Il y a des romans qu'on croit connaître parce qu'on en connaît les images. Vingt mille lieues sous les mers en fait partie : le Nautilus, Nemo à l'orgue, le poulpe géant. Le texte de 1870 est infiniment plus étrange que sa légende, et l'écoute est un bon moyen de s'en apercevoir.

Notre version intégrale dure 12 heures et 52 minutes : l'écoute complète, sans coupe, y compris les inventaires de faune sous-marine que les éditions abrégées suppriment systématiquement. Le roman reste disponible en lecture intégrale.

Ce que l'écoute change

Le narrateur, le professeur Aronnax, est un naturaliste. Une bonne part du livre consiste en descriptions et classifications, que Verne assume comme telles. À la lecture rapide, on saute ces pages ; à l'écoute, elles passent — et on découvre que leur accumulation produit exactement l'effet voulu : l'engourdissement d'un homme prisonnier d'un musée mouvant.

L'écoute avantage aussi le trio comique. Conseil, le domestique qui classe tout ce qu'il voit et ne s'émeut de rien, et Ned Land, le harponneur canadien qui ne pense qu'à s'évader et à manger de la viande, forment un contrepoint permanent au sérieux d'Aronnax. Ces dialogues sont beaucoup plus drôles dits que lus.

Nemo, qui n'explique rien

La force du roman tient à ce que Verne refuse. Nemo ne dit ni son nom, ni son pays, ni ce qu'on lui a fait. Sa devise, Mobilis in mobili, tient lieu d'identité. On sait seulement qu'il a subi une injustice, qu'il coule des navires, et qu'il pleure devant certaines tombes.

Verne avait d'abord voulu en faire un Polonais révolté contre la Russie ; Hetzel, qui craignait pour ses ventes, l'a fait reculer. Le résultat de cette censure est paradoxalement un personnage plus grand — un homme sans cause nommée, donc sans limite.

Comment répartir treize heures

Le roman est en deux parties d'à peu près six heures et demie. La première va de la chasse au monstre marin à l'installation à bord ; la seconde enchaîne les grands morceaux — l'Atlantide, la banquise et le pôle sud, les poulpes, et le maelström final. Trois semaines de trajets quotidiens, ou deux longs week-ends.

Notre analyse de Vingt mille lieues sous les mers reprend la construction et la figure de Nemo, et notre biographie de Jules Verne détaille le rôle d'Hetzel, qui n'a pas seulement publié Verne : il l'a réécrit.