En 30 secondes. Pour entrer au royaume de Gorre, où Méléagant retient la reine Guenièvre, le chevalier de la charrette a choisi le Pont de l’Épée, « le plus périlleux » des deux passages. Sous lui, une eau « noire, épaisse et hideuse comme le fleuve du diable » ; sur l’autre rive, deux lions que ses compagnons croient voir. Il ôte l’armure de ses mains et de ses pieds, traverse sur la lame qui l’entaille, et « souffrir lui était douceur » : Amour « adoucissait tout et guérissait tout ». De l’autre côté, il n’y a pas de lions. Pour les parcours « Le roman et l’invention de l’amour » (voie générale) et « Héroïsme et amour » (voie technologique), c’est la scène où la prouesse chevaleresque devient tout entière une preuve d’amour.

Cette page donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le roman se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac du Chevalier de la charrette rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve.

Une précision importante sur l’édition. Chrétien de Troyes a écrit en ancien français et en vers. Le programme prévoit une édition bilingue (texte original et traduction) : c’est celle que vous devez citer à l’oral, dans la version choisie par votre professeur. Le texte ci-dessous est celui de l’édition Vinteuil, une adaptation en prose moderne, plus resserrée que l’original : servez-vous-en pour comprendre la scène, mais citez les vers de votre édition.

Situer le passage

Nous sommes au cœur du roman. Depuis la scène de la charrette, le chevalier sans nom a tout subi pour retrouver la reine. Une demoiselle a expliqué que le royaume de Gorre, « dont nul étranger ne retourne », n’a que deux entrées : le Pont sous l’Eau, que Gauvain a choisi, et le Pont de l’Épée, « le plus périlleux de tous ». Le héros a pris le second sans discuter. Il chevauche avec les fils du vavasseur qui l’a hébergé, « qui s’étaient faits ses compagnons », et le chapitre précédent se ferme sur la phrase qui donne le sens de tout ce qui suit : « chaque heure perdue loin de la reine lui était une mort ». Le pont est la dernière épreuve avant la rencontre : au lendemain de la traversée, blessé, le héros affronte Méléagant et entend la reine prononcer son nom, « Lancelot du Lac ».

Problématique possible : comment Chrétien de Troyes transforme-t-il une épreuve chevaleresque en épreuve amoureuse, et fait-il du corps blessé de Lancelot le signe même de la fin’amor ?

Mouvements :

  1. Le pont et l’eau : un décor infernal (« Au bout de la terre défendue… un tronc d’arbre »).
  2. Les lions et la peur des compagnons (« Et sur l’autre rive… mourir que retourner »).
  3. L’épreuve du corps (« Alors il fit une chose plus étrange que tout… aux genoux, aux pieds »).
  4. Amour, moteur de l’héroïsme (« Mais Amour, qui le conduisait… souffrir lui était douceur »).
  5. Le merveilleux dissipé (« Parvenu de l’autre côté… à portée de vue »).

Le texte

Texte de l’édition Vinteuil (adaptation en français moderne).

Au bout de la terre défendue, ils parvinrent au Pont de l’Épée. L’eau qui coulait dessous était noire, épaisse et hideuse comme le fleuve du diable, si périlleuse que rien au monde n’y fût tombé sans être perdu comme en la mer salée. Le pont : une épée fourbie et blanche, longue comme deux lances, clouée de chaque côté à un tronc d’arbre. Et sur l’autre rive, les deux compagnons du chevalier crurent voir deux lions ou deux léopards enchaînés à une pierre, qui attendaient.

Les fils du vavasseur le supplièrent de renoncer. Il répondit que l’eau ni le pont ne l’arrêteraient, et qu’il préférait mourir que retourner. Alors il fit une chose plus étrange que tout : il ôta l’armure de ses mains et de ses pieds. Mieux valait se mutiler que tomber ; des mains nues tiennent mieux le fer. Il se mit sur l’épée à mains nues et pieds nus, s’aidant des mains, des pieds et des genoux, et passa — dans la douleur, car le tranchant l’entaillait aux mains, aux genoux, aux pieds. Mais Amour, qui le conduisait, adoucissait tout et guérissait tout, et souffrir lui était douceur.

Parvenu de l’autre côté, il chercha les lions du regard : il n’y avait pas de lions. Il leva son gant de mailles, regarda au travers : rien. Les fauves n’avaient été qu’un enchantement, ou la peur des autres. Ses compagnons, de l’autre rive, pleuraient de joie. Lui, sanglant, déchiré, regardait devant : la tour du roi Bademagu se dressait à portée de vue.

Dans l’édition bilingue, l’épisode est plus long : gardez le découpage de votre descriptif et les vers de votre édition. La suite (l’accueil de Bademagu, le combat contre Méléagant) est à lire dans l’édition intégrale gratuite.

Premier mouvement : le pont et l’eau, un décor infernal

Le passage s’ouvre sur un seuil : « Au bout de la terre défendue », extrémité d’un royaume clos. La description commence par ce qui est en dessous. L’eau est qualifiée par un rythme ternaire, « noire, épaisse et hideuse », qui va du visuel au moral, puis par une comparaison qui donne la clé du décor : « comme le fleuve du diable ». Le pont n’est pas seulement dangereux, il est infernal ; le passer, c’est franchir une frontière entre deux mondes. L’hyperbole suit, avec sa tournure consécutive, « si périlleuse que rien au monde n’y fût tombé sans être perdu », et une seconde comparaison, « comme en la mer salée », redouble l’image de l’abîme.

Puis, après deux points, l’objet lui-même, en une phrase nominale : « Le pont : une épée fourbie et blanche, longue comme deux lances ». Le style devient sec, presque technique, et c’est ce contraste qui fait l’effroi : contre l’eau noire, une lame « blanche », polie (« fourbie »), mesurée en longueur d’armes. Tout est à l’envers : l’épée, instrument du chevalier, est devenue le chemin sous ses pieds ; l’arme qu’il tient par la poignée, il va devoir la tenir par le tranchant.

Deuxième mouvement : les lions et la peur des compagnons

La dernière phrase du premier paragraphe ajoute un obstacle de l’autre côté : « les deux compagnons du chevalier crurent voir deux lions ou deux léopards enchaînés à une pierre, qui attendaient ». Tout, ici, est fragile : le verbe croire (« crurent voir »), l’alternative « lions ou léopards », qui trahit une vision imprécise, et surtout le sujet de la phrase, qui n’est pas le chevalier mais ses compagnons. Dès la première mention, les fauves relèvent du regard des autres. La relative « qui attendaient » suffit pourtant à installer la menace.

Le second paragraphe s’ouvre sur la peur : « Les fils du vavasseur le supplièrent de renoncer. » Le verbe supplier est fort ; leur rôle est celui du bon sens, comme Gauvain devant la charrette. La réponse du héros, au discours indirect, est lapidaire : « l’eau ni le pont ne l’arrêteraient ». Puis la formule décisive, « il préférait mourir que retourner » : retourner, c’est s’éloigner de la reine, et l’on se souvient que « chaque heure perdue loin de la reine lui était une mort ». Entre deux morts, il choisit celle qui rapproche.

Troisième mouvement : l’épreuve du corps

Le narrateur annonce le geste par une formule qui le classe parmi les prodiges du roman : « Alors il fit une chose plus étrange que tout ». Le superlatif place cet acte au-dessus de la charrette elle-même. Et l’acte est un dépouillement : « il ôta l’armure de ses mains et de ses pieds », aux endroits précis où le fer va mordre. Le raisonnement tient en deux maximes : « Mieux valait se mutiler que tomber ; des mains nues tiennent mieux le fer. » Le verbe se mutiler est choisi lucidement ; la seconde phrase, au présent de vérité générale, a la forme d’un proverbe. Chrétien ne fait pas de Lancelot un fou : il en fait un homme qui accepte la douleur en connaissance de cause.

La traversée est décrite par le corps, énuméré : « à mains nues et pieds nus, s’aidant des mains, des pieds et des genoux ». La répétition des membres fait voir la reptation du chevalier sur la lame, et le tiret suspend le verbe au moment de la douleur : « et passa — dans la douleur ». La phrase reprend alors l’énumération du côté de la blessure : « le tranchant l’entaillait aux mains, aux genoux, aux pieds ». Les trois compléments répondent aux trois appuis. Le corps est ici l’exact envers de l’armure : là où le fer le protégeait, le fer le coupe.

Quatrième mouvement : Amour, moteur de l’héroïsme

La phrase centrale commence par une conjonction d’opposition : « Mais Amour, qui le conduisait, adoucissait tout et guérissait tout, et souffrir lui était douceur. » Comme dans la scène de la charrette, Amour porte une majuscule : c’est une allégorie, un seigneur dont le chevalier est le vassal. La relative « qui le conduisait » en fait un guide : ce n’est pas Lancelot qui traverse, c’est Amour qui le mène sur la lame, comme il l’avait fait monter dans la charrette « puisque Amour le voulait ».

Les deux verbes coordonnés, « adoucissait tout et guérissait tout », avec la répétition de « tout », disent une puissance sans limite : l’amour n’est pas une consolation, c’est un remède. Puis vient le paradoxe final, en cinq mots : « souffrir lui était douceur ». L’infinitif souffrir, en sujet, et le nom douceur, en attribut, se rejoignent par-dessus la contradiction. C’est la définition même de la fin’amor : l’amant aime sa souffrance parce qu’elle vient de la dame et va vers elle. Le chevalier n’est plus grand parce qu’il vainc, mais parce qu’il souffre avec joie.

Pour le parcours « Héroïsme et amour », c’est la phrase à retenir : la prouesse est réelle, mais sa source n’est ni la force ni la gloire, c’est l’amour.

Cinquième mouvement : le merveilleux dissipé

Le dernier paragraphe résout l’énigme des lions par le regard : « il chercha les lions du regard : il n’y avait pas de lions. » La phrase est construite comme une attente déçue, avec la reprise du mot lions dans une négation nue. Le héros vérifie méthodiquement : « Il leva son gant de mailles, regarda au travers : rien. » Le mot d’une syllabe clôt la vérification.

Le narrateur propose deux explications sans trancher : « Les fauves n’avaient été qu’un enchantement, ou la peur des autres. » Le « ou » laisse ouverte l’hypothèse rationnelle : la peur fabrique des monstres. Le vrai obstacle était le fer, non les bêtes ; et le fer, Amour l’a adouci.

Le texte se termine par un double tableau. Les compagnons « pleuraient de joie » ; le héros, « sanglant, déchiré », ne regarde ni ses plaies ni ses amis : il « regardait devant », vers « la tour du roi Bademagu », où se trouve la reine. Son regard est toujours tendu vers le lieu où est Guenièvre.

Conclusion

L’épisode du Pont de l’Épée est la grande épreuve chevaleresque du roman, et Chrétien de Troyes en fait une épreuve d’amour. Le décor infernal et la menace des lions donnent au passage la dimension du merveilleux ; la supplication des compagnons rappelle le point de vue de la raison ; la description du corps entaillé donne à la prouesse son poids de chair. Mais la phrase centrale renverse tout : « souffrir lui était douceur », parce qu’Amour « le conduisait ». Enfin, la disparition des lions, « enchantement, ou la peur des autres », rationalise le merveilleux et désigne le seul vrai moteur du héros. Le chevalier de la charrette n’est pas un héros malgré l’amour : il est un héros par l’amour, et c’est ce qu’invente ce roman.

Ouverture. On rapprochera ces lions absents du lion bien réel d’Yvain ou le Chevalier au lion, l’autre roman que Chrétien de Troyes composait à la même époque : Yvain sauve un lion d’un serpent et en fait son compagnon, signe de sa vaillance retrouvée. Chez Lancelot, le fauve est une illusion, et la seule bête à vaincre est la peur. On pensera aussi à Tristan : là où le philtre explique l’amour de Tristan et d’Iseut, Lancelot n’a bu aucun breuvage ; il traverse le pont librement, et cette liberté fait de lui l’amant courtois par excellence.

Question de grammaire probable

La phrase « Il répondit que l’eau ni le pont ne l’arrêteraient, et qu’il préférait mourir que retourner » permet d’étudier le discours indirect : deux subordonnées conjonctives introduites par que, COD de répondit, avec la concordance des temps (le conditionnel « arrêteraient » exprime un futur dans le passé ; l’imparfait « préférait » un présent dans le passé). On y trouve aussi la négation coordonnée « l’eau ni le pont ne » et la construction comparative « préférait mourir que retourner », qui oppose deux infinitifs. Autres pistes : la négation restrictive « n’avaient été qu’un enchantement » (ne… que) ; la négation totale « il n’y avait pas de lions » (ne… pas, article remplacé par de).

Pour l’entretien

Si l’on vous demande pourquoi le chevalier retire son armure, citez « des mains nues tiennent mieux le fer » : il ne cherche pas la souffrance pour elle-même, il choisit le moyen le plus sûr d’arriver à la reine. Sur « souffrir lui était douceur », partez de la fin’amor et rapprochez la phrase de la charrette, où Amour « commandait de monter ». Sur les lions, répondez que Chrétien distingue le merveilleux vrai (le pont) du merveilleux imaginé (les fauves). Enfin, les blessures comptent dans la suite : le lendemain, contre Méléagant, « le sang traversait ses bandages », et c’est le regard de la reine, à la fenêtre, qui lui rend sa force.

Questions fréquentes

Pourquoi Lancelot traverse-t-il le Pont de l’Épée à mains nues ?

Parce que « des mains nues tiennent mieux le fer » : il ôte l’armure de ses mains et de ses pieds pour ne pas glisser dans l’eau, quitte à se mutiler. Le tranchant l’entaille aux mains, aux genoux, aux pieds ; mais Amour « adoucissait tout et guérissait tout ». La blessure volontaire est la preuve de son amour pour la reine.

Les lions du Pont de l’Épée existent-ils vraiment ?

Non. Ce sont les compagnons du chevalier qui « crurent voir deux lions ou deux léopards ». Une fois de l’autre côté, Lancelot vérifie : « il n’y avait pas de lions ». Le narrateur propose deux explications, « un enchantement, ou la peur des autres », sans choisir : le merveilleux est d’abord une affaire de regard.

Quels procédés citer dans l’épisode du Pont de l’Épée ?

La comparaison « comme le fleuve du diable » ; la phrase nominale « Le pont : une épée fourbie et blanche » ; le verbe « crurent voir » ; le superlatif « une chose plus étrange que tout » ; l’énumération des membres blessés ; l’allégorie d’Amour « qui le conduisait » ; le paradoxe « souffrir lui était douceur » ; la négation « il n’y avait pas de lions ».

Quelle édition du Chevalier de la charrette citer à l’oral ?

Le programme prévoit une édition bilingue (ancien français et traduction) : citez celle que votre professeur a choisie. L’édition Vinteuil est une adaptation en prose moderne, à lire gratuitement sur la page du livre, utile pour comprendre le récit en complément de la fiche bac.

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