explication vient dans une longue phrase ouverte par « Il est clair que ». Les hommes, « naturellement lâches, sans honte et sans remords, ne craignent que les punitions corporelles » ; ils se ménagent donc entre eux, tandis que les femmes, qui n’ont pas le droit de se battre, peuvent être outragées sans risque. L’hypothèse « si les femmes étaient autorisées à punir… » imagine un monde inversé où le calomniateur « retiré dans un désert » cacherait « sa honte et sa mauvaise foi ». La chute est amère : « ils ont trop bien fondé cet abus pour le voir jamais abolir ». « Abus » est le mot des philosophes : l’usage n’est plus une coutume respectable, c’est une injustice instituée par ceux qu’elle protège.
Troisième mouvement : l’éducation différenciée et le retour à Aza
La phrase la plus citée tire la conclusion : « L’impudence et l’effronterie sont les premiers sentiments que l’on inspire aux hommes, la timidité, la douceur et la patience sont les seules vertus que l’on cultive dans les femmes ». Le parallélisme est rigoureux : « les premiers sentiments » face aux « seules vertus », « inspire » face à « cultive ». Le pronom « on » est essentiel : ces traits ne sont pas naturels, ils sont produits par l’éducation. Les mots ont un double tranchant : « impudence » et « effronterie » sont des vices, mais ce sont eux qu’on « inspire » ; « timidité, douceur, patience » sont des « vertus », mais des vertus qui désarment. La question rhétorique ferme la démonstration : « comment ne seraient-elles pas les victimes de l’impunité ? » « Impunité » renvoie à « sans craindre ni blâme ni punition » : la boucle est bouclée.
Le dernier paragraphe revient à la lettre d’amour : « Ô mon cher Aza ! ». L’antithèse « les vices brillants d’une nation d’ailleurs charmante » résume l’ambivalence de Zilia, séduite et choquée. Aza doit être « exemple », « guide », « soutien » ; elle, l’imiter « en le surpassant même s’il est possible » : la réserve dit une ambition discrète, dépasser l’homme dans la vertu. La formule finale, « un respect fondé sur le mérite et non pas sur un frivole usage », répond à toute la lettre : au respect de galanterie, Zilia oppose un respect mérité. Qui connaît la fin du roman y entend une promesse.
Le style : antithèses, ironie, généralisation
Trois procédés structurent le passage. L’antithèse, du couple respect/mépris aux paires « plus haut rang »/« plus vile condition », « vices brillants »/« naïve simplicité » : la contradiction française est reproduite dans la syntaxe. L’ironie, par l’éloge retourné (« une nation d’ailleurs charmante ») et la parenthèse (« car je ne leur en connais point d’autre »). La généralisation : Zilia parle des « hommes » et des « femmes » au présent de vérité générale et passe d’un fait unique (« un jeune homme tué ») à une loi (« un homme est obligé d’exposer sa vie… »). C’est la démarche des moralistes, mais depuis l’extérieur.
Conclusion
La lettre XXXI est le moment où le regard neuf de Zilia se fait critique sociale. Une contradiction (respect et mépris « avec un égal excès »), un fait divers (le duel) et une explication (la lâcheté masculine, l’éducation qui fait des femmes les « victimes de l’impunité ») : la lettre a la rigueur d’un raisonnement et l’émotion d’une lettre d’amour. Pour le parcours, elle montre que le « nouvel univers » n’est pas seulement un spectacle : il est jugé, et le jugement de l’étrangère atteint ce que les Français ne voient plus.
Ouverture. On comparera avec les Lettres persanes de Montesquieu (1721), où Rica s’étonne des usages français et où le sérail d’Usbek pose la question de la liberté des femmes ; chez Graffigny, c’est une femme qui parle, et la critique est d’expérience. On pensera aussi à la fin du roman : Zilia, trahie par Aza, refuse d’épouser Déterville et choisit l’étude et l’amitié dans sa maison. Le « respect fondé sur le mérite » qu’elle réclame ici, elle se le donnera elle-même.
Question de grammaire probable
La négation est la piste la plus probable : « je n’en vois point de plus déshonorante » (négation avec point), « ne craignent que les punitions corporelles » (restriction ne… que), « sans craindre ni blâme ni punition » (négation coordonnée). Autre piste : la subordination dans « Il est clair que les hommes… ne craignent que… et que si les femmes étaient autorisées… ne serait plus » (deux complétives coordonnées, avec une hypothétique en si à l’imparfait et conditionnel). Enfin l’interrogation « comment ne seraient-elles pas les victimes de l’impunité ? » : partielle, inversion du sujet, valeur rhétorique.
Pour l’entretien
Si l’on vous demande en quoi cette lettre relève du parcours, répondez que le « nouvel univers » est ici un univers moral : Zilia découvre un code, la galanterie, et le juge depuis ses propres « notions de la nature ». Si l’on vous demande si Graffigny est féministe, restez précis : le mot n’existe pas au XVIIIe siècle, mais la lettre attribue les défauts des femmes à l’éducation (« que l’on cultive dans les femmes ») et non à la nature, et le roman s’achève sur une femme indépendante. Si l’on vous demande un autre passage, ayez en réserve la lettre I.
Questions fréquentes
La formule « un mépris drapé de galanterie » est-elle dans le texte ?
Non. Cette formule, que l’on trouve dans des cours et des fiches, est une paraphrase de commentateurs, pas une citation de Graffigny. Le texte dit : « Ils les respectent, mon cher Aza, et en même temps ils les méprisent avec un égal excès », puis parle des « dehors d’un respect purement imaginaire ». À l’oral, citez ces phrases ; si vous employez « mépris drapé de galanterie », présentez-la comme une reformulation.
Lettre XXXI ou lettre XXXIV : quelle numérotation retenir ?
Dans l’édition de 1747 (38 lettres, celle de Vinteuil), le passage sur les femmes est la lettre XXXI. Dans l’édition augmentée de 1752 (41 lettres), au programme du bac, la critique de la condition des femmes est développée dans la lettre XXXIV, absente de 1747. Suivez la numérotation de votre descriptif.
Quels procédés citer dans ce passage ?
L’antithèse respect/mépris, la parenthèse ironique, la gradation « tromper, trahir… noircir », la double négation « ni blâme ni punition », le mot « barbare » appliqué aux Français, le parallélisme de la phrase sur l’éducation avec le pronom « on », la question rhétorique finale.
Où lire les Lettres d’une Péruvienne gratuitement pour le bac ?
Le roman entier se lit gratuitement sur Vinteuil, sans compte, avec la fiche bac qui l’accompagne.
À lire aussi : préparer l’oral sur les Lettres d’une Péruvienne, les sujets de dissertation, l’explication linéaire de la lettre I et la méthode de la lecture linéaire.

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