Le Misanthrope (1666) est la pièce de Molière où il se passe le moins de choses et où tout se joue dans les rapports entre les personnages. Les connaître, c'est comprendre la pièce.
Alceste, qui a raison et qui a tort
Il refuse la politesse mondaine, qu'il juge mensongère, et exige une sincérité totale. Sa première scène le montre refusant de complimenter un sonnet médiocre — celui d'Oronte —, ce qui lui vaudra un procès.
Le personnage est génial parce que Molière ne tranche pas. Alceste a objectivement raison : le monde qu'il décrit est bien fait de flatteries et de trahisons. Et il est ridicule, parce qu'il aime Célimène, qui incarne exactement ce qu'il condamne, et parce qu'il exige des autres une perfection dont il est lui-même incapable.
Célimène, vingt ans et le pouvoir
Jeune veuve, elle tient salon et règne sur une cour de soupirants. Sa maîtrise du langage est absolue : la scène des portraits, où elle croque les absents un par un pour amuser les présents, est un morceau de bravoure.
On la réduit souvent à une coquette. C'est trop simple. Elle est la seule à mener sa vie sans dépendre d'un homme, dans une société qui ne le permet pas — et le dénouement la punit précisément de cette indépendance.
Philinte, le raisonneur
L'ami d'Alceste, qui défend l'accommodement : il faut prendre les hommes tels qu'ils sont, la politesse est le prix de la vie commune. Il ouvre la pièce en discutant avec Alceste et il la ferme.
Chez Molière, le raisonneur a généralement raison sans être écouté. Ici, c'est plus ambigu : sa sagesse ressemble parfois à de la tiédeur, et Alceste le lui reproche avec des arguments que la pièce ne réfute jamais tout à fait.
Éliante et Arsinoé
Éliante, cousine de Célimène, est droite, sincère et discrètement amoureuse d'Alceste. Elle est ce qu'il prétend chercher — et il ne la voit pas. C'est la démonstration la plus cruelle de la pièce sur l'écart entre les principes et le désir.
Arsinoé est la prude : elle fait profession de vertu, dénonce la conduite de Célimène par charité chrétienne, et tente aussitôt de lui prendre Alceste. La scène d'affrontement entre les deux femmes est la plus féroce du théâtre de Molière.
Oronte et les marquis
Oronte déclenche l'intrigue avec son sonnet et se venge par un procès. Acaste et Clitandre, les deux petits marquis, existent pour montrer le vide de la cour — et ce sont eux qui, en produisant les lettres de Célimène, feront tout s'effondrer.
Le dénouement
Alceste veut fuir dans un « désert » et demande à Célimène de le suivre. Elle refuse : elle a vingt ans, elle ne se retirera pas du monde. Il part seul. Philinte et Éliante se marient, et courent après lui pour le retenir.
Aucune réconciliation, aucune leçon. C'est la comédie de Molière qui finit le plus mal.
Pour situer la pièce, voir notre analyse croisée de Tartuffe, du Misanthrope et de L'Avare et notre biographie de Molière.
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