Publié en 1895, Psychologie des foules est l'un des livres français les plus lus au monde et l'un des plus embarrassants. Il est disponible chez nous en lecture intégrale.
La thèse
Gustave Le Bon part d'une observation simple : un homme seul et le même homme dans une foule ne se comportent pas de la même manière. Il en tire l'idée d'une âme collective qui se substitue provisoirement aux personnalités individuelles.
Trois mécanismes selon lui : l'individu en foule se sent invincible et perd le sens de la responsabilité ; les émotions s'y transmettent par contagion, comme une maladie ; et il devient suggestible au point d'accepter des idées qu'il refuserait seul.
Le Bon en déduit une théorie du meneur. Celui-ci n'a pas besoin d'arguments : il lui faut de l'affirmation, de la répétition, du prestige. Les foules, écrit-il, ne raisonnent pas — elles adhèrent à des images.
Pourquoi le livre gêne
Parce qu'il a été lu par les mauvaises personnes, et qu'elles l'ont dit. Mussolini a revendiqué l'avoir étudié, et l'ouvrage a nourri une partie de la propagande politique du XXe siècle — Le Bon avait écrit une notice technique là où il croyait faire un diagnostic.
Parce que le fond est aussi profondément réactionnaire. Le Bon écrit après la Commune, dans la crainte des masses ouvrières, et son livre est une entreprise de disqualification du suffrage universel autant qu'une étude. Ses développements sur les races et sur les femmes sont indéfendables et ne relèvent d'aucune méthode.
Pourquoi il compte quand même
Parce qu'il a ouvert un champ. Freud lui consacre une discussion serrée dans Psychologie des masses et analyse du moi en 1921 : il reprend les descriptions de Le Bon tout en refusant son explication, et propose à la place l'identification au meneur. La psychologie sociale du XXe siècle s'est construite en partie contre ce livre, ce qui suppose de l'avoir lu.
Et parce que certaines de ses observations sur la circulation des rumeurs, la simplification des slogans et la force de la répétition décrivent assez bien des mécanismes qu'on observe encore — à ceci près qu'ils n'ont rien de mystérieux et n'exigent pas d'« âme collective ».
Comment le lire aujourd'hui
Comme un document, pas comme une autorité. C'est un livre bref, écrit dans une langue très claire, sans appareil scientifique : Le Bon affirme beaucoup et démontre peu. Le lire, c'est surtout comprendre ce que la bourgeoisie de la fin du XIXe siècle pensait du peuple, et par quels chemins cette pensée est arrivée jusqu'aux propagandes du siècle suivant.
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