En 30 secondes. Dans le premier tiers du Discours de la servitude volontaire, La Boétie répond à la question que pose tout le texte : pourquoi des hommes servent-ils volontairement ? Sa réponse : la coutume. Ceux qui naissent « sous le joug » prennent « pour leur naturel l’état de leur naissance », et la coutume, plus forte que la nature, nous apprend « à avaler et ne trouver point amer le venin de la servitude ». Arbres greffés, Vénitiens opposés aux sujets du Grand Turc, chiens de Lycurgue : « les hommes sont tels que la nourriture les fait ». Dans le parcours « Défendre et entretenir la liberté », c’est le passage qui explique pourquoi la liberté doit être entretenue.

Le Discours se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac rassemble résumé et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve. Voir aussi notre explication de « Soyez résolus de ne servir plus ».

Situer le passage

Étienne de La Boétie (1530-1563) compose le Discours de la servitude volontaire vers 1548 ; le texte circule en manuscrit puis paraît chez les protestants après la Saint-Barthélemy (1574, 1576). La première partie a montré que le tyran ne tient que par ceux qui le soutiennent et que la nature a fait les hommes « tous compagnons » ; reste à comprendre pourquoi ils ne se redressent pas.

Notre passage ouvre cette enquête. La Boétie vient de distinguer trois sortes de tyrans (« par élection du peuple », « par la force des armes », « par succession de leur race ») et constate que le peuple assujetti tombe dans un tel « oubli de la franchise » qu’on dirait « qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude ». Le passage explique cet oubli par la coutume, avant les anecdotes des Lacédémoniens et de Caton et la formule : « la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume ».

Problématique possible : comment La Boétie fait-il de la coutume, et non de la force, la première cause de la servitude, sans renoncer à l’idée que l’homme est libre par nature ?

Mouvements :

  1. Naître sous le joug (jusqu’à « son prédécesseur »).
  2. La coutume plus forte que la nature (jusqu’à « maugré la nature »).
  3. Semences, arbres greffés, herbes (jusqu’à « la reconnaître »).
  4. Vénitiens, sujets du Grand Turc et chiens de Lycurgue (jusqu’à « si sont-ils frères »).

Le texte

Il est vrai qu’au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. C’est cela, que les hommes naissant sous le joug, et puis nourris et élevés dans le servage, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés, et ne pensent point avoir autre bien ni autre droit que ce qu’ils ont trouvé, ils prennent pour leur naturel l’état de leur naissance. Et toutefois il n’est point d’héritier si prodigue et nonchalant que quelquefois ne passe les yeux sur les registres de son père, pour voir s’il jouit de tous les droits de sa succession, ou si l’on n’a rien entrepris sur lui ou son prédécesseur. Mais certes la coutume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n’a en aucun endroit si grande vertu qu’en ceci, de nous enseigner à servir et, comme l’on dit de Mithridate qui se fit ordinaire à boire le poison, pour nous apprendre à avaler et ne trouver point amer le venin de la servitude. L’on ne peut pas nier que la nature n’ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire bien ou mal nés ; mais si faut il confesser qu’elle a en nous moins de pouvoir que la coutume : pour ce que le naturel, pour bon qu’il soit, se perd s’il n’est entretenu ; et la nourriture nous fait toujours de sa façon, comment que ce soit, maugré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes qu’elles ne peuvent endurer le moindre heurt de la nourriture contraire ; elles ne s’entretiennent pas si aisément comme elles s’abâtardissent, se fondent et viennent à rien : ni plus ni moins que les arbres fruitiers, qui ont bien tous quelque naturel à part, lequel ils gardent bien si on les laisse venir, mais ils le laissent aussitôt pour porter d’autres fruits étrangers et non les leurs, selon qu’on les ente. Les herbes ont chacune leur propriété, leur naturel et singularité ; mais toutefois le gel, le temps, le terroir ou la main du jardinier y ajoutent ou diminuent beaucoup de leur vertu : la plante qu’on a vue en un endroit, on est ailleurs empêché de la reconnaître. Qui verrait les Vénitiens, une poignée de gens vivant si librement que le plus méchant d’entre eux ne voudrait pas être le roi de tous, ainsi nés et nourris qu’ils ne reconnaissent point d’autre ambition sinon à qui mieux avisera et plus soigneusement prendra garde à entretenir la liberté, ainsi appris et faits dès le berceau qu’ils ne prendraient point tout le reste des félicités de la terre pour perdre le moindre de leur franchise ; qui aura vu, dis-je, ces personnages-là, et au partir de là s’en ira aux terres de celui que nous appellons Grand Seigneur, voyant là des gens qui ne veulent être nés que pour le servir, et qui pour maintenir sa puissance abandonnent leur vie, penserait-il que ceux-là et les autres eussent un même naturel, ou plutôt s’il n’estimerait pas que, sortant d’une cité d’hommes, il était entré dans un parc de bêtes ? Lycurgue, le policier de Sparte, avait nourri, ce dit-on, deux chiens, tous deux frères, tous deux allaités de même lait, l’un engraissé en la cuisine, l’autre accoutumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant montrer au peuple lacédémonien que les hommes sont tels que la nourriture les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entre eux une soupe et un lièvre : l’un courut au plat et l’autre au lièvre. « Toutefois, dit-il, si sont-ils frères ».

Texte de l’édition Paul Bonnefon (1922), orthographe modernisée ; citez votre édition scolaire si elle modernise davantage. Mots anciens : « nourriture » (éducation), « franchise » (liberté), « maugré » (malgré), « enter » (greffer), « policier » (législateur). Texte intégral dans l’édition gratuite.

Premier mouvement : naître sous le joug

La première phrase pose une chronologie de la servitude : « Il est vrai qu’au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après servent sans regret ». La concession « Il est vrai qu’… mais » écarte l’objection évidente : la tyrannie commence par la violence, mais ne dure pas par elle. Le parallélisme oppose « par contrainte » et « volontiers », « leurs devanciers » et « ceux qui viennent après » : entre deux générations, la force a disparu et la servitude est devenue volontaire.

Suit le mécanisme : « les hommes naissant sous le joug, et puis nourris et élevés dans le servage… se contentent de vivre comme ils sont nés ». Les participes suivent l’ordre d’une vie ; « joug » et « servage » réduisent les sujets à des bêtes de trait et à des serfs. La formule finale est un renversement : « ils prennent pour leur naturel l’état de leur naissance ». Le jeu sur « naturel » et « naissance », mots de même racine, dit tout : l’homme confond le naturel et ce dans quoi il est né.

Le mouvement s’achève sur une comparaison juridique : « il n’est point d’héritier si prodigue et nonchalant que quelquefois ne passe les yeux sur les registres de son père ». Le pire héritier vérifie ses titres ; l’homme né esclave ne vérifie jamais s’il a hérité de la liberté.

Deuxième mouvement : la coutume plus forte que la nature

« Mais certes la coutume… n’a en aucun endroit si grande vertu qu’en ceci, de nous enseigner à servir ». La coutume est personnifiée en maîtresse d’école (« enseigner », « apprendre ») et la servitude est sa leçon la mieux apprise. L’exemple de Mithridate, roi du Pont qui « se fit ordinaire à boire le poison », engendre la métaphore du « venin de la servitude » : prise à petites doses, la servitude finit par ne plus être sentie ; « ne trouver point amer » dit cette anesthésie du goût.

Vient alors une pesée entre nature et coutume : « L’on ne peut pas nier que la nature n’ait en nous bonne part… ; mais si faut il confesser qu’elle a en nous moins de pouvoir que la coutume ». Les verbes « nier » et « confesser » miment un débat : La Boétie ne renie pas sa thèse, il la nuance : « le naturel, pour bon qu’il soit, se perd s’il n’est entretenu ». « Entretenir » est le verbe du parcours : la liberté naturelle exige un soin. Constat final, presque brutal : « la nourriture nous fait toujours de sa façon, comment que ce soit, maugré la nature ». L’homme est le produit de ce qui l’a nourri.

Troisième mouvement : semences, arbres greffés, herbes

Suit un vocabulaire végétal : « Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes qu’elles ne peuvent endurer le moindre heurt de la nourriture contraire ». La métaphore de la graine dit la fragilité du bien naturel, que souligne la gradation « s’abâtardissent, se fondent et viennent à rien » : conserver demande un effort, perdre est facile.

La comparaison des « arbres fruitiers » est la plus parlante : ils « ont bien tous quelque naturel à part », mais le laissent « pour porter d’autres fruits étrangers et non les leurs, selon qu’on les ente ». La greffe est l’image exacte de l’éducation. Les « herbes » complètent le tableau : « le gel, le temps, le terroir ou la main du jardinier » mêle causes naturelles et humaines, et « on est ailleurs empêché de la reconnaître » prépare la transition vers les peuples : l’homme change selon le lieu où il pousse.

Quatrième mouvement : Vénitiens, sujets du Grand Turc et chiens de Lycurgue

La longue phrase sur les Vénitiens et le « Grand Seigneur » (le sultan ottoman) est une expérience de pensée : « Qui verrait les Vénitiens… », « qui aura vu, dis-je, ces personnages-là ». Le pronom « qui » fait du lecteur un voyageur ; Venise est « une poignée de gens vivant si librement que le plus méchant d’entre eux ne voudrait pas être le roi de tous ». Les Vénitiens sont « nés et nourris », « appris et faits dès le berceau » pour « entretenir la liberté » : les mots des esclaves de naissance, en sens inverse, car la coutume fait aussi des hommes libres. Face à eux, les sujets du Turc « ne veulent être nés que pour le servir ». L’interrogation finale donne le verdict : le voyageur, « sortant d’une cité d’hommes », croirait être « entré dans un parc de bêtes » ; la liberté est le critère de l’humanité.

L’anecdote de Lycurgue, rapportée par Plutarque, sert de preuve expérimentale : les chiens sont « tous deux frères, tous deux allaités de même lait », seule diffère la « nourriture », et la scène a la netteté d’une fable : « l’un courut au plat et l’autre au lièvre ». La morale, « les hommes sont tels que la nourriture les fait », et la chute « Toutefois, dit-il, si sont-ils frères » enferment le lecteur dans l’évidence. On comprend la phrase que La Boétie écrira un peu plus loin : « La nature de l’homme est bien d’être franc et de le vouloir être, mais aussi sa nature est telle que naturellement il tient le pli que la nourriture lui donne. »

Conclusion

La contrainte fonde la tyrannie, mais la coutume la perpétue : telle est la première explication de la servitude volontaire. Par concession, comparaisons et exemples, du poison de Mithridate aux chiens de Lycurgue, La Boétie dessine une anthropologie : l’homme est libre par nature, mais la « nourriture » l’emporte si l’on n’entretient pas le « naturel ». Dans le parcours « Défendre et entretenir la liberté », le texte justifie le second verbe : la liberté n’est pas un acquis, c’est un pli à conserver, et Venise en est la preuve.

Ouverture. Montaigne consacre aux mêmes idées le chapitre « De la coutume et de ne changer aisément une loi reçue » (Essais, I, 23). Rousseau reprend l’idée au début Du contrat social (I, 2) : « Les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu’au désir d’en sortir. »

Question de grammaire probable

La subordination est la piste la plus probable. La comparaison : « ni plus ni moins que les arbres fruitiers » (comparatif d’égalité), « les hommes sont tels que la nourriture les fait », « si aisément comme elles s’abâtardissent » (tour ancien pour « aussi… que »). La concession ensuite : « pour bon qu’il soit » (subjonctif), « comment que ce soit ». On peut aussi interroger la consécutive « si menues et glissantes qu’elles ne peuvent endurer le moindre heurt » et la relative explicative « la coutume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous ».

Pour l’entretien

Si l’on vous demande si La Boétie se contredit (libre par nature, esclave par coutume), répondez qu’il distingue le « naturel » et la « nourriture » : la nature donne des « semences » que l’éducation fait pousser ou étouffe. Si l’on vous demande la suite : les tyrans abêtissent leurs sujets par les plaisirs, comme Cyrus le fit des Lydiens. Sur le parcours : « entretenir la liberté » est l’expression même que La Boétie emploie pour les Vénitiens.

Questions fréquentes

Où se trouve le passage sur la coutume dans le Discours ?

Dans le premier tiers du texte, après les trois sortes de tyrans et avant les anecdotes des Lacédémoniens et de Caton, que suit la formule « la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume ».

Que signifie « nourriture » chez La Boétie ?

Non l’alimentation mais l’éducation, tout ce qui « nourrit » un être depuis l’enfance : les hommes sont ce que leur éducation les fait.

Quels procédés citer dans ce passage ?

La concession « Il est vrai qu’… mais », le jeu sur « naturel » et « naissance », la métaphore du « venin de la servitude », les comparaisons végétales, l’antithèse « cité d’hommes » / « parc de bêtes » et la chute « si sont-ils frères ».

Où lire le Discours de la servitude volontaire gratuitement ?

Le texte se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil, dans l’édition Bonnefon en orthographe modernisée.

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