Le Stendhal que l'on connaît le moins — et peut-être le plus pur

Tout le monde connaît Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme. On connaît beaucoup moins le Stendhal des récits italiens courts, ces histoires de passion et de sang qu'il tira de vieux manuscrits dénichés à Rome et qu'on regroupe aujourd'hui sous le titre de Chroniques italiennes. L'Abbesse de Castro, publiée en 1839 — la même année que la Chartreuse —, en est la plus ample et la plus belle. C'est du Stendhal concentré : l'amour absolu, l'énergie, l'Italie, la haine des convenances, le tout dans un format qui se lit en quelques soirées.

L'histoire : Hélène et Jules, ou l'amour contre tous

Italie, seconde moitié du XVIe siècle, dans ces États du pape où les grandes familles règnent et où les brigands tiennent la campagne. Hélène de Campireali, fille d'une des plus riches maisons d'Albano, aime Jules Branciforte, jeune homme pauvre et fils d'un brigand — c'est-à-dire, aux yeux du monde, exactement celui qu'il ne faut pas aimer. Stendhal prend au sérieux ce que d'autres auraient traité en romance : la rencontre nocturne, les lettres, le frère offensé qui tombe dans un affrontement, et la machine sociale qui se referme. Hélène est enfermée au couvent de la Visitation de Castro, le plus aristocratique des refuges-prisons ; Jules, banni, part guerroyer au loin.

La suite fait de cette nouvelle une tragédie : les années passent, Hélène devient abbesse de ce couvent où on l'avait enterrée vivante, et c'est du sommet de cette réussite dérisoire que vient la chute — une faute, un procès, et un dénouement d'une violence sèche que nous ne déflorerons pas ici. Rarement Stendhal a été plus rapide : pas une page de graisse, des faits, et sous les faits une douleur immense.

Pourquoi cette Italie-là obsédait Stendhal

Pour Stendhal, l'Italie de la Renaissance est le laboratoire de ce qu'il admire le plus au monde : l'énergie des passions vraies, non encore domestiquées par la vanité moderne. Les personnages de ces chroniques ne calculent pas leur effet, ne posent pas pour la galerie — ils aiment, haïssent et meurent avec un naturel que le XIXe siècle parisien, à ses yeux, avait perdu. L'Abbesse de Castro est ainsi tout le contraire d'un exercice d'érudition : c'est un manifeste déguisé en récit d'archives, où le romancier authentifie sa fiction en se donnant pour simple traducteur de vieux manuscrits italiens — ruse de conteur dont il faut savourer l'ironie.

La meilleure porte d'entrée dans Stendhal ?

Nous le pensons. Les grands romans stendhaliens demandent un engagement que leur récompense justifie, mais qui peut intimider. L'Abbesse de Castro, elle, offre en format court tout ce qui fait le prix de cet écrivain : le tempo, la cristallisation amoureuse, le mépris souverain des hypocrisies. Le texte se lit gratuitement en ligne sur Vinteuil — et si le format bref vous convient, notre sélection de romans courts de moins de 200 pages propose d'autres chefs-d'œuvre à hauteur de soirée.

Après quoi, le chemin est tout tracé : l'œuvre de Stendhal vous attend, du Rouge à la Chartreuse — vous saurez déjà, de l'intérieur, pourquoi cet homme écrivait que la beauté n'est jamais qu'une promesse de bonheur.