Pierre et Jean est le roman le plus court de Maupassant, et sans doute le plus tenu. Publié en 1888, il tient en quelques centaines de pages une histoire de famille qui se dérègle à partir d'une seule information : un ami de la maison a laissé toute sa fortune à l'un des deux fils, et pas à l'autre.

Le texte est disponible en lecture intégrale et en livre audio de 4 heures et 6 minutes — l'un des rares romans du XIXe qu'on peut écouter en entier sur un aller-retour.

Un mécanisme, pas une intrigue

Les Roland vivent au Havre. Le père a vendu sa bijouterie parisienne pour pêcher ; la mère tient la maison ; Pierre, l'aîné, est médecin sans clientèle ; Jean, le cadet, est avocat sans affaires. Maréchal, vieil ami de la famille, meurt et lègue sa fortune à Jean seul.

Personne ne s'en étonne, sauf Pierre. Et le roman entier consiste à suivre, heure par heure, le travail d'un soupçon dans une tête qui ne veut pas y penser : Pierre cherche des raisons de se rassurer et n'en trouve aucune. Il n'y a pas d'enquête, pas de preuve, pas de scène de révélation — seulement un homme qui comprend contre son gré que sa mère a eu un amant, et que son frère n'est pas tout à fait son frère.

Maupassant y ajoute ce que la situation a de plus dur : Pierre n'a personne à qui en parler. Le dire, c'est détruire sa mère ; se taire, c'est vivre avec. Le roman se termine sur la seule solution disponible, qui n'en est pas une.

La préface « Le Roman » : le vrai héritage du livre

Le roman est précédé d'un texte d'une trentaine de pages, intitulé Le Roman, que Maupassant destinait à répondre aux critiques. C'est devenu l'un des grands manifestes esthétiques du XIXe siècle, et il est régulièrement étudié seul.

Maupassant y démonte l'idée de réalisme. Un romancier, écrit-il, ne peut pas reproduire la vie : elle est trop désordonnée, trop pleine de riens. Il choisit, il coupe, il arrange — et sa réussite se mesure à ce que le lecteur ne voie pas l'arrangement. D'où sa formule : le romancier réaliste ne donne pas le vrai, il donne « l'illusion complète du vrai ».

Il y règle aussi ses comptes avec la critique : il n'existe pas de bon roman en général, seulement des œuvres à juger selon la logique que leur auteur s'est fixée. Et il rend hommage à Flaubert, dont il rapporte l'enseignement — regarder une chose assez longtemps pour y trouver ce que personne n'a encore vu.

Par quoi continuer

Si Pierre et Jean vous a plu par sa concision, la suite logique est du côté des nouvelles : Le Horla pour le versant fantastique, La Parure pour la mécanique implacable en quinze pages. Notre guide des recueils de nouvelles de Maupassant permet de choisir par où entrer.

Si c'est la préface qui vous intéresse, elle se lit très bien après coup, une fois le roman terminé — et elle change la manière dont on relit les cent dernières pages.