En 30 secondes. Au premier tiers du Discours de la servitude volontaire, La Boétie cesse de raisonner et apostrophe le peuple : « Pauvres et misérables peuples insensés ». Il lui montre que le tyran « n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps », que tout son pouvoir vient de ceux qu’il opprime, et conclut : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. » L’image du « grand colosse » qui s’effondre quand on lui retire sa base résume la thèse : la tyrannie ne tient que par le consentement des sujets. C’est le passage clé du parcours « Défendre et entretenir la liberté ».
Cette page vous donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le Discours se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac rassemble résumé et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve.
Situer le passage
Étienne de La Boétie (1530-1563) écrit le Discours de la servitude volontaire vers 1548, à dix-huit ans, étudiant en droit. Le texte circule en manuscrit ; Montaigne, son ami au parlement de Bordeaux, voulait le publier dans les Essais et y renonce quand les protestants s’en emparent après la Saint-Barthélemy : extraits dans le Réveille-matin des François (1574), texte complet dans les Mémoires de l’estat de France sous Charles neufiesme (1576). Montaigne raconte, dans « De l’amitié », que ceux qui ignoraient le titre l’ont « rebaptisé : Le Contr’un ». Le Discours demande comment tant d’hommes obéissent à un seul ; la réponse tient dans le titre : la servitude est volontaire.
Notre passage vient après l’exposé du paradoxe (un seul homme en « mâtine cent mille ») et la remarque que la liberté est le seul bien que les hommes ne désirent pas, « seulement parce qu’il est trop aisé ». La Boétie quitte alors la démonstration pour l’apostrophe. Aussitôt après le colosse, il avouera que « prêcher en ceci le peuple » est peut-être vain, et cherchera d’où vient « cette opiniâtre volonté de servir ».
Problématique possible : comment La Boétie transforme-t-il une démonstration politique en un appel à la liberté, et comment rend-il visible le paradoxe d’une servitude fabriquée par le peuple lui-même ?
Mouvements :
- L’apostrophe au peuple et la dépossession (« Pauvres et misérables peuples insensés… vos personnes »).
- Le tyran n’est qu’un homme : les questions rhétoriques (« Celui qui vous maîtrise tant… traîtres à vous-mêmes »).
- Les « vous » complices et l’appel final (« Vous semez vos fruits… se rompre »).
Le texte
Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous ne vous pouvez vanter que rien soit à vous ; et semblerait que meshui ce vous serait grand heur de tenir à ferme vos biens, vos familles et vos vies ; et tout ce dégât, ce malheur, cette ruine, vous vient, non pas des ennemis, mais certes oui bien de l’ennemi, et de celui que vous faites si grand qu’il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de présenter à la mort vos personnes. Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon que l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a-t-il pris tant d’yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d’où les a-t-il, s’ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? Comment vous oserait-il courir sus, s’il n’avait intelligence avec vous ? Que vous pourrait-il faire, si vous n’étiez recéleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue et traîtres à vous-mêmes ? Vous semez vos fruits, afin qu’il en fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons, afin de fournir à ses pilleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu’il ait de quoi soûler sa luxure ; vous nourrissez vos enfants, afin que, pour le mieux qu’il leur saurait faire, il les mène en ses guerres, qu’il les conduise à la boucherie, qu’il les fasse les ministres de ses convoitises, et les exécuteurs de ses vengeances ; vous rompez à la peine vos personnes, afin qu’il se puisse mignarder en ses délices et se vautrer dans les sales et vilains plaisirs ; vous vous affaiblissez, afin de le rendre plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride ; et de tant d’indignités, que les bêtes mêmes ou ne les sentiraient point, ou ne l’endureraient point, vous pouvez vous en délivrer, si vous l’essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre.
Texte de l’édition Paul Bonnefon (1922), orthographe modernisée. Les éditions scolaires modernisent parfois davantage (« Pauvres gens et misérables », « dont on a dérobé la base ») : citez votre édition. Mots anciens : « meshui » (désormais), « heur » (bonheur), « bailler » (donner), « courir sus » (attaquer), « roide » (raide). Le texte intégral est dans l’édition gratuite.
Premier mouvement : l’apostrophe et la dépossession
Le passage s’ouvre sur une double apostrophe : « Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien ». La Boétie ne s’adresse plus au lecteur lettré mais aux « peuples » et aux « nations », au pluriel. Les adjectifs sont à la fois plaintifs (« pauvres », « misérables ») et accusateurs (« insensés », « opiniâtres », « aveugles »), et l’antithèse « en votre mal / en votre bien » enferme le peuple dans une contradiction. Dès la première phrase, la pitié se mêle au reproche.
Suit le tableau de la dépossession : « vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons ». Le verbe « vous vous laissez » est décisif : le peuple ne subit pas, il laisse faire. Les verbes de spoliation (« emporter », « piller », « voler ») rendent l’oppression concrète, et le paradoxe va jusqu’à l’absurde : les sujets en sont réduits à « tenir à ferme » leurs propres « biens », « familles » et « vies », comme un fermier loue sa terre.
Le mouvement se clôt sur un renversement : « tout ce dégât, ce malheur, cette ruine, vous vient, non pas des ennemis, mais certes oui bien de l’ennemi ». Le passage du pluriel au singulier pointe le tyran unique, et la relative « celui que vous faites si grand qu’il est » énonce déjà la thèse : la grandeur du tyran est fabriquée par ses sujets, qui vont « si courageusement à la guerre » pour lui.
Deuxième mouvement : le tyran n’est qu’un homme
La phrase centrale du passage est une démystification : « Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps ». L’anaphore de la négation restrictive « n’a que » ramène le tyran à un corps ordinaire, celui du « moindre homme ». La seule différence est « l’avantage que vous lui faites pour vous détruire » : formule paradoxale où le peuple est à la fois donateur et victime.
Vient alors la série de six questions rhétoriques : « D’où a-t-il pris tant d’yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? » La Boétie reprend une à une les parties du corps (yeux, mains, pieds) et montre que le tyran les emprunte à ses sujets. Chaque question contient une hypothèse négative en « si vous ne… » qui donne la réponse en creux. La quatrième condense la thèse : « Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? » Le jeu sur « sur vous » / « par vous » est la clé du Discours. Les deux dernières accusent : le tyran a « intelligence » (connivence) avec ses victimes, et la gradation finale fait des sujets les « recéleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue et traîtres à vous-mêmes ». Le vocabulaire juridique transforme les victimes en coupables : c’est le sens même de la « servitude volontaire ».
Troisième mouvement : les « vous » complices et l’appel à la liberté
La longue phrase suivante est scandée par l’anaphore de « vous » suivi d’un verbe d’action et d’une proposition de but : « Vous semez vos fruits, afin qu’il en fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons, afin de fournir à ses pilleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu’il ait de quoi soûler sa luxure ». Chaque travail du peuple reçoit par « afin que » sa destination au tyran, comme si le peuple travaillait exprès pour son malheur. La gradation va des biens aux personnes et culmine dans la « boucherie » des guerres ; le tyran, lui, se vautre « dans les sales et vilains plaisirs ». Le dernier membre résume tout : « vous vous affaiblissez, afin de le rendre plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride ». La métaphore de la bride annonce la comparaison avec « les bêtes mêmes », qui, elles, « ne l’endureraient point » : le peuple est tombé plus bas que l’animal.
Alors le discours bascule. « Vous pouvez vous en délivrer, si vous l’essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire » : la correction « non pas… mais seulement » déplace tout sur la volonté. La phrase suivante en tire la conséquence, en un rythme bref : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. » L’impératif « soyez résolus » est le seul ordre du passage ; le présentatif « vous voilà libres » fait de la liberté un effet immédiat de la décision. « Servir » et « libres » se font face de part et d’autre de la virgule : la liberté est là dès qu’on cesse de servir.
La Boétie précise aussitôt qu’il ne prêche pas la révolte : « Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus ». La tyrannie ne tombe pas sous les coups, elle tombe d’elle-même, « comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre ». Le tyran est une statue énorme qui ne tient que par sa « base », le peuple qui le porte ; « de son poids même » est paradoxal : c’est sa propre grandeur qui le fait tomber, et les infinitifs « fondre en bas et se rompre » donnent à voir l’effondrement que les questions avaient démontré.
Conclusion
Le passage condense la thèse du Discours : le tyran n’a de pouvoir que celui que ses sujets lui donnent, et la servitude est volontaire parce qu’elle repose sur un consentement. La Boétie passe de la plainte à l’accusation (« traîtres à vous-mêmes »), puis à l’appel (« soyez résolus de ne servir plus »), avec toutes les ressources de l’éloquence : apostrophe, questions rhétoriques, anaphores, gradations, image du colosse. Dans le parcours « Défendre et entretenir la liberté », ce texte enseigne que la liberté se conquiert par un refus et se perd quand on cesse de la vouloir.
Ouverture. Montaigne, dans « De l’amitié » (Essais, I, 28), présente le Discours comme une œuvre de jeunesse écrite « à l’honneur de la liberté contre les tyrans », et renonce à le publier après que les protestants s’en sont servis. On peut aussi rapprocher La Boétie de Rousseau, qui écrit dans Du contrat social (1762) que « renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme ».
Question de grammaire probable
L’interrogation est la piste la plus probable : « D’où a-t-il pris tant d’yeux… si vous ne les lui baillez ? » (interrogation directe partielle, adverbe « d’où », inversion du sujet, subordonnée hypothétique en « si ») ; « Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? » (« aucun » au sens ancien de « quelque »). Autres pistes : la négation restrictive « n’a que deux yeux… n’a qu’un corps » ; la finalité, « afin qu’il en fasse le dégât » (subordonnée de but au subjonctif) et « afin de fournir » (infinitif) ; l’impératif « Soyez résolus de ne servir plus », avec « ne… plus » portant sur l’infinitif.
Pour l’entretien
Si l’on vous demande si La Boétie appelle à la révolte, répondez non : « Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez » ; c’est un refus, non une insurrection. Si l’on vous demande pourquoi les protestants ont publié le texte, expliquez qu’après la Saint-Barthélemy (1572) ils y ont vu une arme contre le roi, alors que La Boétie l’avait écrit plus de vingt ans plus tôt. Sur le parcours : défendre la liberté, c’est d’abord la vouloir ; l’entretenir, c’est ne jamais consentir à la servitude, même par habitude.
Questions fréquentes
Où se trouve « Soyez résolus de ne servir plus » dans le Discours ?
Dans le premier tiers du texte, à la fin de l’appel au peuple qui commence par « Pauvres et misérables peuples insensés », juste après les questions rhétoriques et juste avant l’image du colosse.
Que signifie l’image du colosse ?
Le tyran est une statue gigantesque qui ne tient que par sa base, c’est-à-dire par le peuple. Si l’on cesse de le soutenir, il tombe « de son poids même », sans qu’on le frappe : le pouvoir vient de ceux qui obéissent.
Quels procédés citer dans ce passage ?
L’apostrophe, l’anaphore de « n’a que », les six questions rhétoriques, la gradation « recéleurs… complices… traîtres à vous-mêmes », l’anaphore de « vous… afin que », la structure « non pas… mais seulement », l’impératif « Soyez résolus » et la comparaison du colosse.
Où lire le Discours de la servitude volontaire gratuitement ?
Le texte se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil, sans compte, dans l’édition Bonnefon en orthographe modernisée.
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