En 30 secondes. La première lettre des Lettres d’une Péruvienne (1747) est un cri : « Aza ! mon cher Aza ! » Zilia, Vierge du Soleil promise au prince Aza, vient d’être enlevée du temple de Cuzco par les Espagnols, « ces Sauvages impies ». Elle écrit à celui qu’elle aime sans savoir s’il vit, dans une langue qu’elle noue avec des cordelettes, les quipos. Tout le roman est déjà dans cette lettre : la voix d’une étrangère qui juge les Européens en « barbares », l’amour comme seule boussole, et l’écriture comme survie. Pour le parcours « Un nouvel univers s’est offert à mes yeux », c’est le point de départ : le nouvel univers commence par une catastrophe.
Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le roman se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac des Lettres d’une Péruvienne rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve.
Situer le passage
Françoise de Graffigny publie les Lettres d’une Péruvienne en 1747, puis une édition augmentée en 1752. Le roman est épistolaire et à une seule voix : trente-huit lettres de Zilia, et personne ne répond. Zilia est une Vierge du Soleil, élevée dans le temple de Cuzco, promise à Aza, l’héritier de l’Inca. Le jour de leur union, les Espagnols envahissent le temple ; Zilia est enlevée, puis capturée en mer par des Français, et découvrira Paris sous la protection de Déterville.
La lettre I est écrite dans la prison qui suit l’enlèvement, avant la traversée. Zilia ne sait pas où elle est, ni qui la retient, ni si Aza est vivant. Elle « noue » sa lettre : les quipos, cordelettes à nœuds des Incas, servent ici d’écriture. L’avertissement de l’éditeur fictif a prévenu que ces premières lettres ont été « traduites par elle-même ». Le texte se donne donc comme la voix d’une étrangère, avec ses « comparaisons orientales ».
Problématique possible : comment cette première lettre fait-elle entendre la voix d’une étrangère et installe-t-elle, dans la douleur, le regard critique qui fera tout le roman ?
Mouvements :
- L’appel à Aza : une lettre qui ne peut pas arriver (« Aza ! mon cher Aza !… que je succombe, s’il le faut, sous les maux qui m’accablent ! »).
- La captivité et les « barbares » : le regard renversé (« Depuis le moment terrible… la voix de la nature gémissante ? »).
- Le récit de l’enlèvement et le trésor des quipos (« Tu le sais, ô délices de mon cœur !… le trésor de mon cœur »).
Le texte
Orthographe modernisée. L’édition disponible sur Vinteuil conserve la graphie de 1747 (« devroit », « tems », « & »).
Aza ! mon cher Aza ! les cris de ta tendre Zilia, tels qu’une vapeur du matin, s’exhalent et sont dissipés avant d’arriver jusqu’à toi ; en vain je t’appelle à mon secours ; en vain j’attends que ton amour vienne briser les chaînes de mon esclavage : hélas ! peut-être les malheurs que j’ignore sont-ils les plus affreux ! peut-être tes maux surpassent-ils les miens !
La ville du Soleil, livrée à la fureur d’une nation barbare, devrait faire couler mes larmes ; mais ma douleur, mes craintes, mon désespoir, ne sont que pour toi. Qu’as-tu fait dans ce tumulte affreux, chère âme de ma vie ? Ton courage t’a-t-il été funeste ou inutile ? Cruelle alternative ! mortelle inquiétude ! ô mon cher Aza ! que tes jours soient sauvés, et que je succombe, s’il le faut, sous les maux qui m’accablent !
Depuis le moment terrible (qui aurait dû être arraché de la chaîne du temps, et replongé dans les idées éternelles) depuis le moment d’horreur où ces Sauvages impies m’ont enlevée au culte du Soleil, à moi-même, à ton amour ; retenue dans une étroite captivité, privée de toute communication, ignorant la langue de ces hommes féroces, je n’éprouve que les effets du malheur, sans pouvoir en découvrir la cause. Plongée dans un abîme d’obscurité, mes jours sont semblables aux nuits les plus effrayantes.
Loin d’être touchés de mes plaintes, mes ravisseurs ne le sont pas même de mes larmes ; sourds à mon langage, ils n’entendent pas mieux les cris de mon désespoir. Quel est le peuple assez féroce pour n’être point ému aux signes de la douleur ? Quel désert aride a vu naître des humains insensibles à la voix de la nature gémissante ? Les Barbares !
[…] Tu le sais, ô délices de mon cœur ! ce jour horrible, ce jour à jamais épouvantable, devait éclairer le triomphe de notre union. À peine commençait-il à paraître, qu’impatiente d’exécuter un projet que ma tendresse m’avait inspiré pendant la nuit, je courus à mes quipos ; profitant du silence qui régnait encore dans le Temple, je me hâtai de les nouer, dans l’espérance qu’avec leur secours je rendrais immortelle l’histoire de notre amour et de notre bonheur. […] Mais quel horrible spectacle s’offrit à mes yeux ! Jamais son souvenir affreux ne s’effacera de ma mémoire. Les pavés du Temple ensanglantés ; l’image du Soleil foulée aux pieds ; nos Vierges éperdues, fuyant devant une troupe de soldats furieux qui massacraient tout ce qui s’opposait à leur passage […].
[…] Au milieu de cet horrible bouleversement, je ne sais par quel heureux hasard j’ai conservé mes quipos. Je les possède, mon cher Aza, c’est le trésor de mon cœur, puisqu’il servira d’interprète à ton amour comme au mien.
La lettre entière, avec le récit complet de l’enlèvement, est à lire dans l’édition intégrale gratuite. Votre descriptif peut retenir un extrait plus court : gardez le sien.
Premier mouvement : une lettre qui ne peut pas arriver
La lettre s’ouvre sur une double apostrophe, « Aza ! mon cher Aza ! », et sur des exclamations : le registre est lyrique et pathétique dès le premier mot. Mais la première image dit aussitôt l’échec de la parole : les cris de Zilia sont « tels qu’une vapeur du matin », ils « s’exhalent et sont dissipés avant d’arriver jusqu’à toi ». La comparaison, empruntée à la nature (une des « comparaisons orientales » annoncées par l’éditeur), fait de la lettre un souffle perdu. L’anaphore « en vain… en vain » martèle l’impuissance. Zilia écrit en sachant que personne ne lira : c’est la situation de tout le roman, une correspondance sans réponse.
Le second paragraphe renverse la hiérarchie attendue des douleurs. « La ville du Soleil, livrée à la fureur d’une nation barbare, devrait faire couler mes larmes » : le conditionnel devrait concède ce que l’on attendrait d’une prêtresse, pleurer sa cité ; « mais ma douleur, mes craintes, mon désespoir, ne sont que pour toi ». La gradation ternaire et la restriction ne… que placent l’amour au-dessus de la patrie et du culte. La série de questions (« Qu’as-tu fait… ? Ton courage t’a-t-il été funeste ou inutile ? ») et les phrases nominales (« Cruelle alternative ! mortelle inquiétude ! ») imitent le désordre de l’angoisse. Le mouvement se ferme sur un vœu sacrificiel, « que tes jours soient sauvés, et que je succombe » : Zilia s’offre en échange, dans le langage même du sacrifice religieux qu’elle a appris au temple.
Deuxième mouvement : les « barbares », ou le regard renversé
La phrase « Depuis le moment terrible… » est longue, suspendue par une parenthèse qui voudrait « arracher » ce moment « de la chaîne du temps » : Zilia rêve d’effacer l’événement. Le vocabulaire qui désigne les Espagnols est celui de la sauvagerie : « ces Sauvages impies », « ces hommes féroces », et bientôt « les Barbares ! ». Le renversement est le grand procédé du roman : ce sont les Européens, conquérants et chrétiens, qui sont des sauvages aux yeux de la Péruvienne. Graffigny reprend le « regard étranger » des Lettres persanes de Montesquieu, mais le durcit : Zilia n’est pas un voyageur curieux, c’est une victime.
Le triple arrachement, « enlevée au culte du Soleil, à moi-même, à ton amour », résume ce qu’elle perd : sa religion, son identité, son amour. Puis la captivité est dite par une accumulation de participes (« retenue… privée… ignorant… ») et par une métaphore de l’obscurité : « Plongée dans un abîme d’obscurité, mes jours sont semblables aux nuits les plus effrayantes ». Pour la fille du Soleil, l’absence de lumière est le pire des malheurs ; l’image religieuse devient image psychologique.
Le thème de la langue apparaît : « ignorant la langue de ces hommes féroces », « sourds à mon langage, ils n’entendent pas mieux les cris de mon désespoir ». Zilia et ses ravisseurs ne se comprennent pas, et cette incompréhension est réciproque. Les deux questions rhétoriques finales (« Quel est le peuple assez féroce… ? Quel désert aride a vu naître des humains insensibles à la voix de la nature gémissante ? ») font appel à une valeur universelle, la « nature », qui devrait se faire entendre sans langue. L’exclamation « Les Barbares ! », isolée, tombe comme un verdict. Tout le roman sera l’histoire d’une femme qui apprend la langue de l’autre pour juger l’autre.
Troisième mouvement : le récit de l’enlèvement et le trésor des quipos
La lettre passe alors au récit, au passé simple. Le « jour horrible » « devait éclairer le triomphe de notre union » : c’est le jour du mariage qui devient le jour de l’enlèvement, antithèse tragique. Zilia raconte qu’elle courait à ses quipos pour « rendre immortelle l’histoire de notre amour ». Le détail est décisif : avant même la catastrophe, elle écrivait. Les quipos, « amas innombrable de cordons », sont présentés comme une « peinture fidèle de nos actions et de nos sentiments » : Graffigny fait de l’écriture inca une écriture à part entière, contre le préjugé européen.
Le spectacle du massacre est rendu par une accumulation nominale, sans verbes : « Les pavés du Temple ensanglantés ; l’image du Soleil foulée aux pieds ; nos Vierges éperdues, fuyant… » Le rythme haché imite la vision par éclairs ; la profanation (« l’image du Soleil foulée aux pieds ») dit la violence coloniale comme violence religieuse. Zilia comprend ensuite que « le larcin était le motif de leur barbarie » : les conquérants pillent l’or, et ce regard lucide sur la cupidité européenne se prolongera à Paris, dans la critique de l’argent.
La lettre se referme sur les quipos, sauvés « par quel heureux hasard » : « c’est le trésor de mon cœur ». Le vrai trésor, face aux Espagnols qui « arrachaient jusqu’aux lames d’or », c’est l’écriture. Elle « servira d’interprète à ton amour comme au mien » : la lettre que nous lisons est ce trésor. Écrire, pour Zilia, c’est rester vivante et rester fidèle.
Conclusion
La lettre I des Lettres d’une Péruvienne est un incipit pathétique : un cri d’amour lancé dans le vide, une captive qui ne comprend rien à ce qui lui arrive. Mais Graffigny y installe déjà la mécanique du roman : le regard renversé qui fait des Européens des « barbares », la langue comme frontière et comme conquête, et l’écriture comme trésor et comme survie. Le « nouvel univers » du parcours s’ouvre par une chute dans « un abîme d’obscurité » ; les lettres suivantes seront la lente conquête de la lumière.
Ouverture. On comparera cette entrée en matière avec la première lettre des Lettres persanes (1721), où Usbek quitte Ispahan en voyageur volontaire : chez Graffigny, l’étrangère ne choisit pas son voyage, et la satire naît de la souffrance. On pensera aussi à la fin du roman : Zilia, libre et retirée dans sa maison, refusera d’épouser Déterville et choisira l’étude, l’écriture, l’indépendance. Le trésor des quipos est devenu une vie.
Question de grammaire probable
Les interrogations sont partout : « Qu’as-tu fait dans ce tumulte affreux ? » (interrogation directe partielle, pronom interrogatif que en tête et inversion du sujet), « Ton courage t’a-t-il été funeste ou inutile ? » (interrogation totale, inversion complexe avec reprise pronominale), « Quel est le peuple assez féroce pour n’être point ému… ? » (déterminant interrogatif quel). Autre piste : la négation « mes ravisseurs ne le sont pas même de mes larmes » et la restriction « ne sont que pour toi » ; ou les subordonnées dans la longue phrase « Depuis le moment terrible… », avec la relative « qui aurait dû être arraché » et la circonstancielle de temps « où ces Sauvages impies m’ont enlevée ».
Pour l’entretien
Si l’on vous demande pourquoi Zilia appelle les Espagnols « barbares », répondez par le renversement du regard : le mot que les Européens appliquent aux Indiens est retourné contre eux, et ce retournement organise toute la critique de la société française dans la suite du roman. Si l’on vous demande ce que sont les quipos, expliquez l’écriture à nœuds des Incas et son rôle dans le roman : Zilia écrit d’abord avec des cordelettes, puis apprend le français, et la traduction de ses lettres est fictivement la sienne. Si l’on vous demande votre passage préféré, ayez en réserve la lettre XXXIV sur la condition des femmes françaises.
Questions fréquentes
Qui est Aza dans les Lettres d’une Péruvienne ?
Le prince inca auquel Zilia est promise, destinataire de toutes ses lettres. Enlevé lui aussi par les Espagnols, il sera conduit en Espagne, se convertira et épousera une Espagnole : sa trahison, annoncée à la fin du roman, précipite le choix d’indépendance de Zilia.
Que sont les quipos ?
Des cordelettes à nœuds dont les Incas se servaient pour compter et conserver des informations. Graffigny en fait une véritable écriture : Zilia « noue » ses premières lettres avant d’apprendre le français.
Quels procédés citer dans la première lettre ?
Les apostrophes et exclamations lyriques, la comparaison de la « vapeur du matin », l’anaphore « en vain », la restriction « ne sont que pour toi », le renversement lexical (« Sauvages », « Barbares » pour désigner les Européens), la métaphore de l’« abîme d’obscurité », l’accumulation nominale du massacre, la métaphore du « trésor » pour les quipos.
Où lire les Lettres d’une Péruvienne gratuitement pour le bac ?
Le roman entier se lit gratuitement sur Vinteuil, sans compte, avec la fiche bac qui l’accompagne.
À lire aussi : préparer l’oral sur les Lettres d’une Péruvienne, les sujets de dissertation et la méthode de la lecture linéaire.

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