En 30 secondes. Au début du Chevalier de la charrette (composé vers 1177-1181), un chevalier sans nom poursuit le ravisseur de la reine Guenièvre. Un nain lui propose un marché : monter sur la charrette où l’on expose les criminels, et il saura « demain ce que la reine est devenue ». Le chevalier hésite « le temps de deux pas seulement », puis monte, « puisque Amour le voulait ». Chrétien de Troyes invente ici le héros de la fin’amor : celui qui accepte le déshonneur par amour. Pour les parcours « Le roman et l’invention de l’amour » (voie générale) et « Héroïsme et amour » (voie technologique), c’est le passage à connaître absolument : la reine elle-même reprochera plus tard à Lancelot ces deux pas.

Cette page donne le texte, ses mouvements, les procédés à citer et une conclusion pour l’oral. Le roman se lit gratuitement et en intégralité sur Vinteuil ; la fiche bac du Chevalier de la charrette rassemble résumé, personnages et citations, et notre méthode de l’oral détaille l’épreuve.

Une précision importante sur l’édition. Chrétien de Troyes a écrit en ancien français et en vers. Le programme prévoit une édition bilingue (texte original et traduction) : c’est celle que vous devez citer à l’oral, dans la version choisie par votre professeur. Le texte ci-dessous est celui de l’édition Vinteuil, une adaptation en prose et en français moderne : servez-vous-en pour comprendre la scène, mais citez les vers de votre édition dans votre descriptif.

Situer le passage

Le Chevalier de la charrette est une commande. Chrétien le dit dès le prologue : « ma dame de Champagne », la comtesse Marie, fille d’Aliénor d’Aquitaine, lui a fourni « la matière et le sens » de l’ouvrage. Cette matière, c’est l’amour adultère de Lancelot et de la reine Guenièvre, femme du roi Arthur, traité selon le code de la fin’amor venu des troubadours : l’amant se soumet à sa dame, et toute épreuve, même humiliante, devient une preuve d’amour. Chrétien n’achèvera pas lui-même ce roman : la fin est due à un clerc, Godefroi de Leigni (ou Lagny), qui affirme l’avoir menée « avec l’accord de Chrétien », depuis l’emprisonnement de Lancelot dans la tour.

Le passage se situe tout au début du récit. Un chevalier inconnu a lancé un défi à la cour d’Arthur et emmené la reine, confiée à l’imprudent sénéchal Keu. Gauvain, neveu du roi, part à leur poursuite. C’est en chemin qu’il croise le chevalier sans nom que nous retrouvons devant la charrette.

Problématique possible : comment cette scène de la charrette transforme-t-elle une humiliation en acte fondateur de l’amour courtois, et fait-elle d’un chevalier sans nom un héros d’un genre nouveau ?

Mouvements :

  1. Un chevalier « que dévore une pensée unique » (« Dans la forêt… débris de lances et d’écus »).
  2. La charrette d’infamie : le narrateur explique la honte (« En ce temps-là… l’on se signait »).
  3. Le marché du nain et les deux pas : Raison contre Amour (« Nain, dit le chevalier… il devait les payer cher »).

Le texte

Texte de l’édition Vinteuil (adaptation en français moderne).

Dans la forêt, Gauvain rencontra un chevalier qui venait à contresens, monté sur un cheval fourbu, ruisselant de sueur, qui n’en pouvait plus. Le chevalier salua Gauvain et lui demanda l’un de ses deux chevaux, celui qu’il voudrait bien lui céder. Gauvain lui laissa le choix. L’inconnu sauta sur le meilleur sans même regarder l’autre et disparut au galop, comme un homme que dévore une pensée unique.

Quand Gauvain le retrouva plus loin, le cheval qu’il lui avait donné était mort, le sol labouré par un combat, jonché de débris de lances et d’écus. Et plus loin encore, il vit une scène singulière : le chevalier suivait à pied une charrette que conduisait un nain, une longue verge à la main.

En ce temps-là, la charrette était ce que le pilori fut ensuite : on y exposait les meurtriers, les traîtres, les voleurs, tous ceux que la justice condamnait à la honte. Qui était monté sur la charrette perdait tout honneur ; on ne l’écoutait plus, on ne le recevait plus à la cour ; en croiser une sur son chemin passait pour un mauvais présage, et l’on se signait.

« Nain, dit le chevalier, au nom de Dieu, as-tu vu passer ma dame la reine ?
— Si tu veux monter sur la charrette que je conduis, répondit le nain, méchant comme sa race, tu sauras demain ce que la reine est devenue. »

Le chevalier hésita — le temps de deux pas seulement. Deux pas : c’est Raison qui les lui fit faire, Raison qui lui défendait de monter, qui lui parlait des lèvres, non du cœur. Mais Amour, enfermé dans son cœur, lui commandait de monter, et il s’élança dans la charrette, puisque Amour le voulait, sans plus se soucier de la honte. Ces deux pas d’hésitation, il devait les payer cher.

La suite immédiate (le refus de Gauvain, les huées du bourg) est à lire dans l’édition intégrale gratuite. Gardez le découpage de votre descriptif et les vers de votre édition bilingue.

Premier mouvement : un chevalier que dévore une pensée unique

La scène est vue par Gauvain, le chevalier modèle de la cour d’Arthur : le héros est présenté de l’extérieur, comme une énigme. Il n’a pas de nom, seulement des désignations génériques, « un chevalier », « l’inconnu ». Chrétien retarde volontairement la révélation du nom : ce silence est une marque de mystère et d’élection.

Ce que voit Gauvain, c’est d’abord un excès. Le cheval est « fourbu, ruisselant de sueur », il « n’en pouvait plus » : trois expressions pour une seule bête épuisée disent la course folle qui a précédé. Le chevalier « venait à contresens » : dès sa première apparition, il va contre le sens commun. Puis un geste : « L’inconnu sauta sur le meilleur sans même regarder l’autre ». L’homme ne calcule pas ; il prend et repart. La comparaison finale nomme la cause : « comme un homme que dévore une pensée unique ». Le verbe dévorer fait de l’amour une force qui consume ; « pensée unique » annonce l’obsession amoureuse de Lancelot dans tout le roman.

Le deuxième paragraphe ne montre pas le combat, seulement ses traces : « le sol labouré par un combat, jonché de débris de lances et d’écus ». Puis vient le tableau paradoxal qui donne son titre au roman : « le chevalier suivait à pied une charrette que conduisait un nain, une longue verge à la main ». Un chevalier « à pied », c’est déjà un chevalier déchu ; un nain armé d’une « verge », c’est l’image inversée du seigneur et de son sceptre. La « scène singulière » annonce le renversement des valeurs qui va suivre.

Deuxième mouvement : la charrette d’infamie

Le narrateur suspend alors le récit pour expliquer. « En ce temps-là, la charrette était ce que le pilori fut ensuite » : la comparaison historique installe un savoir partagé avant le choix du héros.

L’énumération est celle d’un code pénal : « les meurtriers, les traîtres, les voleurs, tous ceux que la justice condamnait à la honte ». Le mot final, honte, est le mot-clé du passage. Puis vient la sanction sociale, en gradation : « perdait tout honneur ; on ne l’écoutait plus, on ne le recevait plus à la cour ». Le on impersonnel est celui de la communauté chevaleresque, et la répétition de « plus » marque une mort civile. Enfin la superstition : « passait pour un mauvais présage, et l’on se signait ». L’objet est si infâme qu’on le conjure comme le diable.

Ce paragraphe définit l’honneur chevaleresque, valeur suprême de l’univers arthurien, juste avant que le héros ne le sacrifie : d’un côté tout l’honneur, de l’autre une simple nouvelle sur la reine. Pour le parcours « Héroïsme et amour », c’est ici que se noue le conflit entre les deux termes.

Troisième mouvement : le marché du nain et les deux pas

Le dialogue est bref et asymétrique. Le chevalier parle avec la courtoisie de la prière : « Nain, dit le chevalier, au nom de Dieu, as-tu vu passer ma dame la reine ? » L’expression « ma dame », formule de la fin’amor, dit à la fois le respect et la possession amoureuse. Le nain répond par un marché : « Si tu veux monter sur la charrette que je conduis, […] tu sauras demain ce que la reine est devenue. » Il tutoie, il commande, il diffère la récompense (« demain ») ; l’incise « méchant comme sa race » le range parmi les créatures hostiles du merveilleux. Il ne promet même pas de retrouver la reine, seulement de savoir : l’enjeu est énorme, le gain incertain.

Puis la phrase la plus célèbre du roman : « Le chevalier hésita — le temps de deux pas seulement. » L’adverbe seulement minimise l’hésitation ; pourtant Chrétien la rend visible, la mesure, la répète (« Deux pas »). Il l’explique par une allégorie, personnification typique de la littérature médiévale : « c’est Raison qui les lui fit faire, Raison qui lui défendait de monter, qui lui parlait des lèvres, non du cœur. » L’opposition lèvres / cœur disqualifie la prudence sociale comme extérieure et superficielle. En face, « Amour, enfermé dans son cœur, lui commandait de monter » : le verbe commander est celui d’un seigneur, et l’amour a pris sa place. La fin’amor est une vassalité.

La décision est un élan : « il s’élança dans la charrette, puisque Amour le voulait, sans plus se soucier de la honte. » Le verbe s’élancer fait écho au « sauta » du début : le héros est un homme de bonds. La subordonnée de cause « puisque Amour le voulait » ferme toute discussion, et « sans plus se soucier de la honte » renverse le paragraphe sur l’infamie : l’honneur, si soigneusement défini, est balayé d’une proposition.

Mais la dernière phrase réserve une surprise : « Ces deux pas d’hésitation, il devait les payer cher. » Le narrateur intervient en prolepse (annonce d’un événement futur) et juge : ce n’est pas la montée sur la charrette qui sera reprochée au héros, c’est l’hésitation. La reine, retrouvée au royaume de Gorre, refusera d’abord de lui parler : il est monté « à regret », il a « hésité deux pas ». Dans la logique de la fin’amor, deux pas, c’est déjà une infidélité. Chrétien fixe ainsi, dès le premier épisode, la règle exorbitante du roman.

Conclusion

L’épisode de la charrette est une scène fondatrice. Par la focalisation sur Gauvain, qui fait du héros une énigme sans nom ; par la pause explicative sur l’infamie de la charrette, qui donne tout son poids au choix ; par l’allégorie de Raison et d’Amour, tranchée en faveur du cœur ; enfin par la prolepse finale, qui condamne non le déshonneur mais l’hésitation, Chrétien de Troyes invente un héros nouveau, qui ne défend plus son honneur mais le sacrifie. C’est ce que le parcours appelle « l’invention de l’amour » : un roman où la valeur suprême n’est plus la prouesse mais l’obéissance à la dame.

Ouverture. On rapprochera cette scène de celle, un peu plus loin, où le même chevalier, ayant vu passer la reine de la fenêtre d’une tour, se laisse glisser dans le vide et doit être retenu par Gauvain : même élan, même mépris de soi. On pensera aussi au refus de Gauvain, qui juge « trop fou » l’échange d’un cheval contre une charrette : c’est pourtant l’amant, non le chevalier raisonnable, qui franchira le Pont de l’Épée.

Question de grammaire probable

La réplique du nain, « Si tu veux monter sur la charrette que je conduis, […] tu sauras demain ce que la reine est devenue », offre une subordonnée circonstancielle de condition introduite par si (présent de l’indicatif dans la subordonnée, futur dans la principale : système hypothétique du potentiel), une subordonnée relative (« que je conduis », que COD de conduis, antécédent charrette) et une interrogative indirecte (« ce que la reine est devenue », COD de sauras). Autre piste : la subordonnée de cause « puisque Amour le voulait », où puisque présente la cause comme acquise, ou la négation « on ne l’écoutait plus, on ne le recevait plus » (ne… plus, valeur de cessation).

Pour l’entretien

Si l’on vous demande pourquoi le héros n’est pas nommé, rappelez que c’est la reine qui prononcera « Lancelot du Lac » lors du combat contre Méléagant : le nom est une récompense. Sur la fin’amor, partez du texte : Amour « commandait », l’amant obéit, la dame juge. Si l’on vous demande en quoi ce héros diffère de Gauvain, opposez le raisonnable au fou d’amour : le roman donne raison au second. Enfin, « payer cher » renvoie à la scène des retrouvailles, où la reine reproche à Lancelot ses deux pas.

Questions fréquentes

Pourquoi Lancelot hésite-t-il deux pas avant de monter sur la charrette ?

Parce que Raison, personnifiée, lui interdit de perdre son honneur ; mais Amour, « enfermé dans son cœur », lui commande de monter, et il obéit. Ces deux pas lui seront reprochés par la reine elle-même : l’amour parfait ne délibère pas.

Que représente la charrette dans le roman de Chrétien de Troyes ?

L’instrument de l’infamie : on y expose les meurtriers, les traîtres et les voleurs, et celui qui y monte perd tout honneur. Y monter par amour, c’est sacrifier la valeur suprême du monde chevaleresque à la dame : c’est ce qui fait de Lancelot un héros de la fin’amor.

Quels procédés citer dans l’épisode de la charrette ?

L’anonymat du héros vu par Gauvain ; la comparaison « comme un homme que dévore une pensée unique » ; la pause explicative sur la charrette ; l’allégorie de Raison et d’Amour (lèvres / cœur) ; la subordonnée « puisque Amour le voulait » ; la prolepse « il devait les payer cher ».

Quelle édition du Chevalier de la charrette citer à l’oral ?

Le programme prévoit une édition bilingue (ancien français et traduction) : citez celle que votre professeur a choisie. L’édition Vinteuil est une adaptation en prose moderne, à lire gratuitement sur la page du livre, utile pour comprendre le récit en complément de la fiche bac.

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