Écrit en exil à Guernesey et publié en 1866, Les Travailleurs de la mer est le roman le plus étrange de Hugo. Sa dédicace le dit : il l'offre au rocher qui l'a hébergé pendant dix-neuf ans d'exil. Le livre est disponible chez nous en livre audio intégral, dans une version de 13 heures et 19 minutes.

Un roman qui se vide de ses personnages

Gilliatt vit seul sur l'île, on le croit un peu sorcier. Il aime Déruchette, la nièce de Mess Lethierry, propriétaire de la Durande — le premier bateau à vapeur de l'archipel, sa fierté et sa fortune. Le navire est perdu sur les récifs Douvres par la trahison de son capitaine. Lethierry promet la main de sa nièce à qui ramènera la machine.

Gilliatt part seul. Et à partir de là, pendant des centaines de pages, il n'y a plus qu'un homme, deux rochers, une épave et la mer.

C'est la partie centrale et la raison d'être du livre : Hugo décrit, geste par geste, comment un homme sans outils démonte une machine à vapeur suspendue au-dessus du vide, survit à une tempête, et fabrique ce dont il a besoin avec ce qu'il trouve. Aucun dialogue, aucun secours, aucun autre personnage humain. Le roman devient une épreuve technique — et cette épreuve est passionnante précisément parce que Hugo refuse de l'abréger.

La pieuvre

Puis vient l'épisode que tout le monde a retenu. Gilliatt, dans une grotte, est saisi par une pieuvre. Hugo lui consacre un chapitre entier de description avant même le combat, et il le fait avec une précision d'histoire naturelle mêlée de terreur pure.

C'est ce livre qui a imposé le mot « pieuvre » en français : le terme était un régionalisme normand, Hugo l'a employé, et l'usage a suivi. La créature n'est pas seulement un monstre : elle est, dans la logique du roman, la forme que prend la matière quand elle se retourne contre l'homme qui la travaille.

Ce que Hugo appelle l'anankè

Hugo présentait ce roman comme le troisième volet d'un ensemble : après la fatalité des dogmes dans Notre-Dame de Paris et la fatalité des lois dans Les Misérables, il voulait écrire la fatalité des choses. D'où l'affrontement direct avec l'élément, sans médiation sociale.

Et d'où, aussi, une fin que peu de lecteurs voient venir. Gilliatt gagne : il ramène la machine, il a droit à Déruchette. Ce qu'il en fait tient dans les vingt dernières pages, sur un rocher que la marée recouvre, et c'est l'une des scènes les plus tenues que Hugo ait écrites.

Faut-il commencer par là ?

Non, si vous découvrez Hugo : treize heures d'écoute dont un long tiers sans dialogue, cela demande d'accepter le rythme. Commencez plutôt par Le Dernier Jour d'un condamné, bref et frontal, ou par Quatrevingt-Treize.

Oui, en revanche, si vous avez déjà lu les grands romans et que vous cherchez le Hugo le moins fréquenté — celui qui décrit des poulies, des courants et des mollusques avec la même ferveur que les barricades. Notre biographie de Victor Hugo replace le livre dans les années d'exil, qui sont aussi ses années les plus productives.