Le roman le plus délicieusement scandaleux du XVIIIe siècle

Il y a des livres que l'histoire littéraire a rangés au second rayon et que les lecteurs, eux, n'ont jamais cessé de chercher. Les Amours du chevalier de Faublas est de ceux-là. Publié par Jean-Baptiste Louvet de Couvray entre 1787 et 1790 — trois livraisons successives, dévorées par le public des dernières années de l'Ancien Régime —, ce roman libertin fut un immense succès de son temps, réédité sans relâche au XIXe siècle, avant de glisser doucement hors des programmes. Il n'en reste pas moins l'un des récits les plus enlevés, les plus drôles et les plus révélateurs de son époque.

De quoi parle Faublas ?

Le point de départ tient en une image : un adolescent de seize ans, beau à faire tourner les têtes, que l'on déguise en jeune fille pour un bal. Le chevalier de Faublas, fraîchement arrivé à Paris avec son père, découvre sous ce travesti un pouvoir inattendu — les portes des boudoirs s'ouvrent à « Mademoiselle du Portail » bien plus facilement qu'à un jeune homme. De quiproquo en alcôve, le voilà lancé dans une éducation sentimentale à haut risque, partagé entre la marquise de B***, qui fait son apprentissage amoureux, l'ardente comtesse de Lignolle, et la douce Sophie, son véritable amour, que le roman ne perd jamais tout à fait de vue.

Le génie de Louvet est d'avoir tenu ensemble deux registres que tout oppose : la comédie de situation — travestissements, portes qui claquent, maris bernés — et une mélancolie qui monte insensiblement, à mesure que les jeux du libertinage se paient. Les duels succèdent aux fuites, les femmes aimées paient le prix fort, et le dénouement, d'une noirceur qui surprend encore, fait basculer le roman du côté du drame. On rit beaucoup dans Faublas ; on en sort troublé.

Un libertinage qui n'est pas celui de Laclos

La comparaison s'impose : deux ans avant le premier tome de Faublas paraissaient Les Liaisons dangereuses de Laclos, l'autre sommet du roman libertin. Mais les deux livres ne jouent pas le même jeu. Chez Laclos, le libertinage est une guerre froide, une affaire de stratèges cruels ; chez Louvet, c'est un tourbillon où le héros est moins prédateur que débordé — Faublas ne manipule personne, il est emporté. Cette légèreté apparente n'empêche pas le roman de dresser, en creux, un portrait saisissant d'une aristocratie qui danse au bord du gouffre : nous sommes en 1787, la Révolution est dans deux ans, et Louvet lui-même deviendra l'un des orateurs girondins les plus courageux de la Convention. Peu de romans donnent à ce point la sensation physique d'un monde finissant.

Par où commencer les cinq tomes ?

Notre édition suit le découpage classique en cinq tomes, et la réponse est simple : par le début. Le tome 1 des Amours du chevalier de Faublas contient l'entrée en scène du travesti, le bal, la rencontre de la marquise — soit l'un des ouvertures les plus efficaces du roman du XVIIIe siècle. Si la mécanique vous prend (elle prend), la suite s'enchaîne d'elle-même jusqu'au tome 5 et son dénouement. L'ensemble se lit gratuitement en ligne sur Vinteuil, tome après tome, votre progression étant conservée d'une session à l'autre.

Pourquoi le lire aujourd'hui ?

Parce que c'est un roman sur le trouble des apparences — un héros qui passe de « il » à « elle » selon les salons, des désirs qui se moquent des étiquettes — et que cette matière, que le XVIIIe siècle traitait en vaudeville, résonne étrangement avec nos questions contemporaines. Parce que c'est aussi un document irremplaçable sur la France d'avant 1789, plus vivant que bien des mémoires. Et parce que Louvet de Couvray, romancier devenu révolutionnaire traqué sous la Terreur, est lui-même un personnage de roman, dont la vie éclaire l'œuvre.

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